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SECTEUR COURANT DU MANUEL > TEDI - Transformations des États démocratiques industrialisés > Jérôme VALLUY    

Segment - Les conditions d’une mobilisation collective

I. À éditorialiser
A. En cours de rédaction


SOMMAIRE

De nombreux sociologues ont réfléchi — depuis fort longtemps — aux raisons pour lesquelles se développait des mobilisations collectives.

Au XIXe siècle les mobilisations collectives font l’objet d’interprétation aujourd’hui souvent délaissées. C’est le cas de la « psychologie des foules ».
Ainsi Hyppolyte Taine (Les origines de la France contemporaine, six volumes, 1875-1893) affirme que dans les foules, les attitudes, sentiments et émotions se propagent par contagion et se renforcent sous l’influence des meneurs, ramenant l’homme à son triste état de nature.
Dans le même ordre d’idées, Gustave Le Bon (La psychologie des foules, 1895) voit dans la foule le résultat de la pression psychologique des meneurs sur les individus pourtant en général fort divers mais à qui l’anonymat donne un sentiment de puissance et d’impunité.
Gabriel Tarde (L’Opinion et la foule, 1901) analyse les mouvements collectifs comme le fruit de l’imitation ; mais alors que chez Taine la contagion est passagère, chez Tarde elle est endémique et contribue à associer mentalement des individus dans la formation d’opinions collectives fortement influencées par le travail de leaders.

La dimension très dévalorisante pour les mobilisations collectives dans ces analyses de psychologie des foules amène aujourd’hui à les abandonner au profit d’analyses plus sociologiques. Deux types d’analyses font aujourd’hui l’objet d’un assez large consensus dans la communauté scientifique : les théories de la mobilisation des ressources (A) et la théorie des opportunités politiques (B).

1- La théorie de la « mobilisation des ressources »

L’origine de ce type d’analyse des mobilisations collectives est à trouver dans l’ouvrage fondateur de Mancur Olson (La logique de l’action collective, 1966). Le point de départ de l’analyse d’Olson se présente sous la forme d’un paradoxe qui rend toute mobilisation improbable (1) ; ce paradoxe va être élucidé dans un deuxième temps (2).

Le paradoxe d’Olson — Logique de l’action collective = paradoxe selon lequel l’existence d’intérêts communs a les plus grandes chances de déboucher sur l’inaction collective. Phénomène du free rider  (« passager clandestin », « ticket gratuit ») : si les individus sont rationnels, ils ont logiquement intérêt à attendre que les autres se mobilisent à leur place, pour obtenir les avantages sans payer le coût de la mobilisation. Exemple de la panne dans une file de voiture. Pourrait être régler en deux minutes si les gens se dévouaient pour pousser la voiture, or chacun peut aussi attendre que les autres le fassent. Exemple classique aussi du non-gréviste qui bénéficie de la hausse de rémunération conquise par la grève sans avoir à subir les retenues de salaire liées au fait de faire grève. Exemple de la plupart des mobilisations pour la protection de l’environnement qui portent sur des « biens collectifs » dont la préservation bénéficie à tout le monde — sur le plan local, national ou international — grâce seulement à ceux qui dépensent du temps et de l’énergie à cette fin. Cette logique individuelle et calculatrice devrait conduire à l’inaction généralisée sur la plupart des enjeux de mobilisations collectives. Et pourtant, il y a bel et bien des mobilisations collectives. Comment, dès lors, les expliquer ?

Les « incitations sélectives » — En restant dans la même logique individualistes et calculatrice — a sens d’un calcul économique coût / bénéfice — Olson explique alors les mobilisations sociales par l’existence de moyens permettant d’inciter les gens à agir par des rémunérations (matérielles ou symboliques) bénéficiant seulement aux participants. Le cas le plus clair en France est le système du closed-shop : longtemps pratiqué par le syndicats du livre CGT ou par celui des dockers ; l’embauche est conditionnée par l’adhésion à l’organisation syndicale, ce qui élimine tout passager clandestin dans l’action syndicale. Dans cette perspective, il faut faire une distinction entre les petits groupes et les grands.

  • Petits groupes : cohésion plus forte, aussi pression et contrôles plus forts parce que proximité immédiate (déclenchement d’une grève dans une usine moins coûteux qu’à l’échelle d’une branche professionnelle). Pression plus forte à la mobilisation dans les petits groupes, en cas de co-présence (regard des autres, le qu’en dira-t-on et mépris ou isolement social du passager clandestin).
  • Grands groupes : Les grands groupes ne peuvent être mobilisés que par la promesse de gratifications et avantages personnels (incitations sélectives : services, assurances, loisirs...), ou par la contrainte (piquet de grève). Implique la constitution et l’entretien d’un intérêt commun, en faisant bénéficier d’avantages ceux qui acceptent de se mobiliser. Il leur faut plus d’avantages que les autres. C’est le cas des bénéfices induits par l’appartenance syndicale : caisses de secours, services variés de formation, d’assistance et de conseil juridique, coopératives d’achat, centres de vacances, etc (ex : syndicats agricoles, syndicats patronaux...) mais aussi influence des représentants syndicaux sur les carrières en faveur des adhérents (ex : certains syndicats de la fonction publique notamment ceux de l’éducation nationale).

Ce type d’analyse n’explique pas toutes les formes et aspects de mobilisations sociales. Olson reconnaît notamment que sa grille d’analyse risque de ne pas apporter grand chose à l’étude des groupes philanthropiques (ex. : Amnesty International) ou religieux qui défendent des intérêts de ceux qui ne sont pas membres.
Un premier problème est de savoir qu’est ce que l’on entend par rémunération... (le simple fait de se sentir utile constitue-t-il un gain au regard d’une analyse économique ?). Même si les églises ont su produire des services au bénéfices de leurs fidèles (ex. : la confession), un catholique pratiquant régulier ne se demande pas chaque dimanche s’il est pour lui avantageux ou non de se rendre à la messe... idem pour bon nombre de militants syndicaux ou associatifs notamment ceux qui vivent leur adhésion et leur activité militante comme un dévouement altruiste à une cause juste ou comme l’inscription dans un milieu accueillant, de sociabilité, etc.
Un second problème est de savoir si tous les individus agissent selon une logique individuelle/calculatrice... ce qui est bien loin d’être évidence si l’on en juge notamment par les effets de socialisation ou les aspects irrationnels/affectifs/passionnés de nombreux comportements. Guillaume Sainteny (La constitution de l’écologisme comme enjeu politique en France, 1992 / thèse Paris 1) a montré que l’adhésion à une association de protection de l’environnement pouvait s’expliquer non par les incitations sélectives offertes par l’organisation mais par le caractère subjectivement insupportable de la dégradation d’un bien auquel l’individu attaché : disparition irrémédiable d’une espèce animale, détérioration esthétique d’un paysage, etc.

2- La « structure des opportunités politique »

La possibilité, voire la probabilité, de voir émerger une mobilisation sociale autour d’un enjeu politique ou d’un intérêt social ne dépend pas seulement des motifs rationnels ou irrationnels qui conduisent les individus à agir, à s’engager dans une mobilisation. Cette possibilité dépend aussi du contexte sociétal dans lequel ils se trouvent et notamment des caractéristiques du système politique.

Sans rompre avec la théorie de la mobilisation des ressources, plusieurs auteurs ont cherché à la compléter de ce point de vue. C’est le cas notamment de Susan Berger (Les paysans contre la politique, 1975), de Sydney Tarrow (Démocratie et désordre. Protestations et politique en Italie (1965-1975), 1989) et de Charles Tilly (Des mobilisations aux révolutions, 1978).

Charles Tilly a été particulièrement important dans l’évolution de la recherche sur ce domaine : depuis sa thèse consacrée au soulèvement de la Vendée en 1793, il s’est intéressé aux mobilisations protestataires qui ont marqué les États européens au cours de leur histoire que ce soit avant le développement du mouvement ouvrier ou après. Tilly souligne l’importance des organisations et des réseaux de sociabilité pour comprendre l’émergence des mouvements collectifs. Mais il met l’accent davantage encore sur les anticipations du succès comme moteur de l’action. Ce qu’il appelle la structure des opportunités politiques désigne l’ensemble des facteurs conjoncturels favorables ou défavorables à l’action (soutien dans l’opinion publique, visibilité de la cause défendue, alliances tactiques possibles, etc.). Cette structure des opportunités politiques incite à un moment donné les acteurs à mobiliser certaines de leurs ressources.

Deux exemples / illustrations contemporaines :

  • Le mouvement étudiant de 1986 a pu prendre son ampleur notamment en débordant hors des universités notamment dans les lycées (inquiétudes des lycées sur leurs possibilités d’entrée à l’Université), grâce à des soutiens objectifs dans la société (le soutien de beaucoup de parents d’étudiants et de lycéens inquiets des débouchés de leurs enfants) et grâce à des alliances éventuellement tacites avec les leaders politiques et partis de gauche (soutien presque explicite du Président, appui marqué des partis socialiste et communiste...).
  • Le mouvement des sans-papiers, ces dernières années, a au contraire subi un contexte relativement défavorable notamment une opinion publique assez largement hostile à l’arrivée de nouveaux immigrés, une pression de la montée de l’extrême-droite sur les partis de la droite traditionnelle et une volonté des partis de gauche de « dédramatiser » le sujet de l’immigration, de le sortir de l’agenda politique.

Pour affiner ce concept de structure des opportunités politiques, il faut prendre en considération plusieurs facteurs particulièrement importants :

  • Le premier est le degré d’ouverture du système politique, c’est-à-dire sa capacité régulière à prendre en compte les revendications exprimées. La protestation a plus ou moins de chance d’être entendue selon la culture politique et l’histoire des États ? Manifester à Pékin ce n’est pas la même chose que manifester à Paris. Les revendications des mouvements basques ou bretons seront reçues différemment dans le contexte jacobin des années 1960 ou après la mise en œuvre des lois de décentralisation.
  •  Le deuxième élément est le degré de stabilité des alliances politiques. Plus les rapports sont figés et stables, moins les mouvements sociaux peuvent s’appuyer sur des soutiens politiques pour se faire entendre. L’exemple le plus souvent utilisé concerne l’Italie durant les Trente Glorieuses. Le système italien de l’époque, bloqué par le poids de la Démocratie chrétienne et la position hors système du PCI, est très peu perméable aux demandes des mouvements sociaux, comme le montrera le blocage de la réforme du divorce, pourtant objet de réelles mobilisations.
  • Le troisième élément est la structure des relais et l’état des élites. C’est la question de l’existence possible de forces — à des positions stratégiques — pouvant servir de relais aux revendications d’un mouvement. C’est la question aussi de la division ou de la cohésion des élites. Ex : sous la Quatrième République, clivage entre une haute administration modernisatrice et attentive à l’internationalisation de l’économie et un personnel politique plus « provincial » et traditionnel ; = les représentants des grandes entreprises trouvent dans les administrations centrales des relais plus attentifs qu’auprès des ministres. Ex : en période de cohabitation ex. Mouvement de 1986 ou smic jeune.
  •  Le quatrième élément est la capacité du système à répondre et à développer des politiques publiques. Certains secteurs de politique publique sont fortement dépendants pour leurs évolutions des cultures administratives et positions monopolistiques détenues par des segments de l’administration ou des organisations publiques (ex. : EDF et COGEMA = « tutelle inversée » / ministère de l’Industrie -> relative insensibilité aux revendications contre les centrales nucléaires ou l’enfouissement des déchets nucléaires). D’autres secteurs sont très faiblement structurés et leurs capacités de réponse d’autant plus réduites (ex. : que pourrait faire le nouveau ministère à l’économie solidaire — tout juste des bureaux ... — face à d’éventuelles revendications dans ce domaine ?).

C’est la conjonction de ces variables qui importe mais d’autres études l’ont complété pour montrer que les chances de ses mouvements reposent moins sur la réalité objective des facteurs que sur la perception de cette structure d’opportunité.

3- « Distorsions de représentation » et « effets de résurgence »

Jérôme VALLUY‚ « Segment - Les conditions d’une mobilisation collective  »‚ in Transformations des États démocratiques industrialisés - TEDI  - Version au 6 décembre 2019‚  identifiant de la publication au format Web : 65