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Segment - Le phénomène technocratique

I. À éditorialiser
A. En cours de rédaction


NDLA : Segment en cours d’écriture, de réécriture et d’éditorialisation. Certains passages ne sont pas corrigés. Pour une meilleur qualité d’écriture, merci de patienter...

SOMMAIRE

Définitions de"technocratie"

Dictionnaire : Larousse

technocratie, nom féminin

Système politique ou économique dans lequel les experts, techniciens et fonctionnaires supplantent, en fait ou en droit, les responsables politiques dans la prise des décisions (souvent péjoratif).

Dictionnaire : Trésor de la Langue Française informatisé

TECHNOCRATIE, subst. fém.

Souvent péj. Système (politique, social, économique) dans lequel les avis des conseillers techniques (dirigeants, professionnels de l’administration) déterminent les décisions en privilégiant les données techniques par rapport aux facteurs humains et sociaux (d’ap. FOULQ. Sc. soc. 1978) ; p. méton. le groupe social participant à ce système. La masse de la nation n’est pas intégrée dans la nation. Faute d’intégration naturelle, nous sommes menacés par une technocratie et une bureaucratie qui décident pour nous (CACÉRÈS, Hist. éduc. pop., 1964, p. 169). La technique a contribué à faire baisser les prix ; elle a aussi obligé le capitalisme à limiter sa propre liberté et à donner, dans la gestion des entreprises une place grandissante aux ingénieurs : c’est la technocratie (LESOURD, GÉRARD, Hist. écon., 1966, p. 446). V. présenter ex. 2.
REM. 1. Technocratisation, subst. fém. Action de technocratiser (quelque chose) ; résultat de cette action. Lutte contre la technocratisation de l’Université (G. MARTINET, La Conquête des pouvoirs, 1968 ds GILB. 1980). 2. Technocratiser, verbe trans. ,,Rendre technocratique, soumettre à la technocratie`` (ROB. 1985). 3. Technocratisme, subst. masc. a) ,,Comportement technocratique`` (GDEL). b) ,,Pouvoir des technocrates`` (GDEL).
Prononc. : [...]. Étymol. et Hist. 1934 (Lar. mens. t. 9, p. 326). Comp. des élém. formants techno- (de technique*) et -cratie, gr. -, de « je suis le maître », prob. par l’intermédiaire de l’anglo-amér. technocracy (1919, W. H. Smyth in Industr. Management ds NED Suppl.2).
DÉR. Technocratique, adj., souvent péj. Propre à la technocratie, aux technocrates. Capitalisme, mentalité, pouvoir, régime, socialisme, société, système technocratique. Toutes ces circonstances se conjugent pour suggérer l’idée d’une gestion technocratique des entreprises nationalisées (CHENOT, Entr. national., 1956, p. 111). Un certain penchant technocratique dans les ministères spécialisés, penchant qui, toutes choses égales, facilite la tâche des intérêts particuliers (MEYNAUD, Groupes pression en Fr., 1958, p. 210). [...]. 1re attest. 1956 (CHENOT, loc. cit.) ; de technocratie, suff. -ique*.
BBG. QUEM. DDL t. 21 (s.v. technocratique), 26 (id.).

Dictionnaire : Dictionnaire Vivant de la Langue Française

Lorsque l’on passe d’un dictionnaire à l’autre, les définitions de la technocratie sont variables et flottante donnant au concept une apparence de flou qui renforce peut-être le sens commun péjoratif qui lui est aujourd’hui souvent attaché dans l’espace public. En étudiant les discours relatifs à la technocratie, à partir d’une bibliographie abondante, Eve Seguin distingue trois types-idéaux, trois conceptions abstraites de la technocratie, qui peuvent être lus soit comme autant de définition du concept soit comme décrivant des dimensions distinctes du même concept :

"Une première conception se trouve dans les travaux qui envisagent la technocratie comme phénomène politico-administratif. Ici, la ligne de force tient dans la démonstration du glissement du pouvoir des dirigeants élus vers les hauts fonctionnaires, lequel traduit une professionnalisation de la politique (...) Les dirigeants politiques élus ne sont plus que les instruments de la science, incarnée dans cette nouvelle catégorie sociale qu’est la technocratie. Celle-ci regroupe les hauts fonctionnaires, les conseillers politiques non élus et des experts extérieurs à l’appareil d’État, et tire son pouvoir d’une compétence d’experts qui lui permet de scientifiser la politique, c’est-à-dire de prendre la décision qui s’impose dans des circonstances données (...)

La deuxième conceptualisation regroupe les travaux qui abordent la technocratie comme phénomène socio-historique. (...) la réflexion part du constat d’une inflexion historique des sociétés industrielles, dont les principaux traits sont la technicisation complète du milieu de vie et la transformation de la science en force productive (...) La société se présente de plus en plus comme un système autorégulé dont la finalité ultime est la conservation. De nouvelles classes sociales apparaissent (employés, techniciens, experts) tandis que d’autres déclinent (prolétariat).

une troisième conceptualisation voit dans la technocratie un phénomène fondamentalement idéologique (...) Elle ne nie pas forcément les différents facteurs mis en lumière par les deux autres approches mais elle conteste l’idée d’une réelle technocratisation du pouvoir. (...) La société est, comme elle le fut traditionnellement, agitée par des intérêts conflictuels et les technocrates, loin de former une nouvelle classe dominante, sont en fait au service des secteurs capitalistes dominants." 1

Comme l’observe ensuite Eve Seguin, ces trois conceptions ont en commun - ce qui justifie de les réunir - de réifier la science en en faisant une réalité sociologique, de type catégorielle, de regroupement d’acteurs sociaux dominants (hauts-fonctionnaires politisés ou nouvelle classe sociale dominante ou experts au service de la classe bourgeoise). La science apparaît plus comme un principe identitaire et politique, caractéristique de la figure sociale du "technocrate", que comme une vision du monde spécifique.

D’autres analyses, notamment celles de Guillaume Carnino 2, nous montre que la science se développe comme une sorte de "religion", laïque, durant la révolution industrielle au 19e siècle, créant non seulement un nouveau "régime de vérité" mais aussi un argument central de la légitimation politique. Il montre notamment comme, dans la première moitié du siècle, le mot "science" à évolué dans ses significations (pour désigner moins le savoir en général qu’un savoir spécifique, tenu pour certain parce qu’issu d’une connaissance rationnelle et expérimentale) et littéralement explosé quant à la fréquence de ses usages livresques. On pourrait ajouter que cette expansion idéologique de la science, comme croyance et terminologie, s’opère durant une période qui est aussi celle d’une importante croissance quantitative de l’État (en nombre de fonctionnaires, nombre de ministères, masses budgétaires, volumes de productions juridiques, etc). Trois variables semblent ainsi en interaction au cours notamment des deux derniers siècles dans l’émergence du phénomène technocratique : la science, l’étatisation et l’industrialisation.

1- La dimension scientiste et bureaucratique du gouvernement politique

Le phénomène technocratique à des racines idéologiques et sociétales multiples. L’une d’elle est à trouver dans le développement de la science et surtout des croyances scientistes qui s’y rattachent progressivement, au cours des 17e, 18e et 19e siècles, quand à la rationalisation possible du gouvernement politique par la science. Idéologiquement le scientisme est sans doute ancien si on le fait remonter au rationalisme de Descartes et à la philosophie des Lumières, mais il s’affirme surtout au rythme des découvertes scientifiques et des bouleversements sociétaux qui s’intensifient au 19e siècle.

Sur le plan politique, ce phénomène qui conduit à fonder de grands espoirs sur les développements de la connaissance « objective », rencontre en France un écho particulièrement favorable dans la haute fonction publique croissante depuis le milieu du 19e siècle et, surtout, depuis 1945. Puissante et de plus en plus consciente de son influence profonde sur les mécanismes du pouvoir, elle est la principale bénéficiaire de l’idéologie du « service public » qui s’affirme depuis la fin du 19e siècle dans un contexte de bouleversements multiples, technologiques (révolution industrielle et mécanisations), économique (grande récession en fin de 19e), sociétaux (exode rural et urbanisation) et géopolitiques (guerres européennes et mondiales).

1.1- Perspectives scientistes de gouvernement

Une tradition déjà ancienne puisqu’elle remonte au moins à Condorcet - en tant que théoricien de croyances largement partagées à son époque - et s’illustre ensuite notamment dans certains travaux de Saint-Simon et d’Auguste Comte mais aussi d’Ernest Renan (L’Avenir de la science) qui appelle de ses vœux une société où la rationalisation du gouvernement des hommes grâce à la Science établira enfin l’harmonie sociale par la mise hors-jeu des passions et au recul de l’ignorance. Une autre manière d’exprimer ce vœux consiste à soutenir que l’essor de la science et de la technique placerait inéluctablement le pouvoir entre les mains des savants et des techniciens dans un société vouée à être régie par des savants.

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Présentation éditeur  : « La science a prouvé que… » D’où nous vient cette idée selon laquelle la science serait garante du vrai ? Guillaume Carnino propose une enquête historique et généalogique permettant de comprendre pourquoi et comment, en France, à l’heure de la IIIe République, cette idée en est venue à être unanimement partagée. Il dévoile les rouages de la carrière de savants comme Louis Pasteur, mais aussi l’histoire de simples artisans et pêcheurs dont les découvertes furent convoitées par les industriels. Il montre de quelle manière l’image d’un Galilée anticlérical a pu être fabriquée et renouvelle le regard que l’on porte sur la mise en place de l’école gratuite et obligatoire par Jules Ferry. Parallèlement à la décision démocratique, la pratique scientifique devient peu à peu un mode de gouvernement des êtres et des choses, qui marque l’avènement de la civilisation des experts. La science, désormais auréolée d’un prestige quasi religieux et présentée comme pure – c’est-à-dire indifférente aux intérêts individuels –, se révèle finalement un moyen d’administrer la société autant que de transformer la nature par l’industrie.

Alexandre Klein, "Compte-rendu du livre de Guillaume Carnino "L’invention de la science"

JPEG Quand et comment « la science » s’est-elle imposée, en France, comme l’unique garant du vrai et par là même comme une référence sociale et culturelle centrale, voire même sacrée ? C’est à cette question que l’historien Guillaume Carnino tente de répondre dans son dernier ouvrage, issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2011 sous la direction de Dominique Pestre. Il ne s’agit pas là d’une énième histoire des sciences modernes, retrouvant dans les travaux de Bacon, Descartes ou Galilée l’apparition d’un nouvel esprit scientifique et des fondements de notre modernité. L’auteur préfère ici retourner l’interrogation sur les origines de la science moderne en analysant « les origines modernes de la science », et ce afin d’identifier le « moment précis où des pratiques préexistantes […] en viennent à être subsumées sous le vocable de science au singulier » (p. 12). Autrement dit, il se demande quand on a commencé à parler de « la science » et de quelle manière cette expression est devenue synonyme de vérité ? Pour mener à bien son enquête, il sollicite des sources diverses, allant des fonds d’archives d’institutions scientifiques françaises de renom aux correspondances de savants, en passant par des revues et des publications populaires. Son étude se divise en quatre grandes parties abordant respectivement l’avènement de « la science », son rôle de nouvelle autorité publique, ses rapports avec l’industrie et enfin son implication politique dans l’avènement de la IIIe République.

Afin de mettre en évidence la manière dont l’idée de science s’est progressivement solidifiée au cours du premier XIXe siècle, l’auteur s’attache tout d’abord à montrer comment le sens du mot « science » a basculé en France entre 1800 et 1860, passant d’un terme commun renvoyant au savoir en général à l’idée d’une connaissance certaine car rationnelle et expérimentale apparaissant alors de plus en plus dans les titres des publications imprimées. La transformation de l’image de Galilée, de génie romantique à véritable fondateur et incarnation de la science moderne, qu’il retrace ensuite, semble confirmer cette invention sémantique. À l’aune de l’historiographie galiléenne se fait en effet jour le changement de statut de la notion de science, ainsi que sa progressive généralisation, après 1840, comme à la fois une activité renvoyant à des pratiques, une vision du monde et une épistémologie.

Mais cet avènement de l’idée de science au singulier, dont témoignent les titres des publications du premier XIXe siècle autant que les débats autour de la figure de du savant italien, relève aussi de dynamiques propres à l’époque et notamment de la nécessité d’une nouvelle autorité publique pour arbitrer les débats nombreux qui agitent une société française en proie à des tensions et des bouleversements politiques récurrents. La cristallisation qui s’opère autour de « la science » s’inscrit en effet dans un contexte où les enjeux savants deviennent un lieu d’opposition entre politique et religion. Les débats autour de la pensée de Darwin, de l’invention de la préhistoire ou de la génération spontanée témoignent du rôle nouveau qui va être accordé à la science pour dépasser des querelles politiques et sociales aux enjeux théologiques forts. En s’opposant radicalement à la religion, la science acquiert une force nouvelle, mais surtout une aura sans égal qui ne va pas tarder à gagner l’ensemble de la société. Il faut dire que l’émergence de la science populaire - ancêtre de la vulgarisation scientifique -, l’appropriation de la science par les arts - dont les récits de Jules Verne sont les plus célèbres exemples-, ou encore les expositions universelles vont permettre de vulgariser et de populariser cette science à qui on prête désormais toutes les vertus. On voit d’ailleurs grandir, dans la seconde moitié du XIXe siècle, le nombre d’étudiants dans les universités qui, notamment après la défaite de 1870, trouvent dans le modèle de la science « pure » la justification de leur autonomie, de leur croissance, ainsi que de leur importance sociale et politique. Il faut de la recherche fondamentale pour mieux développer des applications qui serviront ensuite à toute la société. C’est à ce titre et dans ces circonstances que la science va devenir l’allié et le support de l’industrie.

La valorisation de la science n’est en effet pas sans rapport avec la forte croissance industrielle que connaît la France au cours du Second Empire. L’investissement de l’État dans la formation des ingénieurs, notamment dans la seconde moitié du siècle, va favoriser à la fois le dynamisme de l’industrie et l’affirmation de la science comme moteur de l’invention et de la production. Deux personnages seront au cœur de cette évolution : Jean-Baptiste Dumas, créateur de l’École centrale et Louis Pasteur qui consacra une grande partie de sa carrière à résoudre les problèmes des industriels qu’ils soient brasseurs ou agronomes. Cette alliance nouvelle de la science et de l’industrie, visible dans le milieu brassicole ou l’invention de la pisciculture, va engager une transformation de la notion de technologie. Elle fait en effet poindre l’idée contemporaine de la technoscience où la techno-logie n’est plus dissertation sur les arts, mais science au service de la production, et où science, industrie et pouvoirs politiques sont irrémédiablement liés. Ainsi, si l’industrialisation qui marque la France du XIXe siècle repose en grande partie sur le déploiement de la science, elle ne manque pas d’assurer en retour la valorisation et la reconnaissance sociales et politiques de l’immense pouvoir de cette dernière. Peu à peu, la science va même s’imposer comme une véritable religion au sein de la société et de l’État français.

Après 1860, on voit en effet se développer la dimension religieuse de la science qui est désormais considérée comme l’unique moteur du progrès. « À la fois héritière et concurrente du christianisme, la science apparaît comme une nouvelle foi » (p. 207). Ce nouveau discours eschatologique se construit notamment autour de la figure de l’ingénieur martyr, mort pour le progrès de la science et donc le bien de tous. On crée même en 1857 une Société de secours des amis des sciences qui « visent à aider les veuves et les orphelins d’inventeurs et scientifiques trop passionnés par leur noble mission pour se préoccuper de leurs proches » (p. 219). La puissance de ces nouvelles représentations mythologiques relatives à la science et à l’idéologie du progrès est si forte dans la France du second XIXe siècle que toute résistance apparaît alors, comme dans le cas du débat sur des déversements de Gennevilliers étudiés par l’auteur, comme « une crispation futile engendrée par l’aveuglement obscurantiste de privilégiés jaloux de leurs prérogatives » (p. 220). La science est devenue l’argument de toutes les batailles, qu’elles soient scientifiques et environnementales ou sociales et politiques. La IIIe République qui voit le jour en 1870 ne va d’ailleurs pas manquer de s’appuyer sur ce dogme nouveau qui fait de la science le socle spirituel des sociétés ainsi que le moteur du mouvement naturel de l’humanité. Dans la lignée du positivisme comtien, Émile Littré ou Jules Ferry vont être de ceux qui valorisent la science comme fondement sur lequel la stabilité sociale et l’égalité républicaine peuvent et doivent se déployer, accordant définitivement à la science un rôle politique de premier choix.

Mais si l’avènement, au cours du XIXe siècle, de la science comme unique garant de la vérité et principal moteur de transformation du réel a conduit à la création d’une mythologie scientifique puissante, cette dernière a, comme le précise Carnino en conclusion, des conséquences contradictoires. En devenant un outil politique de choix, notamment grâce à sa dimension religieuse, la science s’est, de manière paradoxale, exclue du champ politique. À mesure qu’il s’imposait comme un acteur incontournable des affaires publiques, garant de l’objectivité et de la neutralité du jugement, l’expert scientifique validait en effet la sortie de son champ d’expertise de la sphère démocratique. La science n’est pas objet de débat politique. En utilisant la science pour fonder légitimement leur pouvoir, les nouveaux gouvernants du XIXe siècle ont paradoxalement réduit le champ de leur propre action politique et donc affaibli leur pouvoir. C’est cette conception contradictoire de la science, tout à la fois fondement de l’ordre et de la liberté, dont nous avons, sans véritablement nous en rendre compte, hérité.

Ainsi, en voulant étudier l’historicité de la notion de science, Guillaume Carnino est finalement parvenu à mettre en évidence les ressorts historiques et grandement idéologiques sur lesquels repose la puissance symbolique et sociopolitique majeure qui est aujourd’hui celle de la science. Sa recherche de l’invention moderne de la science l’a conduit à produire une véritable anthropologie historique de notre rapport au scientifique. Car c’est finalement un état d’esprit, une attitude, une mentalité que Carnino met en évidence : celle qui liait les Français à la science au cours du XIXe siècle et qui caractérise toujours le rapport de l’Occident au domaine scientifique. Ce sujet aussi essentiel qu’il est difficile à cerner l’a contraint à multiplier les points de vue, à varier les objets d’études, au point que le lecteur ait parfois le sentiment d’une diversité le faisant sauter sans préavis d’une thématique à une autre, d’un objet à un autre. Pour autant, on est très loin de la collection désunie d’études diverses. En effet, au milieu de la variété des objets se dessine une unité certaine que l’auteur parvient aisément à faire émerger et à travailler en tant qu’objet propre. De même, s’il est contraint de parcourir certains sujets à grands pas, Carnino évite toujours les excès de la simplification. Sa démonstration du « jeu de dupes ayant accouché de la science » (p. 269) se fait avec une justesse et une prudence qui lui évitent de tomber dans la caricature comme c’est trop souvent le cas dans les études sur les ressorts idéologiques de la puissance scientifique. In fine, Carnino nous offre ici une étude intéressante, habile et pertinente qui témoigne une fois encore de la richesse des interactions entre l’histoire des sciences et l’histoire sociale et culturelle.

Alexandre Klein

Alexandre Klein, "Guillaume Carnino L’invention de la science. La nouvelle religion de l’âge industriel, Seuil « L’univers historique » 2015 Lu par Alexandre Klein", publié sur le "Blog de Minerve - Recensions philosophiques" le 14 octobre 2016 3

La Science, c’est ici l’investigation des phénomènes sociaux, avec le développement des sciences sociales que saluait Max Weber, comme un élément du vaste processus de rationalisation du politique qui conduit à l’Etat moderne. Ainsi dès les années 30, dans la grande dépression qui frappe l’Amérique, Howard Scott (Introduction to Technocracy, 1933), préconise l’emploi des science physiques pour trouver les solutions des problèmes sociaux. Après la guerre, T. Swann Harding (« The Place of Science in Democratic Government », American Sociological Review, dec. 1947, p.621-627) revendique pour les scientifiques et les techniciens une part déterminante dans la formulation des politiques publiques ; les décisions devraient désormais être prises sur la base de faits scientifiquement établis et interprétés par des spécialistes. Le développement des sciences économiques notamment à partir des années 30, de la sociologie notamment dans les années 50, de l’informatique dans les décennies qui suivent (traitements statistiques…), alimente le rêve d’une gestion politique rationnelle, l’espoir « d’éviter les erreurs dans le gouvernement des hommes » (Alfred Sauvy).

Le Groupe X-Mines dans les années 30 : illustration polytechnicienne de la technocratie, par Olivier Dard

Les polytechniciens ont sans doute été les plus étudiés et ce d’autant qu’ils se sont regroupés dans des instances soucieuses de peser sur le débat public, d’imposer de nouvelles perspectives et d’influencer, par le conseil et l’expertise la décision des politiques. Le groupe X-Crise, né à l’été 1931 et en développement croissant jusqu’à la guerre (sous le nom de du Centre polytechnicien d’études économiques – cpee), est sans doute le mouvement le plus intéressant à cet égard. Dès le 25 août 1931, dans X-Information, Gérard Bardet, polytechnicien, petit industriel et futur secrétaire général du cpee, a souligné la nécessité pour les polytechniciens de se grouper pour réfléchir et agir : « On se plaît à répéter que nous constituons une élite. Il appartient donc au milieu polytechnicien d’examiner en toute indépendance d’esprit les données de ce problème vital [la crise]. Nous y intéresser, c’est justifier notre réputation et être fidèles aux principes selon lesquels l’École polytechnique a été conçue. Échanger nos réflexions, déterminer l’orientation générale nouvelle qui doit guider nos raisonnements et inspirer nos actes, grouper ensuite, s’il le faut, nos énergies et nos ressources pour poursuivre la tâche que nous nous serons imposés, ne devons-nous pas le tenter ? » [9] Ce premier appel, qui fait référence à une forme d’ « esprit de corps » polytechnicien est suivi en septembre d’un second au contenu encore plus explicite : « Encore une fois, en ces heures graves, nous faisons appel à la science et au jugement de nos camarades qui sont à la tête de notre administration, de notre commerce, ou de notre industrie, et nous leur demandons les avis qui permettraient de dégager les grandes directives utiles à une heureuse politique économique de la France. » [10] C’est sur cette base que se met en place le groupe X-Crise à partir de la fin de 1931, et force est de constater que le programme esquissé par Bardet a été très largement suivi, au point que sous l’Occupation beaucoup ont vu dans la mise sur orbite de ces hommes la trace d’un complot d’une prétendue société secrète, le Mouvement synarchique d’Empire qui aurait investi le gouvernement Darlan [11]. En réalité, loin de tout ésotérisme et de toute société secrète, la réussite des technocrates d’X-Crise s’explique pour des raisons rationnellement intelligibles. La première renvoie à l’identité polytechnicienne. Que le groupe soit ouvert à d’autres influences et le manifeste par un appel constant à des conférenciers issus d’autres horizons ne saurait faire négliger le caractère fermé du noyau dirigeant du groupe qui compose le bureau et préside aux destinées programmatiques et financières (en épongeant en particulier les déficits). Un second élément renvoie au type de polytechniciens présidant aux destinées d’X-Crise : Gérard Bardet, Jean Coutrot, John Nicoletis ou Alfred Sauvy sont, à leur façon, des sortes de marginaux qui ne reflètent pas la réussite polytechnicienne : leurs pantouflages n’ont pas débouché sur des carrières de premier plan tandis que leur maintien à l’intérieur de la structure de l’État (Alfred Sauvy à la Statistique générale de France) ne signifie pas l’occupation de postes alors jugés stratégiques. La raison d’être de ces hommes et leur force résident dans cette volonté d’utiliser la légitimité conférée par le statut de polytechnicien pour être partie prenante d’un débat public largement dominé alors par des intellectuels à forte formation littéraire, ou, lorsqu’il s’agit d’économie par les professeurs agrégés des facultés de droit qui font figure d’expert à l’échelle nationale comme internationale (à l’instar notamment de Charles Rist). Adoubés par leurs camarades qui viennent les écouter en rangs serrés et s’abonnent relativement massivement au bulletin du Centre, les technocrates d’X-Crise incarnent à la fois la revanche de l’ingénieur et celle d’une école qui se sent flouée depuis plusieurs décennies et qui pense profiter de la crise des années 1930 pour imposer ses méthodes et sa vision de la modernisation économique. Jean Coutrot avait synthétisé sa position, largement représentative de celle des dirigeants du groupe en soulignant dans un courrier à un correspondant britannique daté du 4 mars 1939 : « C’est aux ingénieurs qu’il incombe de construire des sociétés meilleures car ce sont eux et non les juristes ou les hommes politiques qui détiennent les méthodes nécessaires. » [12] et ses amis d’X-Crise s’y sont largement employés durant les années 1930 sans pour autant exercer l’influence dont ils ont pu se targuer ou dont ils ont été crédités. Il n’empêche cependant, qu’au-delà d’une influence certaine sur le débat public en matière économique et sociale, qu’elle soit directe (rôle d’X-Crise quant aux débats sur la rationalisation, la planification, la dévaluation ou les relations sociales) ou non (plan du 9 juillet 1934), les hommes d’X-crise ont conquis des positions dans l’appareil de l’État. Des commissions de la « Hache » lancées par Pierre Laval en 1935 aux décrets-lois de Paul Reynaud en 1938 (où le rôle de Sauvy est essentiel) en passant par le cabinet de Charles Spinasse en 1936-1937 (Coutrot, Sauvy) ou les nombreuses institutions (Caisse nationale des Marchés de l’État avec Jacques Bran-ger) ou comités soucieux de rationalisation de l’administration (Jean Milhaud), le bilan est sans commune mesure si on le compare aux tentatives menées précédemment par des groupes à forte sensibilité technocratique et polytechnicienne : l’Association nationale pour l’organisation de la démocratie (née en 1918) de Jules Corréard (dit Probus) ou le Redressement français, lancé en décembre 1925 par Ernest Mercier.

Notes infrapaginales de l’auteur  :
[09] Cité in Olivier Dard, Jean Coutrot de l’ingénieur au prophète, Presses universitaires franc-comtoises, 1999, p. 57.
[10] Ibid., p. 58.
[11] Nous nous permettons de renvoyer ici à Olivier Dard, La synarchie. Le mythe du complot permanent, Paris, Perrin, 1998.
[12] Cité in Olivier Dard, Jean Coutrot, de l’ingénieur au prophète, op. cit., p. 44.

Olivier Dard, « Esprit de corps et technocrates. Des années trente à l’État français », dans : Gilles J. Guglielmi éd., L’esprit de corps, démocratie et espace public, PUF, 2005, p. 71-90 4

Ce discours à trois grandes implications politiques :
1) Une élitisme ouvert ou larvé : en effet ce type de discours implique une distinction et une hiérarchisation entre ce qui relève des connaissances réputées objectives et ce qui relève des opinions nécessairement subjectives, ces dernières étant dévalorisées par rapport aux autres. A travers cette distinction/hiérarchisation, se profile celle entre citoyens compétents et citoyens ignorants, ces derniers étant implicitement ou explicitement tenu à distance des décisions politiques. On trouve ce genre de pensée dans les élites administratives du régime de Vichy mais aussi après la seconde guerre mondiale.
2) Un apolitisme tendanciel : Le plaidoyer pour une gestion scientifique du politique s’accompagne aussi d’une dénonciation du débat politique ouvert, public et conflictuel. Est dénoncée la « verbocratie », l’affrontement des passions et tout discours fondé essentiellement en valeurs mais ignorant des réalités techniques, économiques. L’anti-parlementarisme (et la plus largement la critique des « élus ») dans les milieux administratifs concrétise aussi cet apolitisme, de même que le rejet des clivages politique notamment gauche-droite, de même que le rejet des conflits sociaux , de même que l’évaluation des activités gouvernementales à l’aune du seul critère de l’efficacité.
3) Un optimisme confiant dans l’avenir : En effet ce discours scientiste exprime une volonté de dépasser le clivage conservatisme / changement social, en rejetant les aussi bien les craintes de remise en cause des libertés que les volontés révolutionnaires de transformation du système économique, social et politique. La foi dans la science s’accompagne de discours exaltant un avenir radieux, une ère de l’abondance issue des progrès scientifiques et techniques.

Cette « vision du monde » que l’on peut qualifier de scientiste se trouve renforcée par la diffusion de ce que Pierre Birnbaum a justement appelé « l’idéologie de la fin des idéologies » (La fin du politique, 1975). A la vision d’une société divisée en deux classes antagonistes s’oppose celle d’une « société de masse », harmonieuse et consensuelle, aspirant avant tout au bien-être matériel (« société de consommation ») et peu intéressé par la compétition politique. Une société où les gouvernants agissent par la persuasion (plutôt que par la contrainte) et le font au nom d’une compétence professionnelle à définir le bien commun ; une société ou les conflits qui subsistent correspondent essentiellement à des problèmes techniques à la recherche de solutions techniques.

1.2- L’organisation du politique par le service public

L’aspiration à une rationalisation du politique ne s’exprime pas seulement par des éléments d’idéologie scientifique mais également dans des aspiration à une vie politique plus organisée. L’organisation est valorisée contre les désordres : organisation contre les soubresauts anarchiques de la concurrence ou de la spéculation ; organisation contre l’influence occulte des intérêts privés sur les décisions de l’Etat ; l’organisation contre les passions et emportements des foules ou les excès démagogiques des politiciens. Comme l’affirme un auteur du début du siècle (Dubois-Richard, L’organisation technique de l’Etat, 1930) : « L’heure est venue de traiter les problèmes du gouvernement avec la rigueur méthodique qu’on apporte aux recherches de la physique ou de la biologie. »

Cette aspiration à l’organisation ne se réduit pas à un simple valorisation d’un ordre répressif. Au contraire, elle est tourné vers la recherche d’un pouvoir moins répressif que régulateur, moins commandeur que partenarial. Le modèle de gestion de référence est déjà celui de l’entreprise. Gérer l’État comme une entreprise en lui appliquant les techniques modernes de gestion, tel est le mot d’ordre. Il apparaît dès le début du siècle dans la pensée de Henry Chardon et de l’ingénieur Fayol. En France, Gabriel Ardant (collaborateur de Pierre Mendès-France) plaide ainsi pour le rendement, la productivité, le calcul des coût, au sein même des administration (De la productivité dans les services publics, 1953). Ensuite, la 5e République donne lieu à importation massive des conceptions rationalisatrices en honneur aux Etats-Unis (du PPBS « Planning Programming Budgeting System » à la RCB « rationalisation des choix budgétaires »).

La volonté d’organiser le politique à partir du service public se concrétise en outre en France par l’importance accordé aux processus de planification à partir de la création du Commissariat Général au Plan en 1945. Celui-ci est censé opérer l’alliance des hauts fonctionnaires et des forces vives de la nation ; il est pensé comme une alternative institutionnelle à un parlementarisme perçu comme inadapté à la gestion des économies modernes. L’idéal planificateur est à la fois une ambition économique (conduire la modernisation de la France) et une tentative de rénovation de la démocratie par la participation des groupes socio-professionnels à la définition de l’intérêt général. En effet, pour la première fois en France, du moins à cette échelle, s’institutionnalise une véritable collaboration entre des représentants de l’État et des représentations socio-professionnels. Présenté comme un lieu « neutre », marque d’un idéal scientiste, le Plan est conçu comme devant être un instrument « d’universalisation symbolique d’intérêts particuliers » (Nizard, « De la planification française… », RFSP, 1972), c’est à dire le lieu où les différents intérêts catégoriels peuvent être « transformés en intérêts interdépendants devant contribuer à des équilibres globaux présentés comme l’expression du bien commun » (Dulong, Moderniser la politique. Aux origines de la Ve République, 1997)

La préparation du Plan (« il importe plus de faire un plan que d’avoir un plan ») forme une configuration (réseau/processus) qui constitue un lieu d’apprentissage et qui diffuse largement ses principes d’action. 1) Lieu d’apprentissage  : Les « commissions de modernisation » qui réunissent dirigeants d’entreprises, syndicalistes et universitaires sous la houlette de hauts fonctionnaires constituent ainsi, comme l’a écrit l’un d’entre eux (Simon Nora), « une sorte d’école saint-simonienne » ; 2) Diffusion de normes : ce saint-simonisme moderne, cette idéologie d’une rationalisation du politique par la science et l’organisation publique, s’impose au-delà du CGP via les grandes écoles (Science Po, l’ENA, Polytechnique, les IEP…) à l’ensemble des cadres du secteur public, des organismes publics et para-publics mais aussi aux cadres des grandes entreprises privées ainsi qu’aux syndicats. Certains organes de presse (L’Express, L’Entreprise, Le Monde…) contribuent aussi à diffuser l’idéal planificateur.

2- La dimension industrielle & étatique du phénomène technocratique

Les idées de rationalisation scientifique et technique du politique forment d’une certaine manière la dimension intellectuelle du phénomène technocratique. Mais l’identification de ce phénomène ne fait appel seulement à l’histoire des idées politiques. Elle résulte d’analyses sociologiques et économiques portant sur le fonctionnement de l’Etat ainsi que de discours proprement politiques (à l’origine notamment à droite, plus de manière beaucoup plus large) dénonçant le phénomène technocratique.

En effet, la classe politique s’est souvent sentie dessaisie de son pouvoir par les technocrates. Elle parle alors de « technocratie » pour désigner le poids des experts, des hauts-fonctionnaires, des techniciens. Le technocrate peut alors se définir comme le technicien qui utilise ses compétences pour acquérir et exercer un pouvoir politique. Dans la bouche des hommes politiques, le mot à un sens péjoratif. Il désigne un détournement de pouvoir, une confiscation du pouvoir politique par des techniciens qui s’appuient sur leurs connaissances pour excéder leurs compétences formelles.

2.1- La « technostructure » industrielle & étatique

La notion de « technostructure » a été introduite par James Burnam (L’Ere des organisateurs, 1941). A ses yeux, les dirigeants des grandes entreprises sont amenés à contrôler peu à peu l’ensemble des sociétés à partir de leurs compétences techniques. La réflexion sur la technocratie doit beaucoup à l’ouvrage de Galbraith (Le Nouvel Etat industriel – Essai sur le système économique Américain, 1968) qui approfondit le concept de « technostructure ». Sa thèse peut se résumer ainsi : le capitaliste n’est plus souverain dans l’entreprise ; le consommateur n’est plus souverain sur le marché. D’où l’anachronisme de l’analyse classique du libéralisme économique (analyse des mécanismes de marché pour expliquer les choix économiques à tous les niveaux). En fait le système économique est dominé par quelques milliers de grandes firmes qui sont dirigées collégialement par un appareil complexe, « comprenant des ingénieurs, des savants, des directeurs d’usine, des directeurs des ventes, des spécialistes de marketing, des chefs de publicité, des comptables, des juristes, démarcheurs des ministères » (Interview dans Le Nouvel Observateur du 8 fév. 1971).

C’est par transposition de cette analyse de l’entreprise à l’Etat que se construit la critique politique de la technocratie politico-administrative. C’est typiquement la démarche d’Edgar Faure dénonçant la montée en puissance de la technostructure sous la 5e république (Article dans l’Expansion n°22, sept. 1969 ; L’âme du combat, 1970). • La société se caractérise par l’irruption des problèmes techniques d’où l’avènement des experts et des hauts-fonctionnaires : « Quand les experts sont appelés à exercer le pouvoir de décision, on les appelle des technocrates ». • Cette irruption contribue à une redéfinition du « bon gouvernant » : « On demande aux gouvernants les qualités des administrateurs, la compétence, l’intégrité, la minutie. On loue l’absence des erreurs plutôt que le foisonnement des initiatives. » • Dans cette évolution, se perd la possibilité de distinguer les gouvernants des technocrates puisque les premiers ressemblent aux seconds et que ceux-ci participent au gouvernement… d’où l’idée de « technostructure » politico-administrative. • Cette technostructure politique est assez précisément située dans l’appareil d’Etat : « Cette technostructure ne doit pas être saisie principalement a niveau des ministres, ni, inversement, en deça des directions ministérielles. Son originalité se fixe sur un anneau intermédiaire : celui d’une double équipe de collaborateurs spécialisées à l’Hôtel Matignon et à l’Elysée, directement en prise avec leurs correspondants dans le cabinet des différents ministres » (L’Expansion, n°22). C’est donc pour Edgar Faure, cette technostructure qui définit les objectifs, délimite les options et prépare les décisions. Les ministres sont plus ou moins réduits au rôle de consultants sans pouvoir de décision autonome, puis d’interprète et d’avocats des décisions prises. A plus forte raison les parlementaires, qui faute de moyens d’information et d’analyse, ne peuvent exercer qu’un contrôle très imparfait sur les mesures complexes qui leur sont ainsi proposés.

2.2- Technocratie, information et production de données

Dans l’analyse sociologique de la technocratie aussi bien que dans les discours politiques de sa dénonciation, l’accent est mis sur la maîtrise de l’information comme principal moyen de détention du pouvoir politique. Roger-Gérard Schwartzenberg – radical de gauche, ministre, descendant d’E. Faure – a fortement insisté sur cette dimension du phénomène technocratique (Sociologie politique, 1998).

Le risque dénoncé est la monopolisation de l’information par l’appareil technobureaucratique. A tous les niveaux, dans les administrations centrales, dans les préfectures, la « technocratie » est réputée occuper une position stratégique lui permettant d’intervenir sur les principaux circuits d’information qui irriguent la vie politique : « Avec la formation d’une technostructure politico-administrative, composée de techniciens, de hauts fonctionnaires et de membres de cabinets. Là aussi [= comme dans la technostructure des grandes entreprises / Galbraith], cet appareil est en position privilégiée pour capter et canaliser l’information. Pour la retransmettre telle quelle où « traité » conformément à sa stratégie. Dès lors, alimentée par cette information unilatérale, coupée d’autres sources, le conseil des ministres exercerait un pouvoir aussi théorique qu’un conseil d’administration conditionné par ses « managers ». A la limite, même le président de la République ressemblerait à un P.D.G. symbolique, cantonné dans une fonction d’apparat et d’apparence » (RGS, article dans Le Monde, 30 sept. 1972, cité dans son manuel p. 297). Cette analyse de la sphère dirigeante est extrêmement proche de celle qui est exposée par un autre ministre, de centre droit cette fois-ci, Corinne Lepage dans son ouvrage explicitement intitulée : « On ne peut rien faire Madame la Ministre… », (1998).

Cette analyse est aujourd’hui étayée et précisée par diverses études de sociologie politique, notamment celles réunies dans l’ouvrage de V. Dubois et D. Dulong (V. DUBOIS et D. DULONG (dir), La question technocratique, Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, 1999.) . Bruno Jobert, en introduction à la deuxième partie de l’ouvrage observe que les hauts-fonctionnaires spécialisés dans tel ou tel domaine de politique disposent d’une capacité considérable de peser sur la production des données scientifiques en orientant les recherches dans certains domaines plutôt que d’entre d’autres, en favorisant certaines écoles d’analyse plutôt que d’autres notamment par l’allocation des financements publiques d’études et la rémunération symbolique de certains chercheurs ou laboratoires (nominations, missions…). Mais B. Jobert observe également que les technocrates sont relativement muets en ce sens qu’ils ne produisent pas directement, explicitement et publiquement un discours spécifique.

3- La Ve République comme avènement technocratique

Le régime politique de la Ve République - I. L’ère des technocrates par Bastien François

"Quelques mois après la mise en place de la Ve République en octobre 1958, un politologue propose d’y voir une restauration du « pouvoir d’État ». « Le trait essentiel de la Constitution de 1958, écrit-il, réside dans le rétablissement de l’État au rang des forces animatrices de la vie politique. Cet État qu’un demi-siècle d’hégémonie parlementaire avait relégué parmi les abstractions [...], nous le voyons soudain reparaître, non plus comme un symbole ou une allégorie, mais comme une puissance armée pour l’action. [...] En même temps qu’elle aménage les institutions pour y introduire le pouvoir étatique, la Constitution maintient le pouvoir populaire. [...] Entre le pouvoir d’État et le pouvoir du Peuple, elle ne choisit pas : elle les consacre l’un et l’autre. Elle tend à réconcilier l’autorité avec la démocratie » [Burdeau, 1959]. L’analyse reste imprécise et imprégnée de l’idéologie antiparlementaire qui anime les soutiens du général de Gaulle. Mais elle révèle, en creux, l’enjeu fondamental de ce changement constitutionnel : l’imposition d’une conception technocratique du pouvoir et de l’action publique [Dulong, 1997].

Une redéfinition de la démocratie

On ne peut comprendre en effet ce qui se joue dans l’établissement de la Ve République qu’au regard d’une histoire longue et très conflictuelle, celle des tentatives de transformation des modes de légitimation de l’action publique et, plus largement encore, des conceptions de la représentation politique, qui accompagnent le lent basculement du centre du pouvoir dans l’État du législatif vers l’exécutif depuis le début du XXe siècle.

L’État souverain contre la souveraineté parlementaire

Tandis que la démocratie parlementaire s’installe définitivement au tournant du siècle, alors même que la société « industrielle » paraît de plus en plus divisée entre groupes sociaux antagonistes, les critiques se multiplient à l’encontre des « perversions » du système politique liées à l’introduction, cinquante ans plus tôt, du suffrage universel masculin. Si l’universalité du suffrage n’est généralement pas remise en cause, les nouveaux professionnels de la politique qui s’imposent sur la scène électorale sont accusés de confisquer la souveraineté du peuple à leur profit, de confondre intérêts partisans et soucis de carrière avec la définition de l’intérêt général, enfin de favoriser la division et, en particulier, le conflit de classes.

Avec l’appui d’une haute fonction publique en forte croissance mais écartée du cœur du pouvoir politique (ce sont les professions libérales, et notamment les avocats, qui monopolisent la représentation parlementaire), certains spécialistes de droit public proposent de remplacer la théorie de la souveraineté nationale, héritée de la Révolution française, par une théorie juridique de l’État souverain. L’État est alors défini comme la personnification de la nation, son véritable représentant ; le corps électoral n’est qu’un organe de l’État, tout comme le corps législatif qu’il est chargé de désigner. Le Parlement ne saurait donc accaparer la souveraineté nationale et définir à lui seul la volonté générale. Parallèlement, pour faire contrepoids au suffrage universel et aux passions partisanes qu’il attise, l’idée se diffuse de la nécessité d’une autre forme de représentation politique, d’une démocratie fondée sur la représentation de groupes socioprofessionnels organisés, gage de paix sociale et d’efficacité gouvernementale.

La compétence technique comme principe d’action

Le mouvement prend de l’ampleur à la suite du traumatisme de la guerre de 1914-1918. Il connaît également une très nette inflexion. Ce ne sont plus tant les modalités de la compétition politique ou encore les différentes formulations de l’idéal démocratique qui sont en cause que les qualités nécessaires pour exercer des responsabilités politiques et les principes directeurs de la décision dans l’espace public. Les maîtres mots des différents courants réformateurs, à gauche comme à droite, sont alors « compétence », « rationalité », « efficacité », « prévision ». L’action publique doit devenir « scientifique » pour être plus efficace mais aussi pour permettre que se réalise une véritable union nationale transcendant les clivages sociaux. La politique doit être ainsi l’affaire de techniciens et, en particulier, des experts des questions économiques qui prennent alors une importance inédite sur la scène publique. L’utilisation par les dirigeants des instruments de la science économique, encore balbutiante, est considérée comme la condition première de la mise en place d’une politique de prospérité matérielle profitable à tous les groupes sociaux, et seule en mesure de mettre fin à l’antagonisme délétère des classes sociales. Le langage de la régularité juridique, jugé conservateur, comme le « magistère de la parole » (celui des avocats, dont le déclin parlementaire s’amorce dans les années 1920) doivent céder le pas devant l’expertise technique des savants de la chose publique, seule capable de propulser la nation vers la « modernité » d’une démocratie apaisée.

L’autonomie de l’exécutif

Cette capacité d’expertise ne saurait résider dans le Parlement. Elle doit être l’affaire du gouvernement et des « forces vives » de la nation, c’est-à-dire des représentants des groupes socioprofessionnels réunis dans une assemblée ad hoc (un « Conseil économique »). Il ne s’agit pas de remettre en cause le principe parlementaire de la responsabilité politique du gouvernement devant le Parlement, mais de transformer la place de ce dernier dans l’architecture institutionnelle. Dans les projets réformateurs, le Parlement n’est plus le lieu d’impulsion des politiques publiques, il n’est qu’un arbitre ultime au cas où la recherche de l’intérêt général et la conciliation des intérêts sociaux réalisées par les experts gouvernementaux échoueraient. Un tel schéma suppose une véritable autonomie de l’exécutif et, en particulier, un renforcement de la séparation des pouvoirs sur le modèle du présidentialisme américain [Pinon, 2003]. Le président de la République doit voir ses pouvoirs accrus. Il ne doit plus dépendre du Parlement, d’où le projet de son élection par un collège électoral élargi. C’est lui qui choisit alors un Premier ministre, déchargé de tout portefeuille ministériel et véritable animateur du gouvernement, considéré comme une instance collégiale et solidaire. Les ministres peuvent être recrutés hors du Parlement, sur des critères de compétence technique, et sont d’abord responsables devant le président de la République. C’est un renforcement de l’autorité gouvernementale qui est recherché ici, mais aussi toute une mystique du chef qui s’exprime : il faut un chef à la tête de l’État, un chef au-dessus des contingences de la compétition politique. Et ce chef ne peut être que le président de la République, arbitre et guide à la fois.

La Seconde Guerre mondiale n’interrompt pas, bien au contraire, ces réflexions. À Vichy d’abord, même si l’« État français » se pense comme une alternative radicale à la démocratie parlementaire. Le régime de Vichy est un étonnant laboratoire où s’expérimente sur une grande échelle, hors de tout contrôle démocratique – et pour cause ! –, le rêve technocratique. C’est cependant au sein du Comité général d’études de la Résistance, instance composée d’intellectuels et de hauts fonctionnaires, proches du général de Gaulle, que la réflexion institutionnelle est la plus poussée. Le projet de Constitution qu’il élabore condense tous les programmes réformateurs d’avant-guerre et préfigure en tous points la future Ve République : cantonnement du Parlement, renforcement de l’autorité gouvernementale, prééminence présidentielle au sein de l’exécutif [Wahl, 1959].

L’idéologie de la fin des idéologies

L’adoption de la Constitution de la IVe République, en 1946, semble sonner le glas de ces ambitions réformatrices. Ce n’est toutefois que partie remise. Dans l’euphorie de la « reconstruction » d’après guerre, on assiste à un vaste mouvement de mobilisation conduit par des hauts fonctionnaires mais aussi par des dirigeants syndicaux, des spécialistes de sciences sociales et quelques rares hommes politiques qui cherchent à imposer une nouvelle conception du pouvoir et de l’action publique, faisant la part belle à leurs savoir-faire spécifiques et « dont la particularité majeure est de valoriser le plan au détriment de la loi, l’économie au détriment du droit, l’exécutif au détriment du législatif et, plus encore, la compétence au détriment de la représentativité politique » [Dulong, 1997, p. 11 ; les développements qui suivent sont directement inspirés de cet ouvrage].

Différents facteurs expliquent le succès de cette mobilisation. Tout d’abord, les progrès de la science économique qui, grâce à la diffusion de nouveaux instruments statistiques et de modélisation macroéconomique (comme la comptabilité nationale) [Fourquet, 1980], peut se présenter désormais comme une véritable science de l’action publique, un instrument majeur de « rationalisation » de l’État. L’économie devient véritablement politique. Sa visée prospective lui permet de surcroît de se présenter comme une science de l’avenir, tournée vers la réalisation d’une « modernité ». Les réformateurs vont ainsi trouver chez les économistes des alliés précieux, leur permettant à la fois de condamner l’archaïsme du système politico-institutionnel et de donner une réalité à leur idéal de politique scientifique.

Le mouvement réformateur fait ensuite écho à un puissant courant importé des États-Unis, impulsé de tous horizons en France, qui proclame la « fin des idéologies » [Birnbaum, 1975]. À la vision d’une société divisée en deux classes antagonistes s’oppose celle d’une « société de masses » harmonieuse et consensuelle, aspirant avant tout au bien-être matériel – on commence alors à parler d’une « société de consommation » – et peu intéressée par la compétition politique ; une société où les gouvernants agissent par la persuasion au nom d’une compétence professionnelle à définir le bien commun, où les conflits qui subsistent sont essentiellement techniques et doivent trouver une solution de même nature. Les transformations contemporaines de la société française, jusqu’aux plus infimes comme la diffusion des appareils électroménagers dans les foyers [Delaunay, 1994], semblent accréditer un tel diagnostic, celui d’une entrée dans la « modernité ». Le développement d’un groupe intermédiaire – les « cadres » – entre la classe ouvrière et le patronat [Boltanski, 1982], dont l’existence est officialisée par la nomenclature des catégories socioprofessionnelles élaborée par l’INSEE dans les années 1950, vient fortement conforter cette vision du monde social. Définis d’abord par leur compétence – leur niveau d’instruction –, directement intéressés par les questions économiques, les « cadres » réalisent par leur existence même cet idéal. Bref, aux yeux de très nombreux observateurs, tout se passe comme si la France des années cinquante réalisait la prophétie du professeur américain James Burnham de l’avènement de l’« ère des organisateurs ».

L’idéal planificateur

C’est au sein du Commissariat général au plan, créé en 1945, que va s’expérimenter véritablement le projet politique des réformateurs, l’alliance des « forces vives » et des hauts fonctionnaires, pensé comme une alternative institutionnelle à un parlementarisme inadapté à la gestion de l’économie moderne. L’idéal planificateur est à la fois une ambition économique – conduire la modernisation de la France – et une tentative de rénovation de la démocratie par la participation des groupes socioprofessionnels à la définition de l’intérêt général. En effet, pour la première fois en France, du moins à cette échelle, s’institutionnalise une véritable collaboration entre des représentants de l’État et des représentants socioprofessionnels. Présenté comme un lieu « neutre », marque d’un idéal scientifique, le Plan est conçu comme devant être un instrument d’« universalisation symbolique d’intérêts particuliers » [Nizard, 1972], c’est-à-dire le lieu où différents intérêts catégoriels peuvent être « transformés en intérêts interdépendants devant contribuer à des équilibres globaux présentés comme l’expression même du bien commun » [Dulong, 1997, p. 14].
La révolution planiste


« Nous sommes en train de passer à l’ère transformatrice et évolutionniste de la politique. Le but de l’activité politique sera de moins en moins d’établir des lois ; elle vise de plus en plus à élaborer des plans [...]. L’institution statique, le fonctionnement d’un système de rapports constituant par le déroulement régulier de ses mouvements intérieurs un ensemble immobile, tel se présentait, dans la vision qui domine encore l’esprit de la plupart de nos hommes politiques et de beaucoup de nos hauts fonctionnaires, l’objet même de la politique. La loi qui stabilise, fixe et fige l’évolution a dominé la pensée et la réalité de notre vie politique qu’il s’agit à présent de rénover. Autour de nous et en nous s’opère lentement une rupture avec cette ancienne façon de voir. La démocratisation de la planification est déjà, dans un certain sens, au moins aussi importante que la démocraticité de la législation et le sera sans cesse davantage. Le Parlement qui vote des lois, le gouvernement qui les exécute [...] jouent souvent, face aux instances qui élaborent les plans, des rôles de frein et de perturbation parce que ces institutions anciennes avaient été conçues en fonction des besoins et des possibilités d’une société non planificatrice. L’intégration de la représentation populaire, du pouvoir d’exécution et d’administration avec les instances de planification, et la démocratisation de la planification sont des exigences nouvelles et de plus en plus actuelles de la vie politique. Une révolution d’une portée incalculable remplace de nos jours, sous nos yeux, en nous, une perspective immobiliste par une perspective prévisionnelle, la loi par le plan » [Rovan, 1961, p. 113].

Surtout, le Plan est un lieu de rencontre, de confluence et d’intégration d’univers sociaux généralement étrangers. La planification forme ainsi un réseau de consolidation et d’accréditation circulaire d’une vision du monde social ; réseau constitué d’acteurs divers, aux aspirations hétérogènes, mais qui cherchent tous, pour leur propre compte, à transformer les modes de direction et de représentation des intérêts dans la société. On y retrouve bien sûr des hauts fonctionnaires, au profil généralement atypique (jeunes et, pour beaucoup, issus de la Résistance) mais qui occupent des positions clés dans l’administration ou à sa périphérie – on parlera à leur propos de « marginaux-sécants » [Jamous, 1968] –, qui visent à transformer en profondeur le fonctionnement de l’État. On y retrouve des fractions « modernisatrices » du syndicalisme ouvrier chrétien, regroupées dans le courant « Reconstruction » de la CFTC, ainsi que quelques responsables de la CGT, qui cherchent à promouvoir un syndicalisme « responsable », gestionnaire et non plus seulement contestataire. On y retrouve des dirigeants d’entreprise, souvent issus du Centre des jeunes patrons, qui cherchent à imposer l’image d’un patron compétent, animateur d’une entreprise au service du bien commun, en opposition à l’image du patron propriétaire incarnée, selon eux, par le CNPF. On y retrouve des leaders du syndicalisme agricole, généralement issus du Centre national des jeunes agriculteurs, qui cherchent à transformer le paysan en entrepreneur agricole. On y retrouve également des spécialistes de sciences sociales : des sociologues qui cherchent à se libérer d’une tradition philosophique en imposant une conception résolument empirique et scientifique de leur travail ; des économistes universitaires bien sûr, qui tentent d’échapper à l’emprise des juristes sur leur discipline et qui reçoivent, sur ce point, l’appui des politologues. Tous trouvent dans la planification un relais à leurs préoccupations et un soutien logistique et intellectuel pour mener à bien leurs entreprises de rénovation. Tous vont se retrouver dans un projet de « démocratie économique » alternatif à la démocratie parlementaire, qui va éclore au grand jour au début de la Ve République.

Réseau de consolidation, le Plan est aussi un lieu de formation, de diffusion de nouveaux principes d’action. Les « commissions de modernisation » qui réunissent dirigeants d’entreprises, syndicalistes et universitaires sous la houlette de hauts fonctionnaires constituent ainsi, comme l’a écrit l’un d’entre eux (Simon Nora), « une sorte d’école saint-simonienne » pour cette partie de l’élite qui va s’imposer sous la Ve République dans différents secteurs sociaux. Toutefois, l’influence des planificateurs va se faire sentir bien au-delà du Plan. Ils investissent massivement les écoles de formation des élites politico-administratives comme les Instituts d’études politiques et l’École nationale d’administration où ils deviennent les maîtres à penser d’une nouvelle élite avide d’action et de réformes, qui se pense comme une nouvelle « noblesse d’État ». Ils montent également des systèmes de formation ad hoc. C’est le cas, par exemple, du Centre d’étude des programmes économiques qui, rattaché à l’INSEE et financé par la Caisse des dépôts et consignations, sert de lieu de formation continue à des anciens élèves des grandes écoles d’ingénieurs mais aussi de commerce ainsi qu’à des anciens élèves de l’ENA. Ce sont ainsi les cadres de l’État, du secteur public ou parapublic mais aussi des grandes entreprises privées ou des organisations syndicales qui vont être, peu à peu, convertis à l’idéal planificateur. Enfin, les planificateurs reçoivent le soutien d’organes de presse où ils collaborent souvent, comme L’Express et Entreprise – magazines explicitement destinés aux « cadres » – ou encore Le Monde, qui contribuent fortement à la diffusion de cet idéal en dehors de la sphère administrative." (...)

Références bibliographiques :

  • BIRNBAUM Pierre [1975], La Fin du politique, Paris, Seuil.
  • BOLTANSKI Luc [1982], Les Cadres. La formation d’un groupe social, Paris, Minuit.
  • BURDEAU Georges [1959], « La conception du pouvoir selon la Constitution française du 4 octobre 1958 », Revue française de science politique, 1 (9).
  • DULONG Delphine [1997], Moderniser la politique. Aux origines de la Ve République, Paris,
  • FOURQUET François [1980], Les Comptes de la puissance. Histoire de la comptabilité nationale et du Plan, Paris, Encres.
  • JAMOUS Haroun [1968], Contribution à une sociologie de la décision. La réforme des études médicales et des structures hospitalières, Paris, Copédith.
  • NIZARD Lucien [1972], « De la planification française. Production de normes et concertation », Revue française de science politique, 22 (5).
  • PINON Stéphane [2003], Les Réformistes constitutionnels des années trente : aux origines de la Ve République, Paris, LGDJ.
  • ROVAN Joseph [1961], Une idée neuve : la démocratie, Paris, Seuil.
  • WAHL Nicholas [1959], « Aux origines de la nouvelle Constitution », Revue française de science politique, (9) 1.

François Bastien, Le régime politique de la Ve République, Paris : La Découverte (coll. Repères), p. 9-18. 5

4- Après l’idéal planiste et celui de la RCB... l’évaluation des politiques publiques

L’évaluation des politiques publiques correspond à des discours et des pratiques qui expriment fréquemment les idéaux scientistes de rationalisation des choix politiques, l’aspiration technocratique à un gouvernement par ou sous l’influence des experts. Les think-tank en Grande-Bretagne ou aux USA, les organismes publics (DATAR, CGP, Institut de Décentralisation, Conseil National d’Evaluation, etc) et privés (consultants) en France en ont rapidement fait un marché de prédilection. Ces discours et pratiques prolongent alors des logiques managériales qui s’imposent depuis plusieurs décennies au sein des élites administratives dans le sillage de la rationalisation des choix budgétaires (RCB / PPBS) puis des théories du management public inspirés par la gouvernance d’entreprise.

Dans les années 70), on voit apparaître, surtout dans les pays anglo-saxons (fin des 80’s en France, une explosion de travaux focalisés sur l’évaluation et une multiplication des demandes d’évaluation des politiques publiques venant de la part des gouvernements. Comme les travaux relatifs à la mise en œuvre des politiques publiques, les évaluations de politiques publiques accréditent l’idée que rien ne marche comme il faut ou comme prévu (les objectifs ne sont pas atteints, les moyens publics sont gaspillés, l’action publique est inefficace, les gouvernements ne maîtrisent les politiques, etc.). Ces idées renforcent les convictions en faveurs du management public et du paradigme rationaliste/économiste qui génère cet engouement pour l’évaluation. Spirale…

Face à cette montée en puissance du thème de l’évaluation, certains chercheurs en sciences sociales (alors que d’autres participent à la théorisation de l’évaluation rationnelle) vont se distancier et retrouver des questions anciennes sur le rôle et la place des sciences sociales face aux processus de décision politique. Les scientifiques peuvent-ils / doivent-ils jouer de nouveau un rôle de conseiller du prince ? Peut-on même parler d’évaluation scientifique ? Que font consciemment ou inconsciemment les évaluateurs de politiques publiques ? Un regard distancié émerge notamment en sociologie et en science politique qui constate la diversité des pratiques d’évaluation (interne, externe, pluraliste…) et, dans une perspective constructiviste, tend à les interpréter comme une dimension particulière du processus de définition des problèmes publics, dimension où les experts et technocrates trouvent simplement l’avantage d’une position privilégiée.

4.1- L’évaluation comme rationalisation des politiques publiques

Les définitions de l’évaluation des politiques publiques dans cette perspective rationnelle voire scientiste sont nombreuses aussi bien dans les manuels universitaires que dans guide d’évaluation produits par les administrations. Quelques exemples : « L’évaluation d’une politique publique implique de chercher à comprendre quelles sont les conséquences d’une politique publique » on encore « L’évaluation des politiques publiques est l’examen objectifs, systématiques et empirique des effets produits par l’application des programmes d’action sur les objectifs qu’ils sont censés atteindre ». Dans cet esprit le décret du 18 nov. 1998 créant le Conseil National de l’Evaluation indique : « L’évaluation d’une politique publique à pour objet d’apprécier l’efficacité de cette politique en comparant ses résultats aux objectifs assignés et aux moyens mis en œuvre. »

Cette perspective d’évaluation repose sur un certain nombre de postulats souvent implicites qui exprime une vision très rationaliste de la décision :

La considération de l’évaluation comme une analyse rationnelle renvoie à la croyance selon laquelle un problème public est un phénomène objectif dont le contenu est ou peut-être parfaitement notamment scientifiquement connu par ceux qui sont chargés de le résoudre.• Cette conception de l’évaluation postule également que les autorités publiques poursuivent des objectifs suffisamment précis et univoques pour qu’ils puissent être identifiés de manière objective. • Cette conception postule également que l’on peut distinguer clairement les acteurs (personnes, organisations…) chargés de la décision de ceux qui ont en charge la mise en œuvre des décisions prises. • Cette conception repose enfin sur la conviction qu’une évaluation peut être neutre en se focalisant sur l’enjeu de l’efficacité définie de manière strictement économique (coûts/bénéfices).

Cette vision s’est progressivement institutionnalisée en France à partir des année 1980 c’est à dire au moment de l’abandon des mythes la rationalisation des choix budgétaires (RCB) qui se voulait une forme d’évaluation ex-ante des choix politico-financiers et de ceux de la planification. L’un des premiers rapports administratifs ventant les mérites de l’évaluation est produit par la Commissariat Général au Plan (M. Deleau dir. Evaluer les politiques publiques : méthodes, déontologie, organisation, CGP : La Documentation Française, 1986) qui trouve ainsi les moyens d’une reconversion urgente après l’abandon de toute référence planificatrice.

Une nouvelle étape est franchie par le gouvernement Rocard à la fin des années 1980 : le rapport Viveret (P. Viveret, L’évaluation des politiques et des actions publiques – Rapport au premier ministre, Paris : La Documentation Française, 1991) prépare la politique dite « Renouveau du service public » conduite par cette équipe gouvernementale. En 1989 une première procédure lourde d’évaluation est mise en place en ce qui concerne le RMI (le choix n’est pas tout à fait neutre : ce n’est pas les politiques fiscales sur la fortune !). En 1990 est créé un Comité interministériel de l’évaluation (CIME), le Conseil scientifique de l’évaluation (CSE, 1er Pdt Jean Leca) et le Fonds National de développement de l’évaluation (FNDE). Le Commissariat Général au Plan est chargé de l’animation de ce dispositif… De 1990 à 1998, une quinzaine d’évaluations sont produites (à rapporter aux milliers de politiques évaluables !) dont les résultats sont à peu près insignifiants. En 1998, une refonte du dispositif est entreprise pour le dynamiser… (création du Conseil Nationale de l’Evaluation = CIME + CSE). Huit nouvelles évaluations ont été lancée en 2001.

La faiblesse des résultats obtenus par les pratiques institutionnalisées d’évaluation, ne freinent pas l’engouement contemporain des élites politico-administratives pour cette thématique. L’Assemblée Nationale s’y est mise en 1996 avec une initiative (Office parlementaire d’évaluation des lois + Office parlementaire d’évaluation des politiques publiques) rapidement remplacée par une autres similaire en 1997 (Mission d’évaluation et de contrôle : la « MEC ») ; aucune n’a produit de résultat significatif. Le Sénat à fait comme les autres en 2000 (Comité d’évaluation des politiques publiques). Sous l’impulsion de la DATAR et du CGP, les collectivités locales se sont également mise au goût du jour : la loi de 1993 oblige formellement à évaluer les contrats de plan Etat-régions (planification-régionalisation-évaluation-contractualisation = thématiques historiques du CGP réunies aujourd’hui dans la notion de gouvernance).

A défaut de produire des connaissances nouvelles sur l’action publique ou la manière de gouverner, cette institutionnalisation de l’évaluation n’est pas inutile pour tout le monde : un vaste marché de l’évaluation se développe dont bénéficient les consultants privées et certains laboratoires du CNRS. L’évaluation monte aussi à l’université : création d’un DESS d’évaluation des politiques publiques à l’Université de Picardie. Une bonne présentation de vision rationaliste et institutionnelle de l’évaluation est à lire dans le repère de Bernard PERRET, L’évaluation des politiques publiques, Paris : La Découverte, 2001 (B. Perret, est administrateur de l’INSEE et chargé de mission au Conseil Général des Ponts et Chaussée et membre du Conseil nationale de l’évaluation).

4.2- Les approches sociologiques des croyances et pratiques d’évaluation

Dans la bibliographie sur les politiques publiques, l’évaluation constitue l’un des deux domaines (avec la mise en œuvre ; nb : les deux domaines sont étroitement liés) les plus prolifiques. La littérature est surabondante, ressemble un peu à celle sur la négociation ou sur la communication (guides pratiques de l’évaluation, comment bien évaluer en 10 leçons, tout ce que vous avez voulu savoir sur l’évaluation, l’évaluation présentée par un praticien à l’autorité incontestable, etc.). Cette littérature est presque totalement dominée par les approches économistes et plus généralement positivistes (rationalistes/scientistes) tendant à mesurer les résultats atteints ou les effets produits au regard des objectifs visés.

Les voix dissonantes voir discordantes sont rares. Cela tient probablement au fait que les chercheurs attachés à une forme de distanciation sociologique ou d’esprit critique se désintéressent de la question et préfèrent s’occuper d’autres sujets plutôt que de s’épuiser à déconstruire les croyances et mythologies scientistes qui réapparaissent de manière récurrente sous des formes et intitulés divers et renouvelés. Ces voix dissonantes sont qualifiées de « post-positivistes » ou encore de « constructivistes ». Elles ont en commun de considérer l’évaluation comme un processus politique, par lequel certains acteurs détenteurs de ressources d’expertise (technocrates, consultants, experts, scientifiques…) participent au débat politique et notamment à la construction des problèmes publics en mettant au services de leurs convictions et de leurs intérêts des arguments de légitimité scientifique.

Une première approche, devenue assez fréquente, consiste d’abord à distinguer différents types de processus d’évaluation des politiques publiques. Trois grands types sont souvent cités : 1) L’évaluation « scientifique » externe : l’organisme qui procède à l’évaluation est extérieur et éventuellement indépendant des organisations et du secteur concernés par l’évaluation. Comme le remarque Jean Leca, ce type d’évaluation peut produire des résultats intéressants dans la limites des informations accessibles aux évaluateurs mais un rapport ainsi produit a peu d’échos dans les organisations et le secteurs concernés précisément par ce qu’il est extérieur… (donc étranger, décalé, incompétent, etc.). 2) L’évaluation positiviste interne : le mode de production de l’évaluation est complètement endogène. Les évaluateurs sont du sérail, positionnés dans l’organisation ou le secteur qu’ils évaluent et travaillent ainsi sous contrainte des rapports de force auxquels ils participent, en collaboration/confrontation avec les acteurs qui font ces rapports de force. Ce type d’évaluation produit des résultats peu significatifs d’un point de vue de science sociale (sauf comme objets d’étude) mais des effets politiques éventuellement importants. 3) L’évaluation pluraliste correspond à un type plus récemment mis en valeur, aujourd’hui très « tendance » notamment dans le sens du vent qui souffle la bonne gouvernance (partenariale, souple, ouverte au dialogue, etc.). Ce modèle se présente comme une tentative de dépassement des deux précédents par la synthèse recherché dans la pluralité des points de vue (scientifiques / engagés) et la pluralité des acteurs (internes / externes). Cette approche – institutionnellement tout à fait marginale et minoritaire – à au moins l’avantage de renoncer implicitement au label de scientificité pour reconnaître que se joue, dans un tel processus, essentiellement des conflits d’intérêts, d’interprétations, des affrontements de valeur c’est à dire une forme de compétition politique (cf. P. Lascoumes, L’évaluation pluraliste des politiques publiques, Paris : GAPP / CGP, 1996).

Mais il y a aussi quelques voix dissidentes, relevant d’approches dites « post-positivistes », qui soulignent les effets de réalité (ou design) que produisent, nécessairement, les évaluations quels que soient leurs modes de production. On parle de « design approach », inspirée par les sociologie de la rationalité limitée de l’acteur selon H. Simon, comme c’est le cas notamment de Bobrow et Dryzek (Bobrow D.B., Dryzek J.S., Policy Analysis by Design, Pittsburgh : Univ. of Pittsburgh Press, 1987+ plusieurs travaux plus récents de Dryzek) qui soulignent que les actions publiques engagent des conflits de valeurs qui traversent nécessairement l’activité d’analyse. Choisir des indicateurs d’évaluation plutôt que d’autres, considérer certains objectifs politiques plutôt que d’autres revient à prendre parti dans le jeu politique et il n’y moyen ni d’être exhaustif ni d’être objectif dans la synthèse des finalités considérées et des indicateurs retenus. Une évaluation ne peut donc que produire une esquisse de la réalité qui éventuellement orientera les débats, les choix et les actions. La production de cette esquisse est donc un enjeu de pouvoir dans lequel le sociologue n’a pas à intervenir sauf à opter soit pour la « technocratie » (évaluations endogènes ou positivistes) soit pour la « démocratie » (protocoles d’évaluation favorisant la communication et la participation la plus ouverte).

Jérôme VALLUY‚ « Segment - Le phénomène technocratique  »‚ in Transformations des États démocratiques industrialisés - TEDI  - Version au 14 décembre 2019‚  identifiant de la publication au format Web : 74