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SECTEUR COURANT DU MANUEL > TEDI - Transformations des États démocratiques industrialisés > Jérôme VALLUY    

Segment - L’analyse des comportements des électeurs

I. À éditorialiser
A. En cours de rédaction


SOMMAIRE

Deux manières d’effectuer cette analyse, l’une sous un angle de sociologie historique l’autre sous un angle de sociologie électorale. La première approche répond à la question : comment les citoyens sont-ils devenus des électeurs et ont appris le sens et les techniques qui correspondent à cette forme de participation politique ? La seconde : quels sont les facteurs qui sont susceptibles d’orienter les comportements de vote ?

1- L’invention du suffrage universel

L’égalité devant le suffrage traduite par l’expression « un homme, une voix » ; le vote comme manière privilégiée sinon unique d’exprimer son opinion ; le caractère individuel de l’opinion et de l’acte de vote : tout cela s’est peu à peu installé comme des évidences.

Or, il n’en est rien. Ce qu’on considère aujourd’hui comme des évidences, c’est le produit d’un travail historique d’invention d’un ensemble de technologies sociales d’expression de l’opinion qui aboutissent aujourdhui aux élections telles qu’on les connaît.

Le fait de passer par l’isoloir pour mettre son bulletin dans une enveloppe avant de le déposer dans l’urne nous paraît aujourd’hui évident, et même indispensable à l’idée qu’on se fait du déroulement normal d’une élection. Pourtant, l’isoloir et le bulletin n’ont été introduits en France qu’en 1913, soit 65 ans après l’apparition du suffrage universel masculin en 1848. Et les débats qu’a suscité cette innovation montrent que la chose n’était pas du tout naturelle (Cf. isoloirs comme pissotières, électeurs « qui n’ont rien à cacher »).

À travers l’installation de ces objets concrets se lit une lente évolution historique : celle de l’individualisation du suffrage. Le vote comme la libre expression d’une opinion politique individuelle par des individus choisissant en conscience n’est pas non plus une chose évidente. Avant le vote d’opinion, le vote est en quelque sorte une monnaie d’échange entre un notable qui assure des services, voire des rémunérations, et des électeurs qui lui permettent de se maintenir dans sa position. On comprend alors que l’introduction du vote secret ait pu bouleverser les pratiques profondément ancrées du clientélisme.

Comme le vote clientéliste, le vote communutaire n’est pas l’expression d’une opinion individuelle. Il traduit dans ce cas une appartenance à un groupe, religieux comme dans l’Empire ottoman du début du XIXe siècle, linguistique comme en Belgique, ou mélangeant religion, ethnie et familles comme au Liban. Enfin, le vote familial envisagé au moment du régime de Vichy témoigne également du fait que ce qu’on considère aujourd’hui comme le seul vote véritable n’en est qu’une forme particulière. Dans le cas du vote familial, ce n’est pas un individu singulier qui vote, mais un chef de famille, dont la voix pèse d’autant plus fort qu’il a plus d’enfants.

Le modèle démocratique qui s’est peu à peu imposé et les usages du vote qui y correspondent sont tout autre. Il repose sur l’idée d’un citoyen rationnel, capable de raisonner et de décider seul et librement. D’où l’importance de l’éducation pour la démocratie républicaine : il faut éduquer le peuple pour qu’il choisisse en conscience et se détermine librement. D’où également l’ambivalence de cette citoyenneté républicaine, qui repose à la fois sur l’idée d’autonomie individuelle et sur l’inculcation d’un modèle, de normes de comportement. En l’occurrence, le modèle d’une expression pacifique, individualisée, proscrivant la violence des foules et canalisant les passions collectives.

Pour le dire simplement, l’histoire de la généralisation du suffrage n’est pas l’histoire d’une conquête, les citoyens réclamant et obtenant le droit de vote. C’est plutôt l’histoire d’un long apprentissage : l’apprentissage et l’intériorisation du rôle d’électeur et de l’acte de vote.

Le vote a donc été peu à peu institutionnalisé, comme la forme principale de participation politique du peuple. Or on l’a vu, cette pratique particulière n’est pas socialement neutre ; derrière l’égalité politique proclamée, subsistent des inégalités sociales qui pèsent sur les usages qu’on peut faire du droit de suffrage. C’est ce que mettent en évidence les principaux modèles explicatifs du vote.

2- Les modèles explicatifs des comportements de vote

Ouvrage de référence : Olivier Ihl, Le vote, Montchrestien, 1996.

L’explication du vote fait l’objet d’approches théoriques différentes qui privilégient certains aspects du comportement électoral. Aucun ne suffit à lui-seule à expliquer le comportement des électeurs.. Il s’agit toujours d’interprétations qui souvent se complètent.

2.1- Le modèle géographique

La science politique s’est attachée depuis longtemps à comprendre les logiques du comportement électoral. En France, c’est André Siegfried qui, le premier, s’est intéressé à ces questions, juste avant la Première Guerre mondiale (Tableau politique de la France de l’Ouest, 1913) . Mais à l’époque, les moyens d’investigation étaient limités (pas de sondages). On ne disposait que des résultats d’élections, qu’il fallait interpréter après coup, sans possibilité véritable de saisir les logiques collectives à l’œuvre dans cette addition de pratiques individuelles que constitue une élection. La méthode de Siegfried consiste alors à partir des unités géographiques. Siegfried fonde ainsi la géographie électorale, dont le principal moyen d’investigation est la cartographie.

À partir du constat de disparités dans le comportement électoral selon les régions, Siegfried établit deux règles :

  • Première règle : la stabilité de comportements électoraux propres à des régions particulières.
  • Deuxième règle : le primat explicatif des caractéristiques sociales. Ce qui compte pour comprendre le vote, ce sont les catégories sociales et pas le votant individuel. L’idée directrice est ainsi que les orientations politiques varient selon la structure sociale propre à chaque unité géographique.

Ainsi, il montre qu’en Vendée il y a un fort clivage entre deux zones bien séparées. Au nord, l’habitat est dispersé, les propriétés agricoles sont de grande taille, le catholicisme est très fort, l’emprise des notables est importante. Les votes traduisent une nette orientation à droite. Au sud en revanche, l’habitat est plus groupé, il y a davantage de petites exploitations, le catholicisme est moins ancré et l’organisation sociale plus égalitaire. Traditionnellement, le sud de la Vendée vote plus à gauche.

Ce type d’analyse du comportement électoral se retrouve dans de multiples travaux, jusqu’à aujourd’hui, qui mettent en relation les résultats électoraux avec des facteurs socio-géographiques : les évolutions démographiques (vieillissement ou rajeunissement de certaines populations), les évolutions de l’habitat (urbanisation, réurbanisation...), etc. Néanmoins ce type d’analyse doit être utilisée avec prudence : la juxtaposition de deux cartes ne suffit pas à établir une corrélation entre deux variables cartographiées. Par exemple, s’il y a une forte proximité entre la carte du suicide et celle du vote communiste, cela ne permet pas de déduire une relation de causalité entre les deux !

Malgré ses limites, cette approche a le grand mérite de démontrer que le vote n’est pas seulement une affaire de choix individuel ; qu’il y a aussi des conditions sociales qui expliquent l’orientation politique. Siegfried met en évidence les variables « lourdes » que sont la religion, l’âge, la classe sociale. C’est ce que démontrent, avec des moyens d’investigation beaucoup plus sophistiquées, les enquêtes ultérieures visant à explique les comportements électoraux.

2.2- Le modèle sociologique

Il s’agit ici d’une orientation assez proche de la précédente, mais servie par des moyens d’enquête plus récents tels que les sondages et les méthodes quantitatives, et non plus seulement par des cartes. Les deux grandes questions sont : qui vote quoi ?, c’est-à-dire comment s’articulent les caractéristiques sociales et les orientations politiques ; et également quels groupes sociaux soutiennent quels groupes politiques ?

On a déjà parlé de Paul Lazarsfeld à propos de sa contribution à l’analyse de l’effet des mass-médias sur les campagnes électorales et les orientations du vote. Ses travaux éclairent plus généralement le comportement électoral. On parle pour caractériser cette orientation du paradigme de Columbia. Dans The Peoples’s choice (1944), il montre ainsi que les orientations politiques des électeurs sont stables, et conformes aux orientations de leur milieu familial, social et culturel. La connaissance du groupe auquel appartient un individu permet ainsi de prévoir son orientation politique.

Autrement dit, Lazarsfeld met en avant les déterminants sociaux du vote. Les caractéristiques sociales déterminent les caractéristiques politiques. Ainsi, sur l’élection qu’il étudie dans son ouvrage, les trois quarts des électeurs ruraux, protestants et aisés votent pour le candidat républicain (à droite), alors qu’une proportion identique d’électeurs urbains, catholiques et défavorisés votent démocrate (à gauche).

Donc Lazarsfeld ne remet pas seulement en cause l’idée d’un effet mécanique des médias sur l’orientation politique ; il bat en brèche également le caractère fictif d’un citoyen atomisé, dont l’acte de vote serait purement individuel et ne ferait que traduire une opinion individuelle, c’est à dire individuellement constituée. À partir d’une série de variables, telles que le statut socioéconomique, l’appartenance confessionnelle, le lieu de résidence, on peut construire un indice de prédisposition politique, qui permet de comprendre les régularités, et partant de prévoir partiellement le déroulement des élections. Cependant, il faut souligner qu’il ne s’agit que de tendances statistiques qui ne reflètent pas une détermination absolue des comportements de vote : 31 % des personnes de statut social « bas » votent néanmoins républicain (à contre-tendance).

2.3- Le modèle psycho-politique

À ces explications du vote par l’appartenance sociale, les auteurs qui se rattachent à ce que l’on appelle le paradigme de Michigan opposent des explications mettant davantage en avant des facteurs spécifiquement politiques. (Agnès Campbell, Philip Converse, Warren Miller, Donald Stokes, The American Voter, 1960).

Dans cette perspective, le vote est conçu d’abord comme un acte politique, commandé principalement par la perception qu’ont les électeurs des objets politiques. Il y a une forte dimension psychologique dans les attitudes des électeurs vis-à-vis des candidats, des partis et des programmes. Cette double dimension psychologique et politique se traduit par la notion d’identification partisane, qui est alors la principale variable de l’analyse. L’identification partisane traduit l’attachement affectif et durable de l’électeur à un parti, en l’occurrence à l’un des deux grands partis américains. Cette identification partisane pèse sur la manière dont les électeurs perçoivent les événements, la vie politique, et le monde social en général. En quelque sorte, les électeurs voient les choses à travers le prisme du parti auquel ils sont attachés.

L’intérêt de cette explications, c’est qu’elle rompt avec la vision naïve selon laquelle les individus ont au départ une opinion personnelle, et qu’ils choisissent un parti ou un candidat en fonction de leur proximité avec cette opinion préalable. Ce que montrent les travaux de l’école de Michigan, c’est un processus inverse. Il y a d’abord une affiliation partisane, forgée précocement au cours de la socialisation primaire (Cf. socialisation). Le milieu familial oriente déjà les préférences des enfants. Ces préférences seront ensuite renforcées par le milieu social et professionnel. Il n’y a donc pas à proprement parler de « choix » d’un parti par les individus, mais constitution, au cours de la socialisation, d’une allégeance partisane. Et c’est cette allégeance partisane, lentement forgées au cours de la vie sociale, qui permet la formation des opinions.

Comme dans le modèle de Columbia, on démontre ainsi la forte stabilité des comportements électoraux. La mobilité est de fait un phénomène marginal, qui caractérise surtout les électeurs les moins intégrés socialement, c’est à dire les moins socialisés.

2.4- Le modèle économique

À partir du milieu des années 1950, des auteurs, notamment Anthony Downs (An economic theory of democracy, 1957), ont critiqué ces différentes analyses qui mettent en avant le caractère passif des électeurs, prisonniers soit de leurs déterminations sociales, soit de leur identification partisane. C’est alors la capacité de choix des électeurs qui est mise en évidence. Avec ces auteurs apparaît le concept d’« électeur rationnel » ou d’« électeur stratège ».

Cette remise en cause s’établit sur le constat d’un changement observable dans les comportements électoraux des américains : alors que les clivages étaient relativement stabilisés, les identifications politiques fortes et durables, les choses sont de moins en moins figées et prévisibles.

En 1964, moins d’un quart de l’électorat déclarait ne se reconnaître dans aucun parti politique. La proportion est passée à 40 % dix ans plus tard. De plus, ceux qui déclarent encore une identité partisane n’en sont pas pour autant captifs, et peuvent se déterminer pour d’autres raisons, éventuellement en faveur d’autres candidats. Ce qui compte dans l’orientation du vote, c’est alors moins des critères partisans que les enjeux propres à chaque élection. L’électeur se portera sur un candidat non pas en fonction de son étiquette partisane, mais davantage en fonction de la position que ce candidat adoptera sur les enjeux qui importent aux yeux de l’électeur. D’où le concept de « vote sur enjeux ».

Ce changement dans les comportements électoraux est explicable par les transformations intervenues dans la vie politique américaine. En premier lieu, de nouveaux électeurs sont arrivés : les jeunes de moins de 21 ans, les noirs. Ceux-ci n’ont pas d’affiliation partisane préexistante. Dès lors, l’attachement à un parti pèse moins fortement sur le déroulement des élections. En second lieu, les enjeux politiques des années 1970 sont beaucoup plus saillants : qu’il s’agisse de la question raciale ou de la guerre du Vietnam. On comprend dès lors que la vie politique tende à se structurer autour de ces enjeux plus qu’autour des clivages classiques entre partis. En troisième lieu, la société américaine a subi d’importantes transformations structurelles. En particulier, le niveau d’instruction s’est fortement élevé. Les électeurs sont plus informés, et aussi plus autonomes, moins captifs de leur appartenance sociale ou partisane.

Ces changements permettent à des auteurs comme Sydney Verba de déceler l’émergence d’un nouveau type d’électeur. Celui-ci se comporterait comme un consommateur, sur le marché politique. Il orienterait donc son vote en fonction de ses préférences du moment. C’est selon la plus ou moins grande utilité à voter pour un candidat, c’est à dire la plus ou moins grande proximité entre la demande de l’électeur et le produit offert par le candidat que, selon cette approche, s’orienterait le vote.

Ce type d’analyse bénéficie actuellement d’une certaine faveur. Il est en effet en phase avec ce qu’on peut observer, ou en tout cas avec ce que les commentateurs électoraux croient pouvoir observer : le déclin des partis, la supposée disparition du clivage droite / gauche, une mobilité électorale croissante, une focalisation sur les enjeux.

Il reste que cette interprétation sur le mode de l’« électeur consommateur » ne saurait faire oublier la persistance du poids de facteurs sociaux dans la détermination du vote qui, s’ils ne s’exercent pas mécaniquement, n’en sont pas moins agissant. ne serait-ce que parce que la capacité à un calcul rationnel est, elle aussi, socialement déterminée.

Jérôme VALLUY‚ « Segment - L’analyse des comportements des électeurs  »‚ in Transformations des États démocratiques industrialisés - TEDI  - Version au 6 décembre 2019‚  identifiant de la publication au format Web : 61