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SECTEUR COURANT DU MANUEL > TEDI - Transformations des États démocratiques industrialisés > Jérôme VALLUY    

Segment - L’identification contemporaine des formes de gouvernement : totalitaire, autoritaire, démocratique

A. En cours de rédaction


SOMMAIRE

La typologie la plus couramment utilisée aujourd’hui distingue trois formes de gouvernement :

  • la forme totalitaire,
  • la forme autoritaire,
  • et la forme démocratique.

Le problème du rapport aux valeurs, rencontré dans les anciennes typologies, reste toujours d’actualité : sur les trois formes évoquées, les deux premières sont connotées négativement et la démocratie est connotée positivement. Cette connotation valorisante et relativement consensuelle de la démocratie tient au fait que celle-ci est définie moins par rapport à ce qu’elle est en réalité que par rapport à ce qu’elle ne veut pas être : en ce sens, la démocratie est un régime qui n’est ni totalitaire ni autoritaire. L’opposition entre totalitarisme et démocratie fait l’objet d’un large consensus : le totalitarisme constitue le mal absolu, le pire des systèmes, reconnu comme tel par à peu près tout le monde, presque l’inverse exact de ce que pourrait être la démocratie, une anti-thèse radicale. En revanche, la distinction entre régime démocratique et régime autoritaire est beaucoup plus complexe et également plus discutée, comme si loin d’une antinomie il s’agirait davantage d’un continuum dégradé allant de l’un à l’autre sans frontière conceptuelle suffisamment objective entre les deux.

1- L’identification consensuelle du mal : les situations totalitaires

Le terme "totalitarisme" est peu défini dans les dictionnaires courants et depuis quelques décennies seulement : https://www.cnrtl.fr/definition/dmf/totalitarisme C’est en effet un terme qui apparaît au début du 20e siècle, dans l’entre-deux-guerres notamment, soit comme une notion péjorative utilisée pour critiquer et disqualifier certains systèmes politiques (chez des intellectuels britanniques notamment critique le régime soviétique), soit comme une notion laudative revendiquée par certains dirigeants comme reflet de leur parfaite détermination politique à faire atteindre par leurs pays des finalités politiques notamment d’accomplissements de destins de l’humanité (typiquement l’usage tactique qu’en a fait Mussolini). D’emblée le terme à donc des consonances très polémiques.

L"article "Totalitarisme" de la Wikipedia.fr (page du 30 juin 2019 à 17:32), classé dans les "Bons articles" (argent), est effectivement sérieux, très (trop) riche d’informations sur le sujet voire parfois foisonnant avec des contradictions internes : https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Totalitarisme&oldid=160541582 . Mais en l’utilisant comme portail documentaire pour repérer des textes et les lire, c’est effectivement un bon article.

1.1- Origines et définitions du concept

Dans l’Italie fasciste des années 1920, le mot "totalitario" est de plus en plus utilisé par les militants antifascistes pour stigmatiser le régime politique et son évolution. Ils n’entendent pas désigner une nouveauté radicale mais un développement radical de la tyrannie bien connue en Europe par expérience des monarchies absolues. Cet usage péjoratif prenant de l’ampleur dans l’espace public italien mais aussi européen, les théoriciens du fascisme - et Mussolini lui-même dans un discours de 1925 où il revendique la "feroce volontà totalitaria" - en font un usage tactique en le reprenant à leur compte de façon laudative pour qualifier positivement leur projet politique de "totalitaire". Dans la bouche de certains, le terme est un insulte... mais qui est alors entendue par d’autres comme un compliment ; il devient ambivalent. Dans les années 1930 en Grande-Bretagne, le terme est de plus en plus utilisé pour stigmatiser le régime soviétique beaucoup plus que le fascisme italien. Mais, de l’autre "coté", Carl Schmitt élabore le concept laudatif de "Etat total" (totale Staat) pour désigner une forme de souveraineté légitimant l’état d’exception et les pleins pouvoirs.

Dans son livre Les Origines du totalitarisme (1951), la philosophe Hannah Arendt en donne une définition nouvelle beaucoup plus précise et recevable en science politique notamment pour les comparaisons de systèmes politiques. Cette conceptualisation novatrice se fonde sur une connaissance de l’histoire plus avancée en 1951 notamment en ce qui concerne le totalitarisme nazi mais aussi en ce qui concerne les millions de morts victimes du totalitarisme stalinien. A partir de là, le terme évoque de moins en moins la situation historique de l’Italie fasciste et de plus en plus le nazisme et le stalinisme. Quoiqu’ambigüe par certains aspects, il devient néanmoins consensuel pour exprimer l’idée exactement inverse dont l’anti-thèse radicale de toute idée démocratique :

"Or, à l’origine du concept de totalitarisme il y a précisément trois expériences historiques : celle du fascisme italien (1922-1945), celle du national-socialisme allemand (1933-1945) et celle du stalinisme russe (entre la fin des années vingt et le milieu des années cinquante). Ces trois régimes ont exprimé de nouvelles formes de pouvoir, auparavant inconnues, dont les affinités sollicitent une approche de type comparatiste et dont les aboutissements criminels posent de nouvelles interrogations au sujet du rapport qui s’instaure, au XXe siècle, entre la violence et l’État. Le concept de totalitarisme essaie d’apporter une réponse à ces questionnements. Sur un point au moins tous ses théoriciens se trouvent d’accord : le totalitarisme est l’antithèse, la négation radicale de l’État de droit tel qu’il s’était développé et étendu en Europe tout au long du siècle précédent. Toutes les caractéristiques fondamentales de l’État libéral classique — la séparation des pouvoirs, le pluralisme politique, des institutions représentatives (même si, dans la plupart des cas, sur la base d’un suffrage limité), ainsi que la garantie constitutionnelle de certains droits politiques essentiels — sont radicalement détruites par les régimes totalitaires : graduellement démantelées en Italie, immédiatement supprimées en Allemagne par un pouvoir « charismatique » qui ignore la loi (et qui ne se soucie même pas d’abroger la Constitution de Weimar), anéanties en Russie par une révolution qui se proposait d’instaurer une démocratie socialiste et qui débouchera très vite sur un régime de parti unique (dont le rôle est consacré par la Constitution de 1936). La nouveauté du totalitarisme réside dans le fait que cette remise en cause des structures de l’État libéral n’implique pas un retour aux dictatures traditionnelles et aux anciennes formes de pouvoir absolu. Les régimes totalitaires s’inscrivent dans la modernité, ils supposent la société industrielle."

Enzo Traverso, "Le totalitarisme. Histoire et apories d’un concept". In : L’Homme et la société, n°129, 1998 (Dossier "Regards sur l’humanitaire" pp. 97-111) : Texte intégral

Le titre de l’ouvrage d’Hannah Arendt a fait l’objet de discussions ; Raymond Aron 1, par exemple, émet une réserve en remarquant que l’auteur ne traite pas réellement de ce sujet si l’on entend par "origines du totalitarisme" une sociohistoire de sa genèse que ce soit en Allemagne ou ailleurs ; Etienne Tassin 2 remarque que le mot "origine" a une autre signification dans l’esprit d’Hannah Arendt, cherchant non pas les "causes" historiques, sociales, économiques qui font émerger le totalitarisme mais l’essence du totalitarisme, sa nature profonde et ses composantes : elle cherche le facteur essentiel qui fait naître le totalitarisme... et qui en est - en ce sens - à l’origine.

1.2- Spécificité du totalitarisme (H.Arendt)

La philosophe Hannah Arendt (Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, 1972 3) insiste sur la distinction entre système totalitaire et autoritaire :

Le totalitarisme diffère par essence des autres formes d’oppression politique que nous connaissons tels le despotisme, la tyrannie et la dictature.

Hannah Arendt, Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, 1972 4.

En effet, le gouvernement totalitaire vise principalement à diriger, à dicter tous les aspects de la vie des individus et de la société ; il tend à faire disparaître toutes différences d’opinions et aussi de comportements (ex. : lire un livre, porter des lunettes — autant de signes d’instruction — suffisait pour être exécuté par les Khmers rouges) ; il exige une adhésion et un engagement complets de chaque individu aux objectifs politiques de l’État. La différence entre l’État et la société civile disparaît : tout participe de l’activité de l’État qui seul demeure. De ce point de vue, les régimes fascistes italiens et espagnols ne sont jamais allés jusqu’à des situations (aussi) totalitaires.

Chapitre IV - Idéologie et terreur - Une forme nouvelle de gouvernement par Hannah Arendt

Dans les chapitres précédents, nous avons à plusieurs reprises souligné que les moyens de la domination totale ne sont pas seulement plus drastiques mais que le totalitarisme diffère par essence des autres formes d’oppression politique que nous connaissons, comme le despotisme, la tyrannie et la dictature. Partout où celui-ci est hissé au pouvoir, il a engendré des institutions politiques entièrement nouvelles, il a détruit toutes les traditions sociales, juridiques et politiques du pays. Peu importent la tradition spécifiquement nationale ou la source spirituelle particulière de son idéologie : le régime totalitaire transforme toujours les classes en masses, substitue au système des partis, non pas des dictatures à parti unique, mais un mouvement de masse, déplace le centre du pouvoir de l’armée à la police, et met en œuvre un politique étrangère visant ouvertement à la domination du monde. Les régimes totalitaires actuels sont nés des systèmes à parti unique. Chaque fois que ces derniers sont devenus vraiment totalitaires, ils se sont mis à agir selon un système de valeurs si radicalement différent de tous les autres qu’aucune de nos catégories utilitaires, Que ce soit celle de la tradition, de la justice, de la morale, ou celle du sens commun, ne nous est plus d’aucun secours pour nous accorder à leur ligne d’action, pour la juger ou la prédire.

S’il est bien vrai qu’en retraçant l’histoire et en analysant les implications politiques de ce que nous avons coutume d’appeler la crise de notre siècle, nous pourrions découvrir les éléments constitutifs du totalitarisme alors s’impose la conclusion que cette crise n’est pas seulement le fruit d’une menace extérieurs, le résultat de quelques politique étrangère agressive de l’Allemagne ou de la Russie, et qu’elle ne disparaîtra pas plus avec la mort de Staline qu’elle ne disparut avec la chute de l’Allemagne nazie. Il se peut même que les véritables difficultés de notre époque ne revêtent leur forme authentique - sinon nécessairement la plus cruelle - qu’une fois le totalitarisme devenu chose du passé.

Il est dans la ligne de telles réflexions de soulever la question de savoir le si régime totalitaire, né de cette crise, et qui en est en même temps le symptôme univoque le plus manifeste, n’est qu’un rapiéçage qui emprunte ses méthodes d’intimidation, ses moyens d’organisation et ses instruments de violence à l’arsenal politique bien connu de la tyrannie, du despotisme et des dictatures et s’il doit son existence à la faillite déplorable, mais peut-être accidentelle, des forces politiques traditionnelles - libérales ou conservatrices, nationales ou socialistes, républicaines ou monarchistes, autoritaires ou démocratiques.. Ou bien, au contraire, si il y a une nature du régime totalitaire, si celui-ci a un essence propre et peut être comparé à d’autres types de régime, comme la pensée occidentale en a connu et reconnu depuis les temps de la philosophie antique, et défini de manière semblable. S’il en est ainsi, alors les formes entièrement nouvelles, sans précédent, de l’organisation et du mode d’action totalitaire, doivent reposer sur l’une de ces rares expériences fondamentales que les hommes peuvent faire, chaque qu’ils vivent ensemble qu’ils sont impliqués dans les affaires publiques. S’il existe une expérience fondamentale qui trouve son expression dans la domination totalitaire, alors, et vu la nouveauté de cette forme de régime, ce doit en être une qui, pour une raison ou pour une autre, n’a jamais servi de fondement à un corps politique ; une expérience dont la tonalité gén"érale - quelque familière qu’elle puisse être par ailleurs - n’avait jamais auparavant envahi ni dirigé le maniement des affaires publiques.

Considérée sous l’angle de l’histoire des idées, cette hypothèse semble fort sujette à caution. Car les type de régime sous lesquels vivent les hommes ont été très peu nombreux ; il furent tôt découverts et répertoriés par les Grecs, et ils se sont avérés d’une extraordinaire longévité. Si nous avons recours à ces découverts dont l’idée fondamentale, en dépit de maintes variantes, na pas changé pendant les vingt-cinq siècles qui séparent Platon de Kant, nous sommes immédiatement tentés d’interpréter le totalitarisme comme quelque forme moderne de tyrannie, à savoir comme un régime sans loi où le pouvoir est monopolisé par un seul homme. L’arbitraire du pouvoir, non limité par des lois ; son exercice au profit du gouvernement et hostile aux intérêts des gouvernés d’une part, et, d’autre part, la peur pour principe d’action, peur du peuple ressentie par le gouvernant, peur du gouvernant éprouvée par le peuple, telles ont été, tout au long de notre tradition, les marques distinctives de la tyrannie.

Au lieu de dire que le régime totalitaire n’a pas de précédent, nous pourrions dire aussi qu’il a fait éclater l’alternative même sur laquelle reposaient toutes les définitions de l’essence des gouvernements dans la philosophie politique : l’alternative entre gouvernement sans lois et gouvernement soumis à des lois, entre pouvoir légitime et pouvoir arbitraire. Que le régime soumis à des lois et le pouvoir légitime d’une part, l’absence de lois et le pouvoir arbitraire d’autre part, aillent de pair au point d’être inséparables, voilà qui n’a jamais fait question. Pourtant, avec le pouvoir totalitaire, nous sommes en présence d’un genre de régime totalement différent. Il brave, c’est vrai, toutes les lois positives jusqu’à celles qu’il a lui-même promulguées (ainsi la Constitution soviétique de 1936, pour ne citer que l’exemple le plus flagrant), ou celles qu’il ne s’est pas soucié d’abolir (la Constitution de Weimar, par exemple, quel régime nazi n’a jamais abrogée). Mais il n’opère jamais sans avoir la loi pour guide et il n’est pas non plus arbitraire : en effet, il prétend obéir rigoureusement et sans équivoque à ces lois de la Nature et de l’Histoire, dont toutes les lois positives ont toujours été censées sortir.

Telle est la prétention monstrueuse, et pourtant apparemment sans réplique, du régime totalitaire que, loin d’être "sans lois", il remonte aux sources de l’autorité, d’où les lois positives ont reçu leur plus haute légitimation ; loin d’être arbitraire, il est plus qu’aucun autre avant lui soumis à ces forces surhumaines ; loin d’exercer le pouvoir au profit d’un seul homme, il est tout à fait prêt à sacrifier les intérêts vitaux immédiats de quiconque à l’accomplissement de ce qu’il prétend être la loi de l’Histoire ou celle de la Nature. Son défi aux lois positives est , assure-t-il, une forme plus élevée de légitimité qui, s’inspirant des sources elles-mêmes, peut se défaire d’une légalité mesquine. La légitimé totalitaire se vante d’avoir trouvé un moyen d’instaurer le règne de la justice sur la terre — à quoi la légalité du droit positif, de son propre aveu, ne pourrait jamais parvenir. L’écart entre légalité et justice ne pourrait jamais être comblé parce que les normes du bien et du mal dans lesquelles le droit positif traduit sa propre source d’autorité - la loi "nouvelle" qui gouverne tout l’univers, ou bien la loi divine que révèle l’histoire humaine, ou encore les coutumes et les traditions qui expriment la loi commune aux sentiments de tous les hommes - sont nécessairement générales et elles doivent pouvoir s’appliquer à un nombre incalculable et imprévisible de cas, de sorte que chaque cas concret et individuel, avec son concours de circonstances unique leur échappe d’une manière ou d’une autre.

La légitimité totalitaire, dans son défi à la légalité et dans sa prétention à instaurer le règne direct de la justice sur la Terre, accomplit la loi de l’Histoire ou de la Nature sans la traduire en normes de bien et de mal pour la conduite individuelle. Elle applique la loi directement au genre humain sans s’inquiéter de la conduite des hommes. La loi de la Nature ou celle de l’Histoire, pour peu qu’elles soient correctement exécutées, sont censées avoir la production du genre humain pour ultime produit ; et c’est cette espérance qui se cache derrière la prétention de tous les régimes totalitaires à un pouvoir planétaire. La politique totalitaire veut transformer l’espèce humaine en un vecteur actif et infaillible d’une loi à laquelle, autrement, les hommes ne seraient qu’à leur corps défendant passivement soumis. S’il est vrai que le lien entre les pays totalitaire et le monde civilisé fut brisé par les crimes monstrueux des régimes totalitaires et le monde civilisé fut brisé par les crimes monstrueux des régimes totalitaires, il est également vrai que cette criminalité n’était pas imputable à la simple agressivité, à la cruauté, à la guerre et à la perfidie, mais à une consciente de ce consensus juris qui, selon Cicéron, constitue un "peuple", et qui, en tant que loi internationale, a dans les temps modernes constitué le monde civilisé, dans la mesure où, même en période de guerre, il demeure la pierre angulaire des relations internationales. Le jugement morale et le châtiment légal présupposent tous deux, à la base, ce consentement ; le criminel ne peut être jugé avec équité que parce qu’il est partie prenante dans le consensus juris  ; et même la loi divine révélée ne peut être en vigueur chez les hommes que lorsqu’ils l’écoutent et y consentent.

Cette identification de l’homme et de la loi, qui semble annuler l’écart entre légalité et justice, casse-tête pour la pensée juridique depuis des temps anciens, n’a rien de commun avec la lumen naturale ou la voie de la conscience, grâce auxquelles la Nature ou la divinité, en tant que sources d’autorité pour le jus naturale ou la voix de la conscience, grâce auxquelles la Nature ou la divinité, en tant que sources d’autorité pour le jus naturale ou les commandements historiquement révélés de Dieu, sont censées faire connaître leur autorité en homme lui-même. Cette dernière conception n’a jamais fait de l’homme l’incarnation vivante de la loi, bien au contraire, elle a toujours maintenu la distinction entre celui-ci et celle-là, en tant qu’elle représente l’autorité qui réclame consentement et obéissance. Nature et Divinité en tant que sources d’autorité pour les lois positives étaient perçues comme permanentes et éternelles ; les lois positives étaient changeantes et changeables au gré des circonstances mais elles possédaient une relative permanence en comparaison des changements bien plus rapides qui affectaient les actions humaines. ; elles tiraient cette permanence de la présence éternelle de leur source d’autorité. Aux lois positives est donc en premier lieu assigné le rôle des facteurs de stabilisation pour les mouvements humaines sans changeantes.

Dans l’interprétation totalitaire, toutes les lois sont devenues des lois de mouvement. Que les nazis parlent de la loi de la Nature ou que les bolcheviks parlent de celle de l’Histoire, ni la Nature ni l’Histoire ne sont plus la source de l’autorité qui donne stabilité aux actions des mortels ; elles sont en elles-mêmes des mouvements. Sous-jacent à la croyance nazie aux lois de la race qui serait l’expression en l’homme de la loi naturelle, se trouve l’idée de Darwin selon laquelle l’homme serait le produit d’une évolution naturelle qui ne s’arrête pas nécessairement à l’aspect présent de l’espèce humaine. Il en va exactement de même chez les Bolcheviks ; leur croyance en la lutte des classes comme expression de la loi de l’Histoire repose sur la conception marxiste de la société comme produit d’un gigantesque mouvement historique qui, selon sa propre loi interne, se précipiterait vers la fin des temps historiques où il s’abolirait lui-même.

La différence entre l’approche historique de Marx et celle, naturaliste, de Darwin a été fréquemment soulignée, le plus souvent, et à juste titre, pour donner raison à Marx. Mais cela nous a fait oublier le considérable et évident intérêt que Marx prit aux théories de Darwin ; Engels ne pouvait songer à faire un plus grand compliment aux ouvres savantes de Marx qu’en nommant celui-ci le "Darwin de l’histoire" 5 A considérer non pas l’œuvre réellement accomplie, mais les positions philosophiques fondamentales des deux hommes, il s’avère, en définitive, que le mouvement de l’histoire et celui de la nature ne font qu’un. L’introduction par Darwin du concept d’évolution dans la nature, son insistance sur le fait que, dans le domaine biologique du moins, le mouvement naturel n’est pas circulaire mais unilinéaire, progressant a l’infini, signifient, en fait, que la nature est engloutie dans l’histoire, que la vie naturelle est tenue pour essentiellement historique. La loi "naturelle" selon laquelle seuls survivent les plus aptes est tout aussi historique - et, comme tel, le racisme pouvait l’utiliser - que la loi de Marx selon laquelle survit la classe la plus progressiste. D’un autre côté, la lutte des classes, en tant que moteur de l’Histoire, n’est selon Marx, que le reflet de l’évolution des forces productives, lesquelles à leur tour ont pour origine la "force de travail" des hommes. Pour Marx, le travail n’est pas une force historique, mais une force naturelle-biologique - libérée à la faveur du "métabolisme de l’homme avec la nature"" grâce auquel celui-ci conserve sa vie individuelle et reproduit l’espèce 6. Engels vit très clairement l’affinité entre les convictions fondamentales des deux hommes parce qu’il comprit le rôle décisif du concept d’évolution des les deux théories. La formidable mutation intellectuelle qui se produisit au milieu du siècle dernier consista en un refus de regarder ou d’accepter chaque "comme elle est" et en unterprétation systématique de toute chose comme n’étant qu’un stade d’une évolution ultérieure. Que la foce motrice de cette évolution soit appelée nature ou histoire relativement secondaire. Dans ces idéologies, le terme de "loi" lui-même change de sens ; au lieu de former le cadre stable où les actions et les mouvements humains peuvent prendre place, celle-ci devint l’expression du mouvement lui-même.

(...)

Hannah Arendt, Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, Seuil 1972, (Nouvelle édition de 2005, coll. Points / Essais) p.281-288 et s. 7.

1.3- Controverses sur des communismes et le fascisme italien

La notion de totalitarisme apparaît au XXe siècle pour qualifier le régime nazi puis les systèmes totalitaires communistes (soviétique / Staline, chinois / Mao, cambodgien / Pol Pot) mais aussi des systèmes religieux plus récents (Iran / Khomeyni, Afghanistan / Talibans).

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, un vaste débat oppose les intellectuels sur la qualification des régimes communistes : sont-ils tous comparables au régime nazi ? Certains dissocient le stalinisme des autres configurations communistes, d’autres auteurs refusent cette dissociation. Certains refusent l’idée même d’une comparaison parce que les finalités des équipes gouvernant les pays concernés ne sont pas les mêmes (la pureté ethnique et la domination d’une race dans un cas ; le socialisme réel dans l’autre, émancipateur des travailleurs) ; d’autres comme Krzysztof Pomian considèrent que la comparaison est légitime et pertinente notamment en raison de moyens communs mis en œuvre (le terrorisme idéologique et policier notamment) : "Les historiens se méfient du mot totalitarisme pour désigner un phénomène politique nouveau il faut pourtant nécessairement nommer. Le fascisme italien, le nazisme allemand et le bolchevisme russe pris comme idéologies, mouvements de masse et systèmes politiques sont des phénomènes originaux mais en dépit de leurs différences nous dit Pomian il est permis de les considérer comme trois réalités du même type que on peut raisonnablement qualifier de totalitaire. 8 Krzisztof Pomian fait apparaître différences et similitudes entre les trois expériences historiques puis, raisonnant sur ces résultats souligne surtout les spécificités de chacune d’elles. Enzo Traverso réexamine également l’histoire du concept et les trois réalités historique auquel il renvoie, explicite l’origine italienne du concept en 1923 avec alors un sens différent qui désignait une radicalisation moderne de l’absolutisme et explique peut-être certaines difficultés ultérieures à situer le fascisme italien dans ce débat : "Comme l’a affirmé Hannah Arendt d’une manière quelque peu apodictique, le xx’ siècle a vu surgir des régimes pour lesquels le vocabulaire politique n’avait pas de définitions adéquates, et auxquels la pensée politique n’avait jamais été confrontée auparavant. Montesquieu avait défini le despotisme comme un pouvoir arbitraire fondé sur la crainte ; le totalitarisme, en revanche, désigne pour elle un type de domination tout à fait nouveau, fondé sur l’idéologie et débouchant sur la terreur. J’essayerai d’indiquer plus loin la fécondité et les limites de cette hypothèse arendtienne. Il suffira ici de préciser que si cette appellation a l’avantage de résumer en un mot les violences subies par des millions d’hommes et de femmes dans les camps nazis et staliniens (un mot qui reconnaît donc implicitement, la valeur euristique de leur comparaison) elle ne supprime pas pour autant les différences profondes qui caractérisent ces mêmes violences." 9

L’essence du totalitarisme par Raymond Aron

§25 - Les régimes totalitaires ne sont définis ni par la seule suppression des institutions représentatives et des partis multiples, ni par le pouvoir absolu d’une équipe ou d’un homme. Le régime des colonels en Pologne, celui de Franco en Espagne, celui de Mussolini appartiennent à une espèce dont les exemples sont multiples à travers l’histoire. Le fascisme ne présente pas ou présente à peine d’originalité. Le parti unique sert de police supplétive, il aide au recrutement des cadres supérieurs et moyens, il groupe les premiers compagnons du chef et leur permet de se faire payer leur concours, il offre une voie d’accès aux jeunes qui veulent accéder à certaines fonctions, syndicales ou administratives. Jusqu’à l’alliance avec Hitler, il ne comportait pas trace d’antisémitisme ou de révolution permanente. Jusqu’à la fin, il n’avait pas sérieusement ébranlé la structure traditionnelle de la société italienne.

§26 - Le totalitarisme semble caractérisé par un certain nombre de phénomènes institutionnels que Mme Arendt analyse admirablement : la prolifération des bureaucraties, mal reliées les unes aux autres avec un enchevêtrement inextricable des compétences, la scission entre un parti de masses et le cercle intérieur, le maintien d’une sorte de conspiration à l’intérieur d’un parti, maître de l’État, l’autorité inconditionnelle du Chef, ce dernier étant indispensable moins en raison de vertus administratives ou intellectuelles hors du commun que par sa capacité de trancher les conflits entre ses compagnons ou entre les innombrables administrations, l’expansion d’une police secrète qui devient la suprême puissance, le régime policier se combinant avec une propagande idéologique obsessionnelle à l’usage des masses et le développement d’une doctrine ésotérique réservée au petit nombre. Aucun de ces phénomènes en particulier ne révèle l’originalité du totalitarisme. (...)

§29 - Abandonnés, les individus perdent les liens organiques qui les rattachent à leurs familles, à leurs proches, à leurs compagnons de travail ou de misère. La femme ou les enfants viennent réclamer la mort du père, personne ne se fie plus à son voisin, la police secrète est présente en chaque usine, en chaque bureau, au cœur même des foyers. Dans les camps, cette « massification » atteint à sa forme extrême, l’individu est anonyme, perdu au milieu d’une foule où la solitude féconde est interdite. L’administration règle la vie de ces fantômes qui passent d’une existence d’ombres à la mort, sans qu’aucune personne ne ressente l’événement comme humain ou significatif.

Raymond Aron, « L’essence du totalitarisme. À propos de Hannah Arendt », Commentaire, 2005/4 (Numéro 112), p. 943-954 10.

2- L’image repoussoir et ambiguë du régime autoritaire

Les régimes autoritaires sont généralement caractérisés par opposition aux situations totalitaires et aux régimes démocratiques.

  • À la différence des systèmes totalitaires, ils n’exigent pas des citoyens qu’ils partagent et respectent intimement — dans leurs actes les plus quotidiens — l’idéologie politique du régime. Certains régimes autoritaires se contentent d’une indifférence généralisée des citoyens à l’égard de la vie politique ou d’une adhésion de façade qui n’engage pas un modelage des mentalités.
  • Par rapport aux régimes démocratiques, la différence est plus incertaine. Pour Guy Hermet Les régimes autoritaires », Traité de Science Politique, 1985 11), l’autoritarisme désigne :

Un rapport gouvernants-gouvernés reposant de manière suffisamment permanente sur la force plutôt que sur la persuasion. Également une relation politique dans laquelle le recrutement des dirigeants relève de la cooptation et non de la mise en concurrence électorale des candidats aux responsabilités publiques.

Guy Hermet, « Les régimes autoritaires », Traité de Science Politique, 1985 12.

Commentaire de la citation : le premier critère est trop approximatif pour être satisfaisant, puisque toutes les formes de gouvernement se stabilisent grâce à la force (système de police) et à la persuasion (idéologie politique, socialisation politique). Le second critère est également problématique : certes la concurrence électorale (multipartisme) caractérise les régimes démocratiques, mais les formes de cooptation ne sont pas absentes de ces régimes (ex. : cooptation des futurs candidats au sein des partis politiques, cooptation des conseillers ministériels au sein du gouvernement...) et tous les responsables participants, au sommet de l’État, à la définition des politiques publiques, ne sont pas élus (ex. : rôle politique des hauts fonctionnaires).

Entre régime autoritaire et régime démocratique, des différences existent (les régimes fascistes étaient bien différents du nôtre) mais elles dessinent davantage une gradation de situations qu’un clivage net entre les deux types.

  • Le premier critère de gradation est celui du caractère plus ou moins pluraliste et plus ou moins compétitif du jeu électoral : dans les régimes autoritaires, les institutions sont organisées de telle manière que les gouvernants en place ne puissent pas être renversés (pas d’alternance possible). Il peut y avoir des élections mais soit il n’y a qu’un seul parti autorisé (cf. les régimes communistes non totalitaires), soit elles sont entièrement truquées (François et Jean-Claude Duvalier à Haïti, la dynastie Somoza au Nicaragua), soit elles ne concernent pas le chef effectif du régime (le cas du Maroc).
  • Le deuxième critère de gradation est celui du caractère plus ou moins libre de l’expression publique des opinions : les dirigeants autoritaires ne tolèrent pas, normalement, l’expression de désaccords avec eux. La presse, la radio et la télévision sont étroitement contrôlés par les gouvernants en place (télévision d’État, radio d’État, etc). Néanmoins certaines formes de liberté d’expression peuvent être autorisées dans des domaines socialement perçus comme peu « politiques » : la culture, la religion, les loisirs...

Les régimes autoritaires sont extrêmement divers du point de vue de leur organisation institutionnelle et de leur mode de légitimation politique. Entre les dictatures militaires, les régimes oligarchiques et clientélistes d’Amérique latine, les monarchies du Moyen-Orient, les régimes bonapartistes dans la France du XIXe siècle, les bureaucraties autoritaires des États corporatistes de l’entre-deux-guerres (le Portugal de Salazar, le Mexique de Cárdenas) et les États communistes d’Europe centrale jusqu’à la fin des années 1980, les différences sont énormes. Le point commun est la volonté des dirigeants de se soustraire à toute remise en cause de leur pouvoir.

3- La référence valorisante et approximative au modèle démocratique

Alors que le terme de démocratie était péjoratif depuis Aristote jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il est progressivement devenu très valorisant. La très grande majorité des États revendiquent aujourd’hui le qualificatif de démocratie. Pourtant, si l’on définit la démocratie comme le gouvernement du peuple par le peuple, aucun régime politique n’est véritablement démocratique : le gouvernement est toujours exercé par une petite « fraction » de la population, des élites politiques, administratives et économiques qui — quel que soit leur mode de sélection — détiennent très largement la réalité du pouvoir.

Concrètement la démocratie pluraliste articule ensemble deux notions distinctes. D’une part un principe représentatif en vertu duquel le peuple, réputé souverain, délègue à un petit nombre de personnes (oligarchie) élues le soin d’exprimer sa volonté ; d’autre part un principe libéral qui privilégie la libre confrontation des opinions et, par la suite, la libre compétition des candidats à la représentation (pluralisme). On peut donc qualifier ces régimes d’oligarchies-pluralistes (Jean-Gustave Padioleau, L’État au concret 13). Ce qui caractérise ces régimes, c’est donc l’élection des dirigeants au suffrage universel à travers des élections compétitives, disputées à intervalles réguliers. À partir de cet indicateur, on peut identifier un ensemble de régimes politiques qui relèvent d’une logique commune même s’ils se présentent sous des formes institutionnelles variées : régime parlementaire, régime présidentiel, régime d’assemblée...

Cependant, cet indicateur est extrêmement approximatif même si la plupart des personnes s’en contentent. Mais, comme le disait Gaetano Mosca, il est plus satisfaisant de croire que l’on est gouverné en fonction de principes auxquels on adhère plutôt que sous l’effet de la force ou d’une domination. Dans les faits, le pluralisme est toujours limité : certes les mass-médias sont indépendants du pouvoir mais cela n’empêche pas l’instauration de climat d’opinion qui marginalisent les positions dissidentes (Cf. Sous-section - Les tendances de la socialisation politique). Certes, chacun peut être candidat aux élections, mais en pratique il en va autrement : il existe d’importants filtrages de prétendants à la candidature par les partis politiques, par la notoriété médiatique, par les ressources financières, etc. Les électeurs arbitrent donc par leur vote entre un nombre limité de personnes socialement éligibles ce qui faisait dire à Gaetano Mosca : Les représentants ne sont pas élus, ils se font élire. Par le biais de l’élection, les citoyens interviennent dans le choix de gouvernants mais seulement pour certains d’entre eux (les élus) car en pratique les processus de décision politique impliquent aussi des gouvernants non élus (fonctionnaires, conseillers, groupes de pression...).

On le voit, l’idée de gouvernement du peuple par le peuple est davantage un mythe politique qu’une réalité sociologiquement observable. Dans ce régime, l’élection apparaît moins comme un instrument de gouvernement aux mains du peuple que, selon l’analyse de Joseph Schumpeter (Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942 14), un mode de désignation des hommes habilités à gouverner au terme d’une lutte portant sur les votes du peuple. Dans une démocratie représentative, affirme-t-il, le peuple n’engendre pas les décisions politiques en élisant des individus qui se réunissent ensuite pour accomplir sa volonté. Le peuple désigne seulement, entre plusieurs concurrents, ceux dont les volontés deviendront des décisions publiques. Aussi donne-t-il de la démocratie la définition suivante :

Un système institutionnel aboutissant à des décisions politiques, dans lequel des individus acquièrent le pouvoir de statuer sur ces décisions à l’issue d’une lutte concurrentielle portant sur les votes du peuple.

Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942 15.

Recherches en cours, en science politique (janv. 2017) :

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La démocratie à l’épreuve de l’autoritarisme
(Appel à communication, janv. 2017)

"Depuis les années 1960, les catégories de démocratie et autoritarisme n’ont cessé d’être interrogées. Les travaux de Juan J. Linz ont insisté sur la multiplicité des formes de régimes autoritaires, prenant en compte des variables telles qu’un pluralisme limité et l’absence de mobilisations collectives (Linz, 2000). La fin de la guerre froide, la « troisième vague de démocratisation » et ses désenchantements successifs ont remis en question l’utilité des typologies qui avaient prévalu jusqu’alors, avec de nouveaux travaux sur le phénomène de « l’autoritarisme électoral » (Schedler 2006 ; 2013). Occupant une zone grise entre régimes autoritaire et démocratique, s’appuyant sur des éléments de légitimation électorale, ces régimes « hybrides » seraient en voie d’expansion (Diamond, 2002 ; Schedler, 2002). Ces constats ont produit de nouvelles typologies, avec la profusion de termes comme « démocratie électorale », « semi-démocratie », « autoritarisme compétitif », etc. (Özbudun, 2011 ; 2015).

Nonobstant la contribution de ces travaux à remettre en question les cadres classiques de l’analyse politique comparée, leur approche taxinomique se heurte à des limites. Ces typologies peinent à saisir des régimes dont la stabilisation tient à l’habileté de leurs dirigeants à jouer sur différents registres de légitimation, voire à mettre en avant certains dispositifs de représentation et de participation pour mieux justifier leurs pratiques autoritaires. Prenant acte des rapprochements graduels – tout comme des distinctions persistantes – entre les situations et « régimes partiels » autoritaires et démocratiques, des chercheurs les ont approchés à travers la recomposition des rapports politics/policies (Camau, Massardier, 2009).

Ce colloque vise à réinterroger la frontière démocratie/ autoritarisme à travers leurs rapprochements et emprunts mutuels. Sans chercher à classifier un type de régime de manière définitive, nous nous intéresserons aux usages politiques des éléments associés à un régime démocratique ou autoritaire mais aussi à la circulation transnationale de ces dispositifs, de manière attentive au contexte. (...)"

(Lire la suite, en ouvrant la fenêtre déroulante ci-dessous)

 : « La démocratie à l’épreuve de l’autoritarisme » (Extraits de l’appel à communications pour le colloque international les 16 et 17 novembre 2017 à l’ENS de Lyon)

(...)

"En matière de circulation de modèles, l’approche transitologique a produit de nombreux ouvrages consacrés aux stratégies internationales de soutien aux réformes et à la « dimension extérieure de la démocratisation » (Whitehead, 1996). Privilégiant une approche évaluative, voire téléologique, cette vaste littérature sur la « transition » voire la « consolidation démocratique » comporte un certain nombre de points aveugles et a fait l’objet de sévères critiques (Guilhot, Schmitter, 2000 ; Dobry, 2000 ; Wedel, 2001).

La redécouverte du phénomène de « promotion de l’autoritarisme » n’a pas forcément signifié de changement de paradigme pour autant. Les stratégies pro-démocratiques et pro-autoritaires ont été étudiées de manière parallèle, en étant considérées comme antinomiques et distinctes (Vanderhill, 2014 ; Obydenkova, Libman, 2015). Peu interrogé, le lien entre les deux n’a pour l’essentiel été saisi qu’à travers la circulation de savoirs de gouvernement autoritaire (Heydemann, Leenders, 2011) ou à travers les « effets inattendus » de ces stratégies (Börzel, 2015). Proposant de dépasser l’idée selon laquelle les régimes démocratiques contribuent forcément au renforcement de la démocratie à l’étranger, alors que des régimes autoritaires ne s’inspirent que de leurs semblables, nous proposons d’affiner ici leur relation. Cela suppose de se pencher d’une part sur les dynamiques de circulation transnationale de savoirs de gouvernement entre différents types de régime et, d’autre part, sur les professionnels qui qualifient et nomment les régimes, les défendent ou les pourfendent, notamment à l’international. Il s’agit, dès lors, d’analyser les acteurs, les modalités et les contenus de la promotion de pratiques démocratiques ou autoritaires ainsi que les effets et les impensés de ces entreprises. Plusieurs axes de réflexion sont ainsi proposés.

1. Identifier et qualifier les régimes démocratiques et autoritaires : luttes de classement

Si la promotion de la démocratie est devenue un marché professionnel majeur depuis la guerre froide (Guilhot, 2005), elle a connu son apogée dans les années 1990. Cette entreprise s’inscrit dans des dynamiques plus larges d’ingénierie politique et sociale à l’échelle internationale (en matière de gestion et résolution des conflits, de réforme de l’État et de défense des droits humains). Elle s’accompagne d’évaluations et de classements des régimes et des pratiques par des « agences de notation » politique (ONG spécialisées, organismes parapublics, think tanks). Les évaluateurs de la démocratie, qui en sont en même temps des promoteurs, seront étudiés dans cet axe. L’expansion et la professionnalisation du marché d’indicateurs et de classements du degré de démocratie tout comme l’émergence d’une expertise spécialisée dans l’observation des élections méritent d’être analysées dans ce contexte. Il s’agit ainsi d’étudier les différents professionnels de ces opérations de qualification, avec une attention particulière portée aux luttes symboliques et politiques ainsi qu’aux enjeux de ces classements.

2. Circulations transnationales des dispositifs « démocratiques » et « autoritaires »

Une manière d’interroger à nouveaux frais l’opposition entre démocratie et autoritarisme consiste à se pencher de plus près sur la circulation transnationale de dispositifs et pratiques de régulation politique. Plusieurs études ont éclairé les ressorts de propagation de recettes de mobilisation pacifique et antiautoritaire via, par exemple, la vague des « révolutions de couleur » (O’Beachàin & Polese ; 2010 ; Petric, 2012). Les fondations issues des pays occidentaux ont contribué à la légitimation des élites réformatrices (Dakowska, 2014 ; Guilhot, 2005), relayées par des ONG et think tanks locaux (Anguelova-Lavergne, 2012, Bigday, 2017). La question se pose de la manière dont cette assistance et ses modalités techniques sont susceptibles d’être reproduites ou subverties. Des démocraties récentes peuvent ainsi, à leur tour, se lancer dans des activités internationales de conseil en mettant en avant leur expérience du « totalitarisme » ou leur caractère post-autoritaire comme autant de gages de leur savoir-faire spécifique (Pospieszna, 2014). De même, des « démocraties électorales » ou des régimes autoritaires peuvent développer des stratégies d’autopromotion en empruntant aux logiques de mobilisation, à des formes organisationnelles ou à des stratégies de communication pratiquées dans des démocraties établies (en établissant des ONG, des think tanks, en s’appuyant sur des mouvements « civiques », etc.) (Bank & Edel, 2015), en puisant dans ce que certains experts ont qualifié de « boîte à outils antidémocratique » (Walker, 2016, p. 51). Si la dimension extérieure y tient une place particulière, la circulation transnationale des professionnels et des dispositifs ainsi que le contenu des pratiques promues pourraient être creusés.

3. Les registres de légitimation du pouvoir

Cet axe souhaite se pencher sur les registres de légitimation mobilisés par les détenteurs du pouvoir (autour, par exemple, de la lutte contre des ennemis extérieurs ou intérieurs, de la défense de l’intégrité territoriale ou encore, du principe d’autodétermination des peuples) (Schatz, 2009). Une attention particulière sera portée à la production discursive et idéologique ainsi qu’à la mobilisation de symboles et passés (autoritaires). Ces usages peuvent être auto-légitimants (revaloriser la figure d’un « père de la nation ») mais aussi délégitimants (fustiger l’opposition politique dans son ensemble comme des héritiers de l’ancien régime par exemple). L’analyse vise à saisir, de manière comparée, la façon dont des gouvernants (ou des prétendants au pouvoir) font appel aux notions de nation, patrie, valeurs traditionnelles, dont ils fustigent les prétendues « dérives » de la démocratie libérale voire appellent à des formes « non libérales » de la démocratie. Il conviendrait aussi de confronter ces discours et dispositifs de légitimation aux usages qui en sont faits. Ces tentatives hybrides de légitimer le pouvoir en place par le recours parallèle à des pratiques démocratiques (élections ; mécanismes de participation, même encadrée, cf. Allal, 2016) et à des constructions idéologiques autoritaires se retrouvent dans différents contextes, qu’il s’agisse des pays du Maghreb, de la Turquie, des pays d’Amérique latine ou d’Europe centrale.

Ces trois axes constituent des orientations de réflexion et ne sont nullement exclusifs. Nous attendons des propositions basées sur des recherches empiriques originales et théoriquement fondées, dont l’inscription dans les sciences sociales sera expliquée (science politique sociologie, anthropologie…). Les propositions de communication, en français ou en anglais (800 mots maximum), indiqueront le matériel empirique mobilisé, le cadre temporel et spatial privilégié, l’axe dans lequel pourrait s’inscrire la communication.

(...)

Références

Allal A. (2016), « ‘‘Penser global, agir dans un bocal : Participation locale, régulation néo-libérale et situation autoritaire en Tunisie (2006-2010)’’ », Gouvernement et action publique, n°2, p. 153-181.
Anguelova-Lavergne D. (2012), « Think Tanks : Actors in the Transition to Global Politics. A Bulgarian Case Study », in : B. Petric (dir.), Democracy at Large : NGOs, Political Foundations, Think Tanks and International Organizations, Basingstoke : Palgrave Macmillan, p. 73 96.
Bank A. & Edel M. (2015), « Authoritarian Regime Learning : Comparative Insights from the Arab Uprisings », GIGA Working Papers, 274.
Bigday M. (2017), Engagement intellectuel sous régime autoritaire. Les think-tankers biélorusses entre expertise et dissidence, Paris, Dalloz (à paraître).
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Dakowska D. (2014), Le pouvoir des fondations : des acteurs de la politique étrangère allemande, Rennes : Presses universitaires de Rennes.
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Guilhot N., Schmitter Ph. C. « De la transition à la consolidation. Une lecture rétrospective des democratization studies », Revue française de science politique, vol. 50, n°4-5, 2000, p. 615-632.
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Jérôme VALLUY‚ « Segment - L’identification contemporaine des formes de gouvernement : totalitaire, autoritaire, démocratique  »‚ in Transformations des États démocratiques industrialisés - TEDI  - Version au 19 août 2019‚  identifiant de la publication au format Web : 32