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SECTEUR COURANT DU MANUEL > TEDI - Transformations des États démocratiques industrialisés > Jérôme VALLUY    

Segment - Les transformations de l’action collective

I. À éditorialiser
A. En cours de rédaction


SOMMAIRE

Les mobilisations et mouvements sociaux dont on vient de voir certaines conditions d’émergence n’empruntent pas les mêmes formes. Elles varient dans leur modalités au cours de l’histoire. Deux concepts-clefs sont à connaître sur ce sujet : celui de répertoire d’action collective et celui de nouveaux mouvements sociaux. L’un et l’autre permettent de décrire, d’un point de vue historique, certaines transformations de l’action collective.

1- Les répertoires d’action selon Charles Tilly

L’historien anglais Charles Tilly (La France conteste de 1600 à nos jours, 1986) a forgé la notion de répertoire d’action collective pour suggérer l’existence de formes d’institutionnalisation propres aux mouvements sociaux :

Les individus ne se retrouvent pas pour l’Action Collective. Ils se rassemblent pour adresser une pétition au Parlement, organiser une campagne d’appels téléphoniques, manifester devant la mairie, détruire des métiers à tisser mécaniques, se mettre en grève.

Autrement dit : la mobilisation s’effectue autour d’une forme spécifique d’action collective et d’une forme qui est crédible, attractive pour les participants. De ce point de vue, les acteurs sociaux n’ont pas une totale liberté de choix ; ils dépendent de répertoires de moyens perçus comme légitimes, adéquats et efficaces dans la société et dans le groupe mobilisé pour défendre des intérêts.

1.1- Des pratiques sociales diversifiées

Les moyens de mobilisation pour défendre un intérêt sont a priori extrêmement diversifiés : pétition, grève, manifestation, sit-in, conférence de presse, colloque, article dans la presse, campagne téléphonique, envoi de courrier, spectacle, distribution de tract, production de divers supports publicitaires, boycott de produit, blocage des routes, congrès, réunion, association, campagne de parrainage, occupation de locaux, séquestration, prise d’otages, attentat, dîner en ville, production d’études et de rapports, publication de revues, etc...
Premier constat = grande diversité de formes d’action collective.
Deuxième constat = mettez-vous en situation (choisir des formes pour défendre un intérêt) vous voyez immédiatement que toutes les formes ne sont pas aussi disponibles, aussi pertinentes les unes que les autres.

Quelques typologies sont disponibles pour mettre un peu d’ordre dans cette diversité. Michel Offerle (Sociologie des groupes d’intérêt, 1994) a proposé une typologie des répertoires contemporains d’action collective en trois catégories :

  • La mobilisation du nombre (ex. : grève, pétition) — Il s’agit d’impressionner par le caractère massif de la mobilisation.
  • Le recours au scandale (ex. : manifestations spectaculaires de Act-Up sur le sida ou de Greenpeace sur le nucléaire) — Il s’agit de marquer les esprits par des thèmes ou des images fortes.
  • Les discours d’expertise (ex. : colloques d’entrepreneurs sur les problèmes économiques, utilisation de scientifique à l’appui d’une position politique...) — Il s’agit de convaincre en revendiquant une légitimité scientifique pour une prise de position.

De manière plus générale, on peut distinguer les formes d’action collective selon qu’elles sont tournées vers l’espace public et font appel notamment à la médiatisation ou au contraire sont orientées vers des espaces confinés de délibération politique notamment vers les sphères technocratiques.
Les premières pratiques sont toujours à la fois à usage interne (entretenir la mobilisation du groupe) et externe (porter l’intérêt, la cause, à la connaissance du public et des pouvoirs publics). Certaines sont devenues classiques, comme la grève, la manifestation... Elles ont une histoire : ainsi, les manifestations telles qu’on les connaît aujourd’hui (organisées, encadrées, banderoles, portes-paroles...) n’existent que depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Les pétitions qu’on voit quotidiennement dans la presse ont été inventées par les intellectuels mobilisés au moment de l’Affaire Dreyfus. À ces pratiques classiques se sont ajoutées de nouvelles formes d’action : des fêtes, ou concerts (SOS Racisme), les opérations ville-morte, les blocages de routes, l’appel au boycott de produits ou d’élections...
Ces formes de mobilisation relativement visibles du grand public, ne sont pas forcément les plus fréquentes et les plus efficaces : les groupes d’intérêt peuvent chercher à influencer les pouvoirs publics de façon directe, soit en participant à des négociations, des consultations, soit en faisant pression de manière moins officielle, voire en secret. De manière diffuse, par la préparation de dossiers et la collecte de renseignements destinée à influencer les décisions, ou de manière directement ciblée, avec la corruption comme cas limite.

2- Des usages sociaux différenciés

Ces différents moyens ne sont pas utilisés de manière indifférenciée. On le voit en étudiant l’histoire des mobilisations sociales : les moyens envisageables varient en fonction des technologies sociales disponibles (ex. : pas de pétition avec l’« invention » de la pétition...), en fonction de l’état des rapports sociaux (ex. : bipolarisation sociale riches / pauvres ou présence d’une classe moyenne...), en fonction de l’identité des groupes mobilisés (ex. : les patrons défilent rarement une banderole à la main...), en fonction de la conjoncture ponctuelle (ex. : conjoncture de tensions sociales -> formes violentes plus accessibles...).

Les caractéristiques du groupe mobilisé imposent des contraintes — parfois insurmontables — et des opportunités pour le choix des moyens de mobilisation : l’appel au nombre est évidemment impossible pour les groupes restreints ; ainsi la profession des « avoués » de justice lors de la réforme des professions de justice a préféré la conférence de presse et le travail de lobbying plutôt que la manifestation de rue. Autre exemple : il n’est pas aisé pour les sans-papiers de monter un colloque ou de produire des statistiques sur la réalité de l’immigration clandestine pour faire valoir leurs intérêts et leurs droits. Le monde étudiant, avec ses amphithéâtres qui paraissent prédestinés à un tel usage se prêtera davantage au rituel des assemblées générales quotidiennes que le milieu paysan, avec son habitat dispersé, sa moindre propension aux joutes verbales sans fin.

La mobilisation de ces moyens dépend aussi de l’espace sur lequel le groupe cherche à intervenir : s’agit-il de l’espace médiatique, et des appels à l’opinion publique ? s’agit-il de la population directement concernée par les revendications portées par le groupe ? S’agit-il encore de l’espace politique et d’une tentative de peser sur la décision ? En fonction de tout cela, les moyens employés seront forcément très différents.

3- Les transformations historiques du répertoire

Charles Tilly montre que les répertoire d’action collective anciens — c’est-à-dire d’avant la révolution industrielle — sont marqués par le caractère communautaire de la vie politique. Le cadre de référence est celui de la communauté villageoise ou urbaine (le quartier) ou professionnelle (ex. : sabotages de machines, lutte contre la clôture des terres communales, expulsion d’agents du fisc). Les contestations s’expriment sur les lieux mêmes de l’injustice ou autour du logis de ses auteurs, et non pas auprès des sièges et symboles du pouvoir public (ex. : charivari, mise à sac de maisons privées et de résidences aristocratiques...). Les formes de contestation sont dérivées de rituels sociaux préexistants ainsi détournés de leur finalité officielle : elles s’expriment de manière privilégiée au moment des fêtes et rassemblements autorisés (ex. : pendaison de mannequins). Enfin, elles font souvent appel au patronage : les groupes mobilisés cherchent le soutien d’un notable local (prêtre, noble, grand bourgeois...) comme intercesseur auprès d’autorités plus lointaines ou comme protecteur contre d’autres membres de la communauté.

Vers le milieu du XIXe siècle, ce répertoire d’action collective va subir de manière progressive des transformations fondamentales : les mobilisations sortent du cadre local et se développent de plus en plus dans un cadre national qui est devenu plus nettement celui de la vie politique (ex. : grèves et mobilisations nationales, revendications portées vers le pouvoir central). La protestation acquiert une autonomie croissante, elle s’émancipe du patronage des notables ou du clergé, se trouve prise en charge des organisations ad hoc (syndicats, associations) ; il n’y a plus de recours au patronage des puissants, mais au contraire défi aux autorités (ex. : occupation de bâtiments publics, insurrections programmées, séquestrations...). Elle cesse d’être essentiellement dérivées de rituels sociaux (fêtes, cérémonies) pour adopter des formes spécifiques aux mobilisations : manifestations, pétitions, grèves, etc. Elle prend des formes plus abstraites, plus intellectualisées : programmes et slogans l’emportent sur l’usage des symboles traditionnels. Elle tend à davantage s’organiser pour la durée.

Les sociologues étudient aujourd’hui la possible émergence actuelle d’un nouveau répertoire d’action collective. Selon Eric Neveu (op.cit), quatre pistes pourraient nourrir la réflexion actuelle :

  • L’apparition d’une dimension internationale des mobilisations bien illustrée dans le domaine de l’environnement par les campagnes de Greenpeace mais aussi par les mobilisations transnationales autour de la guerre du Golf ou de celle de l’ex-Yougoslavie ; la marche européenne pour l’emploi ; la mobilisation internationale contre la corruption (Transparency International) ; les mobilisations pour les droits de l’homme en Chine suite à Tienanmen ; les mobilisations contre les effets de la mondialisation (ex : taxe Tobin, manifestations contre l’OMC...).
  • Un deuxième trait pourrait être identifié à la montée des logiques d’expertise, à la nécessité pour les groupes qui interviennent sur un nombre croissant de dossier (santé publique, énergie, environnement...) de mobiliser à leur profit les arguments de la science, des analyses et projets chiffrés, de disposer de spécialistes pointus et crédibles sur de nombreuses questions. Ce trait s’affirme avec la montée en puissance des « think tank » notamment aux États-Unis.
  • Troisième caractéristique, le travail sur les symboles et l’image devient très dépendant du phénomène de médiatisation de la vie politique propre aux dernières décennies. La mobilisation efficace est celle qui sait jouer avec les mass-médias, produire des messages marquants et brefs, des images fortes, qui sait aussi s’imposer sur l’agenda médiatique, passer devant d’autres événements simultanés notamment en gérant efficacement les relations avec les journalistes (contacts privilégiés, apport direct et formaté de l’information, etc.).
  • Enfin, un quatrième trait des mobilisations actuelles semble résider dans les réticences contemporaines aux délégations de pouvoir envers les organisations classiques, syndicales, partisanes, associatives... Le phénomène des coordinations nationales et du rejet souvent associé des syndicats illustre bien ces réticences.

Les différents moyens d’action changent donc dans le temps, ils changent aussi en fonction des différents usages sociaux dont ils peuvent faire l’objet.

4- Les « nouveaux mouvement sociaux » (NMS)

Ce concept fait référence à deux phénomènes imbriqués :

  • Il s’agit d’une désignation utilisée pour identifier des formes récentes (années 1960 et 1970...) de mobilisations.
  • Il s’agit aussi d’un phénomène qui suscite tout un courant de travaux sociologiques essayant de renouveler l’analyse des mouvements sociaux ; notamment en Italie, Antonio Melluci (Système politique, partis et mouvements sociaux, 1977), en France, Alain Touraine (La voix et le regard, 1978) et les sociologues du Centre de sociologie urbaine (CSU) et dans bien d’autres pays.

La thématique des nouveaux mouvements sociaux (NMS) est inséparable des mobilisations contestataires qui naissent à la fin des années soixante. Comme le féminisme, l’écologisme, le consumérisme, les mouvements régionalistes, les mouvements étudiants, ceux de la contre-culture jeune (hippie, punk), les luttes ouvrières qui associent et mettent en action immigrés et jeunes ouvriers. La liste ressemble fort à la table des matières d’une histoire épique des « années 1968 ».

Les analystes des NMS s’accordent pour identifier quatre aspects d’une rupture avec les mouvements « anciens », symbolisés par le syndicalisme, le mouvement ouvrier.

4.1- Nouvelles formes d’organisation et d’action collective

En rupture avec le fonctionnement des structures syndicales et partisanes, les nouveaux mouvements sociaux manifestent une défiance explicite devant les phénomènes de centralisation, de délégation d’autorité à des états-majors lointains, au profit de l’assemblée générale, du contrôle des dirigeants. Leurs structures sont plus décentralisées, laissent une large autonomie aux composantes de base. Leur démarche consiste aussi davantage à prendre en main un seul dossier (single-issue organization), une seule revendication concrète dont la réalisation met un terme à la mobilisation, fait disparaître une l’organisation (ex. : mobilisations / référendum d’initiative populaire, en Suisse). Les NMS se singularisent aussi par une inventivité dans la mise en œuvre de formes peu institutionnalisées de protestation (sit-in, occupation de locaux, grève de la faim), leur adjoignant souvent une dimension ludique (spectacles, fêtes).

Une transformation importante à noter est la part croissante de la médiatisation dans ces pratiques. Les groupes peuvent organiser des campagnes de publicité, des conférences de presse, ou mener des actions spectaculaires destinées à attirer l’attention des médias (Act Up). Plus encore, les pratiques classiques telles que les manifestations sont-elles largement, voire prioritairement, tournées vers les médias. À la limite, une manifestation « réussie », ce n’est pas celle qui aura réuni le plus de monde mais celle qui, parmi toutes les manifestations du jour ou de la semaine, passera au journal de 20 heures.

4.2- Nouveaux types de valeurs et de revendications

Une deuxième ligne de clivage réside dans les valeurs et les revendications qui accompagnent la mobilisation. Les mouvements sociaux classiques portaient avant tout sur la redistribution des richesses d’une part et l’accès aux sites de décision d’autre part. Les NMS mettent l’accent sur la résistance au contrôle social, l’autonomie. Plus qualitatives, leurs revendications sont souvent non négociables : une demande de fermeture de centrale nucléaire se prête moins à compromis qu’une revendication salariale. Ces revendications comportent une forte dimension expressive, d’affirmation de styles de vie ou d’identités, comme c’est le cas avec les mouvements pour la défense des minorités ethniques ou sexuelles.

4.3- Nouveau rapport au politique

C’est par ricochet le rapport au politique qui contient une troisième différence. Dans les mouvements sociaux de la période 1930/1960, fonctionne régulièrement un binôme syndicat-parti. La conquête du pouvoir d’État et l’accès à ce que Tilly nomme polity (la classe / le monde politique) constituent un enjeu central. La valorisation de l’autonomie modifie radicalement les objectifs. Il s’agit désormais moins de défier l’État ou de s’en emparer que de construire contre lui des espaces d’autonomie, de réaffirmer l’indépendance de formes de sociabilité privées contre son emprise.

4.4- Nouveaux principes d’identification sociale

La nouveauté de ces mouvements sociaux serait enfin liée à l’identité de leurs acteurs. Les mouvements de la société industrielle se revendiquaient d’identités de classe. On parlait-on de mouvement ouvrier, de front populaire, de syndicat paysan, etc. Les nouvelles mobilisations ne s’auto-définissent plus comme expression de classes, de catégories socio-professionnelles mais plutôt comme musulman, hispanophone (aux États-Unis), homosexuel, antillais, environnementaliste, humanitaire, etc.

Pour conclure, comme le souligne Eric Neveu, les mobilisations et mouvements sociaux constituent ce que l’on nomme, dans le jargon des politistes, une arène sociale : un espace de confrontation et de compétition entre des acteurs sociaux. Les mouvements sociaux peuvent utiliser les arènes sociales institutionnalisées : médias, tribunaux, élections, parlements, conseils municipaux, etc. Cependant, les mobilisations et mouvements sociaux tous ensembles forment aussi une arène sociale spécifique qui présente la particularité de fonctionner, dans le système politique, comme un espace d’appel au double sens du terme :

  • L’appel en tant que cri, expression bruyante d’une demande, d’une revendication.
  • L’appel au sens judiciaire comme recours à une juridiction plus élevée (l’opinion publique, le gouvernement, la technocratie...) pour obtenir la modification d’une décision (ou non-décision) jugée injuste.

Jérôme VALLUY‚ « Segment - Les transformations de l’action collective  »‚ in Transformations des États démocratiques industrialisés - TEDI  - Version au 6 décembre 2019‚  identifiant de la publication au format Web : 66