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SECTEUR COURANT DU MANUEL > TEDI - Transformations des États démocratiques industrialisés > Jérôme VALLUY    

Segment - L’identification contemporaine des formes de gouvernement : totalitaire, autoritaire, démocratique

A. En cours de rédaction


SOMMAIRE

La typologie la plus couramment utilisée aujourd’hui distingue trois formes de gouvernement :

  • la forme totalitaire,
  • la forme autoritaire,
  • et la forme démocratique.

Le problème du rapport aux valeurs, rencontré dans les anciennes typologies, reste toujours d’actualité : sur les trois formes évoquées, les deux premières sont connotées négativement et la démocratie est connotée positivement. Cette connotation valorisante et relativement consensuelle de la démocratie tient au fait que celle-ci est définie moins par rapport à ce qu’elle est en réalité que par rapport à ce qu’elle ne veut pas être : en ce sens, la démocratie est un régime qui n’est ni totalitaire ni autoritaire. L’opposition entre totalitarisme et démocratie fait l’objet d’un large consensus : le totalitarisme constitue le mal absolu, le pire des systèmes, reconnu comme tel par à peu près tout le monde, presque l’inverse exact de ce que pourrait être la démocratie, une anti-thèse radicale. En revanche, la distinction entre régime démocratique et régime autoritaire est beaucoup plus complexe et également plus discutée, comme si loin d’une antinomie il s’agirait davantage d’un continuum dégradé allant de l’un à l’autre sans frontière conceptuelle suffisamment objective entre les deux.

1- L’identification consensuelle du mal : les situations totalitaires

Le terme "totalitarisme" est peu défini dans les dictionnaires courants et depuis quelques décennies seulement : https://www.cnrtl.fr/definition/dmf/totalitarisme C’est en effet un terme qui apparaît au début du 20e siècle, dans l’entre-deux-guerres notamment, soit comme une notion péjorative utilisée pour critiquer et disqualifier certains systèmes politiques (chez des intellectuels britanniques notamment critique le régime soviétique), soit comme une notion laudative revendiquée par certains dirigeants comme reflet de leur parfaite détermination politique à faire atteindre par leurs pays des finalités politiques notamment d’accomplissements de destins de l’humanité (typiquement l’usage tactique qu’en a fait Mussolini). D’emblée le terme à donc des consonances très polémiques.

L"article "Totalitarisme" de la Wikipedia.fr (page du 30 juin 2019 à 17:32), classé dans les "Bons articles" (argent), est effectivement sérieux, très (trop) riche d’informations sur le sujet voire parfois foisonnant avec des contradictions internes : https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Totalitarisme&oldid=160541582 . Mais en l’utilisant comme portail documentaire pour repérer des textes et les lire, c’est effectivement un bon article.

1.1- Origines et définitions du concept

Dans l’Italie fasciste des années 1920, le mot "totalitario" est de plus en plus utilisé par les militants antifascistes pour stigmatiser le régime politique et son évolution. Ils n’entendent pas désigner une nouveauté radicale mais un développement radical de la tyrannie bien connue en Europe par expérience des monarchies absolues. Cet usage péjoratif prenant de l’ampleur dans l’espace public italien mais aussi européen, les théoriciens du fascisme - et Mussolini lui-même dans un discours de 1925 où il revendique la "feroce volontà totalitaria" de son mouvement - en font un usage tactique en le reprenant à leur compte de façon laudative pour qualifier positivement leur projet politique de "totalitaire". Dans la bouche de certains, le terme est un insulte... mais qui est alors entendue par d’autres comme un compliment ; il devient ambivalent.

Dans les années 1930 en Grande-Bretagne, le terme est de plus en plus utilisé pour stigmatiser le régime soviétique beaucoup plus que le fascisme italien. Ian Kershaw observe qu’en 1929 les intellectuels et leaders de la gauche britannique utilisent le mot "totalitarisme" pour critiquer à la fois l’État fasciste italien et l’État communiste russo-stalinien. 1 Mais, d’un autre "coté", en 1931, Carl Schmittélabore le concept laudatif de "État total" (totale Staat) pour désigner une forme de souveraineté légitimant l’état d’exception et les pleins pouvoirs. A partir de 1933 et l’installation des nazis au pouvoir, les intellectuels d’inspiration marxiste comme Herbert Marcuseet plus généralement ceux de l’Ecole de Franckfort (plus tard Adorno et Horkheimer) inscrivent le concept de "totalitarisme" dans le débat intellectuel, notamment dans des revues académiques comme le célèbre Zeitschrift für Sozialforschung, revue de l’Ecole de Franckfort 2. Marcuse voit dans le totalitarisme l’aboutissement d’un "réalisme héroïco-populaire" antinomique et contradictoire vis à vis des diverses formes d’individualisme libéral ; il l’analyse comme un produit du capitalisme et le point de naissance d’une contradiction interne au capitalisme.

Aux États-Unis le sujet émerge dans les débats de sciences sociales : le sociologue et théologien Paul Tillichpublie un article en 1934 dans Social Research, revue de la célèbre école éponyme (New School for Social Research), et, en France, deux intellectuels catholiques également, Emmanuel Mounieret Jacques Maritain, publient en 1936, l’année des premiers "procès de Moscou".

Des intellectuels marxistes et anti-staliniens, déjà persécutés ou susceptibles d’être persécutés par Staline, et notamment Trotskydans son recueil "Défense du marxisme?" dont les écrits furent très diffusés et lus parmis les militants marxistes anti-staliniens critiquèrent le totalitarisme et plus encore, à travers lui, le rapprochement opéré par Hitler et Staline en 1939 ("Pacte germano-soviétique"). C’est justement en 1939 que le premier colloque sur le totalitarisme est organisé à l’Université de Philadelphie par le professeur de science politique Carlton H.J. Hayes 3. L’année 1941, marquée par l’entrée en guerre de l’Allemagne contre l’URSS, voit les alliances militaires se retourner et les discours publics s’adapter à ce retournement notamment par une euphémisation des critiques contre l’URSS, donc une euphémisation des critiques du totalitarisme qui semble disparaître des préoccupations intellectuelles jusqu’aux débuts de la "Guerre froide" en 1947.

Dans ce contexte historique et intellectuel, dit de "Guerre froide" (1947-1953/1962...), les livres relatif au totalitarisme sont de plus en plus nombreux et marqués par une convergence de critiques conjointes des deux totalitarismes, nazis et stalinien. La philosophe Hannah Arendt publie son livre "Les origines du totalitarisme" en 1950 pour la première version puis en 1951. L’ouvrage deviendra un classique de la science politique internationale. A cette date, le sens du mot a beaucoup évolué en raison des expériences historiques de totalitarisme durant les deux ou trois dernières décennies précédentes, particulièrement chargées à cet égard.

A partir de cette période (1947-1962...), le terme semble s’éloigner de son pays de naissance terminologique, l’Italie (et le fascisme italien), pour concerner essentiellement le nazisme et le stalinisme. Toujours ambigüe par certains aspects, le mot totalitarisme devient néanmoins consensuel pour exprimer l’idée exactement inverse et contraire à celle de démocratie libérale. Le totalitarisme devient l’emblème du mal et l’anti-thèse radicale de toute projet démocratique et aussi un instrument de propagande politique anti-communiste :

"Or, à l’origine du concept de totalitarisme il y a précisément trois expériences historiques : celle du fascisme italien (1922-1945), celle du national-socialisme allemand (1933-1945) et celle du stalinisme russe (entre la fin des années vingt et le milieu des années cinquante). Ces trois régimes ont exprimé de nouvelles formes de pouvoir, auparavant inconnues, dont les affinités sollicitent une approche de type comparatiste et dont les aboutissements criminels posent de nouvelles interrogations au sujet du rapport qui s’instaure, au XXe siècle, entre la violence et l’État. Le concept de totalitarisme essaie d’apporter une réponse à ces questionnements. Sur un point au moins tous ses théoriciens se trouvent d’accord : le totalitarisme est l’antithèse, la négation radicale de l’État de droit tel qu’il s’était développé et étendu en Europe tout au long du siècle précédent. Toutes les caractéristiques fondamentales de l’État libéral classique — la séparation des pouvoirs, le pluralisme politique, des institutions représentatives (même si, dans la plupart des cas, sur la base d’un suffrage limité), ainsi que la garantie constitutionnelle de certains droits politiques essentiels — sont radicalement détruites par les régimes totalitaires : graduellement démantelées en Italie, immédiatement supprimées en Allemagne par un pouvoir « charismatique » qui ignore la loi (et qui ne se soucie même pas d’abroger la Constitution de Weimar), anéanties en Russie par une révolution qui se proposait d’instaurer une démocratie socialiste et qui débouchera très vite sur un régime de parti unique (dont le rôle est consacré par la Constitution de 1936). La nouveauté du totalitarisme réside dans le fait que cette remise en cause des structures de l’État libéral n’implique pas un retour aux dictatures traditionnelles et aux anciennes formes de pouvoir absolu. Les régimes totalitaires s’inscrivent dans la modernité, ils supposent la société industrielle."

Enzo Traverso, "Le totalitarisme. Histoire et apories d’un concept". In : L’Homme et la société, n°129, 1998 (Dossier "Regards sur l’humanitaire" pp. 97-111) : Texte intégral

Le titre de l’ouvrage d’Hannah Arendt a fait l’objet de discussions ; Raymond Aron 4, par exemple, émet une réserve en remarquant que l’auteur ne traite pas réellement de ce sujet si l’on entend par "origines du totalitarisme" une sociohistoire de sa genèse, des ses causes historiques, que ce soit en Allemagne ou ailleurs ; Etienne Tassin 5 remarque que le mot "origine" a une autre signification dans l’esprit d’Hannah Arendt, cherchant non pas les "causes" historiques, sociales, économiques qui font émerger le totalitarisme mais l’essence du totalitarisme, sa nature profonde et ses composantes : elle cherche le facteur essentiel qui fait naître le totalitarisme... et qui en est - en ce sens - à l’origine. L’idéologie joue un rôle évidemment moteur (mais pas exclusif) dans cette origine.

1.2- Spécificité du totalitarisme (H.Arendt)

La philosophe Hannah Arendt (Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, 1972 6) insiste sur la distinction entre système totalitaire et autoritaire :

Le totalitarisme diffère par essence des autres formes d’oppression politique que nous connaissons tels le despotisme, la tyrannie et la dictature.

Hannah Arendt, Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, 1972 7.

En effet, le gouvernement totalitaire vise principalement à diriger, à dicter tous les aspects de la vie des individus et de la société ; il tend à faire disparaître toutes différences d’opinions et aussi de comportements (ex. : lire un livre, porter des lunettes — autant de signes d’instruction — suffisait pour être exécuté par les Khmers rouges) ; il exige une adhésion et un engagement complets de chaque individu aux objectifs politiques de l’État. Le gouvernement totalitaire ne se contente pas d’une adhésion de façade, d’engagements superficiels : il entend s’assurer que ce qui se trouve dans le for intérieur de chacun, que les pensées les plus intimes sont conformes à l’exigence politique totalitaire... d’où le rôle des camps de jeunesse dans l’embrigadement des enfants comme outils d’information et dénonciation des membres de leurs propres familles. Dans une situation totalitaire, personne n’est à l’abri, ni le citoyen ordinaire ni même les dirigeants, susceptibles de tomber à tout moment, victimes d’une de ces purges sans limites qui caractérisent justement le totalitarisme.

La différence entre l’État et la société civile disparaît : tout participe de l’activité de l’État qui seul demeure. De ce point de vue, les régimes fascistes italiens et espagnols ne sont jamais allés jusqu’à des situations (aussi) totalitaires. L’analyse d’Arendt conduit à écarter de la catégorie "totalitarisme" beaucoup de régimes connus comme dictatures même sanglantes. Cependant la catégorie ne se limite pas aux deux formes centrales du nazisme et du stalinisme : au 20e siècle des mouvements politiques au pouvoir initient des génocides orientés par des idéologies racistes, notamment au Rwanda et en Bosnie ou encore par des idéologies expansionnistes comme celle évoquant la "Grande Serbie", qui n’est pas sans rappeler la volonté d’expansion allemande au milieu du siècle ou la "Grande nation" très français justifiant l’expansionnisme français sous le premier empire notamment. Les systèmes communistes ont également varié selon des conjonctures plus ou moins dramatiques conduisant à des massacres de masses comme durant la Révolution culturelle, en Chine, ou sous la direction Pol Pot au Cambodge.

Chapitre IV - Idéologie et terreur - Une forme nouvelle de gouvernement par Hannah Arendt

Dans les chapitres précédents, nous avons à plusieurs reprises souligné que les moyens de la domination totale ne sont pas seulement plus drastiques mais que le totalitarisme diffère par essence des autres formes d’oppression politique que nous connaissons, comme le despotisme, la tyrannie et la dictature. Partout où celui-ci est hissé au pouvoir, il a engendré des institutions politiques entièrement nouvelles, il a détruit toutes les traditions sociales, juridiques et politiques du pays. Peu importent la tradition spécifiquement nationale ou la source spirituelle particulière de son idéologie : le régime totalitaire transforme toujours les classes en masses, substitue au système des partis, non pas des dictatures à parti unique, mais un mouvement de masse, déplace le centre du pouvoir de l’armée à la police, et met en œuvre un politique étrangère visant ouvertement à la domination du monde. Les régimes totalitaires actuels sont nés des systèmes à parti unique. Chaque fois que ces derniers sont devenus vraiment totalitaires, ils se sont mis à agir selon un système de valeurs si radicalement différent de tous les autres qu’aucune de nos catégories utilitaires, Que ce soit celle de la tradition, de la justice, de la morale, ou celle du sens commun, ne nous est plus d’aucun secours pour nous accorder à leur ligne d’action, pour la juger ou la prédire.

S’il est bien vrai qu’en retraçant l’histoire et en analysant les implications politiques de ce que nous avons coutume d’appeler la crise de notre siècle, nous pourrions découvrir les éléments constitutifs du totalitarisme alors s’impose la conclusion que cette crise n’est pas seulement le fruit d’une menace extérieurs, le résultat de quelques politique étrangère agressive de l’Allemagne ou de la Russie, et qu’elle ne disparaîtra pas plus avec la mort de Staline qu’elle ne disparut avec la chute de l’Allemagne nazie. Il se peut même que les véritables difficultés de notre époque ne revêtent leur forme authentique - sinon nécessairement la plus cruelle - qu’une fois le totalitarisme devenu chose du passé.

Il est dans la ligne de telles réflexions de soulever la question de savoir le si régime totalitaire, né de cette crise, et qui en est en même temps le symptôme univoque le plus manifeste, n’est qu’un rapiéçage qui emprunte ses méthodes d’intimidation, ses moyens d’organisation et ses instruments de violence à l’arsenal politique bien connu de la tyrannie, du despotisme et des dictatures et s’il doit son existence à la faillite déplorable, mais peut-être accidentelle, des forces politiques traditionnelles - libérales ou conservatrices, nationales ou socialistes, républicaines ou monarchistes, autoritaires ou démocratiques.. Ou bien, au contraire, si il y a une nature du régime totalitaire, si celui-ci a un essence propre et peut être comparé à d’autres types de régime, comme la pensée occidentale en a connu et reconnu depuis les temps de la philosophie antique, et défini de manière semblable. S’il en est ainsi, alors les formes entièrement nouvelles, sans précédent, de l’organisation et du mode d’action totalitaire, doivent reposer sur l’une de ces rares expériences fondamentales que les hommes peuvent faire, chaque qu’ils vivent ensemble qu’ils sont impliqués dans les affaires publiques. S’il existe une expérience fondamentale qui trouve son expression dans la domination totalitaire, alors, et vu la nouveauté de cette forme de régime, ce doit en être une qui, pour une raison ou pour une autre, n’a jamais servi de fondement à un corps politique ; une expérience dont la tonalité gén"érale - quelque familière qu’elle puisse être par ailleurs - n’avait jamais auparavant envahi ni dirigé le maniement des affaires publiques.

Considérée sous l’angle de l’histoire des idées, cette hypothèse semble fort sujette à caution. Car les type de régime sous lesquels vivent les hommes ont été très peu nombreux ; il furent tôt découverts et répertoriés par les Grecs, et ils se sont avérés d’une extraordinaire longévité. Si nous avons recours à ces découverts dont l’idée fondamentale, en dépit de maintes variantes, na pas changé pendant les vingt-cinq siècles qui séparent Platon de Kant, nous sommes immédiatement tentés d’interpréter le totalitarisme comme quelque forme moderne de tyrannie, à savoir comme un régime sans loi où le pouvoir est monopolisé par un seul homme. L’arbitraire du pouvoir, non limité par des lois ; son exercice au profit du gouvernement et hostile aux intérêts des gouvernés d’une part, et, d’autre part, la peur pour principe d’action, peur du peuple ressentie par le gouvernant, peur du gouvernant éprouvée par le peuple, telles ont été, tout au long de notre tradition, les marques distinctives de la tyrannie.

Au lieu de dire que le régime totalitaire n’a pas de précédent, nous pourrions dire aussi qu’il a fait éclater l’alternative même sur laquelle reposaient toutes les définitions de l’essence des gouvernements dans la philosophie politique : l’alternative entre gouvernement sans lois et gouvernement soumis à des lois, entre pouvoir légitime et pouvoir arbitraire. Que le régime soumis à des lois et le pouvoir légitime d’une part, l’absence de lois et le pouvoir arbitraire d’autre part, aillent de pair au point d’être inséparables, voilà qui n’a jamais fait question. Pourtant, avec le pouvoir totalitaire, nous sommes en présence d’un genre de régime totalement différent. Il brave, c’est vrai, toutes les lois positives jusqu’à celles qu’il a lui-même promulguées (ainsi la Constitution soviétique de 1936, pour ne citer que l’exemple le plus flagrant), ou celles qu’il ne s’est pas soucié d’abolir (la Constitution de Weimar, par exemple, quel régime nazi n’a jamais abrogée). Mais il n’opère jamais sans avoir la loi pour guide et il n’est pas non plus arbitraire : en effet, il prétend obéir rigoureusement et sans équivoque à ces lois de la Nature et de l’Histoire, dont toutes les lois positives ont toujours été censées sortir.

Telle est la prétention monstrueuse, et pourtant apparemment sans réplique, du régime totalitaire que, loin d’être "sans lois", il remonte aux sources de l’autorité, d’où les lois positives ont reçu leur plus haute légitimation ; loin d’être arbitraire, il est plus qu’aucun autre avant lui soumis à ces forces surhumaines ; loin d’exercer le pouvoir au profit d’un seul homme, il est tout à fait prêt à sacrifier les intérêts vitaux immédiats de quiconque à l’accomplissement de ce qu’il prétend être la loi de l’Histoire ou celle de la Nature. Son défi aux lois positives est , assure-t-il, une forme plus élevée de légitimité qui, s’inspirant des sources elles-mêmes, peut se défaire d’une légalité mesquine. La légitimé totalitaire se vante d’avoir trouvé un moyen d’instaurer le règne de la justice sur la terre — à quoi la légalité du droit positif, de son propre aveu, ne pourrait jamais parvenir. L’écart entre légalité et justice ne pourrait jamais être comblé parce que les normes du bien et du mal dans lesquelles le droit positif traduit sa propre source d’autorité - la loi "nouvelle" qui gouverne tout l’univers, ou bien la loi divine que révèle l’histoire humaine, ou encore les coutumes et les traditions qui expriment la loi commune aux sentiments de tous les hommes - sont nécessairement générales et elles doivent pouvoir s’appliquer à un nombre incalculable et imprévisible de cas, de sorte que chaque cas concret et individuel, avec son concours de circonstances unique leur échappe d’une manière ou d’une autre.

La légitimité totalitaire, dans son défi à la légalité et dans sa prétention à instaurer le règne direct de la justice sur la Terre, accomplit la loi de l’Histoire ou de la Nature sans la traduire en normes de bien et de mal pour la conduite individuelle. Elle applique la loi directement au genre humain sans s’inquiéter de la conduite des hommes. La loi de la Nature ou celle de l’Histoire, pour peu qu’elles soient correctement exécutées, sont censées avoir la production du genre humain pour ultime produit ; et c’est cette espérance qui se cache derrière la prétention de tous les régimes totalitaires à un pouvoir planétaire. La politique totalitaire veut transformer l’espèce humaine en un vecteur actif et infaillible d’une loi à laquelle, autrement, les hommes ne seraient qu’à leur corps défendant passivement soumis. S’il est vrai que le lien entre les pays totalitaire et le monde civilisé fut brisé par les crimes monstrueux des régimes totalitaires et le monde civilisé fut brisé par les crimes monstrueux des régimes totalitaires, il est également vrai que cette criminalité n’était pas imputable à la simple agressivité, à la cruauté, à la guerre et à la perfidie, mais à une consciente de ce consensus juris qui, selon Cicéron, constitue un "peuple", et qui, en tant que loi internationale, a dans les temps modernes constitué le monde civilisé, dans la mesure où, même en période de guerre, il demeure la pierre angulaire des relations internationales. Le jugement morale et le châtiment légal présupposent tous deux, à la base, ce consentement ; le criminel ne peut être jugé avec équité que parce qu’il est partie prenante dans le consensus juris  ; et même la loi divine révélée ne peut être en vigueur chez les hommes que lorsqu’ils l’écoutent et y consentent.

Cette identification de l’homme et de la loi, qui semble annuler l’écart entre légalité et justice, casse-tête pour la pensée juridique depuis des temps anciens, n’a rien de commun avec la lumen naturale ou la voie de la conscience, grâce auxquelles la Nature ou la divinité, en tant que sources d’autorité pour le jus naturale ou la voix de la conscience, grâce auxquelles la Nature ou la divinité, en tant que sources d’autorité pour le jus naturale ou les commandements historiquement révélés de Dieu, sont censées faire connaître leur autorité en homme lui-même. Cette dernière conception n’a jamais fait de l’homme l’incarnation vivante de la loi, bien au contraire, elle a toujours maintenu la distinction entre celui-ci et celle-là, en tant qu’elle représente l’autorité qui réclame consentement et obéissance. Nature et Divinité en tant que sources d’autorité pour les lois positives étaient perçues comme permanentes et éternelles ; les lois positives étaient changeantes et changeables au gré des circonstances mais elles possédaient une relative permanence en comparaison des changements bien plus rapides qui affectaient les actions humaines. ; elles tiraient cette permanence de la présence éternelle de leur source d’autorité. Aux lois positives est donc en premier lieu assigné le rôle des facteurs de stabilisation pour les mouvements humaines sans changeantes.

Dans l’interprétation totalitaire, toutes les lois sont devenues des lois de mouvement. Que les nazis parlent de la loi de la Nature ou que les bolcheviks parlent de celle de l’Histoire, ni la Nature ni l’Histoire ne sont plus la source de l’autorité qui donne stabilité aux actions des mortels ; elles sont en elles-mêmes des mouvements. Sous-jacent à la croyance nazie aux lois de la race qui serait l’expression en l’homme de la loi naturelle, se trouve l’idée de Darwin selon laquelle l’homme serait le produit d’une évolution naturelle qui ne s’arrête pas nécessairement à l’aspect présent de l’espèce humaine. Il en va exactement de même chez les Bolcheviks ; leur croyance en la lutte des classes comme expression de la loi de l’Histoire repose sur la conception marxiste de la société comme produit d’un gigantesque mouvement historique qui, selon sa propre loi interne, se précipiterait vers la fin des temps historiques où il s’abolirait lui-même.

La différence entre l’approche historique de Marx et celle, naturaliste, de Darwin a été fréquemment soulignée, le plus souvent, et à juste titre, pour donner raison à Marx. Mais cela nous a fait oublier le considérable et évident intérêt que Marx prit aux théories de Darwin ; Engels ne pouvait songer à faire un plus grand compliment aux ouvres savantes de Marx qu’en nommant celui-ci le "Darwin de l’histoire" 8 A considérer non pas l’œuvre réellement accomplie, mais les positions philosophiques fondamentales des deux hommes, il s’avère, en définitive, que le mouvement de l’histoire et celui de la nature ne font qu’un. L’introduction par Darwin du concept d’évolution dans la nature, son insistance sur le fait que, dans le domaine biologique du moins, le mouvement naturel n’est pas circulaire mais unilinéaire, progressant a l’infini, signifient, en fait, que la nature est engloutie dans l’histoire, que la vie naturelle est tenue pour essentiellement historique. La loi "naturelle" selon laquelle seuls survivent les plus aptes est tout aussi historique - et, comme tel, le racisme pouvait l’utiliser - que la loi de Marx selon laquelle survit la classe la plus progressiste. D’un autre côté, la lutte des classes, en tant que moteur de l’Histoire, n’est selon Marx, que le reflet de l’évolution des forces productives, lesquelles à leur tour ont pour origine la "force de travail" des hommes. Pour Marx, le travail n’est pas une force historique, mais une force naturelle-biologique - libérée à la faveur du "métabolisme de l’homme avec la nature"" grâce auquel celui-ci conserve sa vie individuelle et reproduit l’espèce 9. Engels vit très clairement l’affinité entre les convictions fondamentales des deux hommes parce qu’il comprit le rôle décisif du concept d’évolution des les deux théories. La formidable mutation intellectuelle qui se produisit au milieu du siècle dernier consista en un refus de regarder ou d’accepter chaque "comme elle est" et en unterprétation systématique de toute chose comme n’étant qu’un stade d’une évolution ultérieure. Que la foce motrice de cette évolution soit appelée nature ou histoire relativement secondaire. Dans ces idéologies, le terme de "loi" lui-même change de sens ; au lieu de former le cadre stable où les actions et les mouvements humains peuvent prendre place, celle-ci devint l’expression du mouvement lui-même.

La politique totalitaire qui en vint à suivre les recettes des idéologies a dévoilé la véritable nature de ces movements dans la mesure où elle a clairement montré qu’il ne pouvait y avoir de terme à ce processus. Si c’est la loi de la nature d’éliminer tout ce qui est sans défense et inapte à vivre, ce serait la fin de la nature elle-même si l’on ne pouvait trouver de nouvelles catégories de gends sans défense et inaptes à vivre. Si c’est la loi de l’histoire que, dans une lutte des classes, certaines classes "déperissent", ce serait la fin de l’histoire humaine elle-même si ne se formaient de nouvelles classes qui puissent à leur tour "dépérir" entre les mains de dirigeants totalitaires. En d’autres termes, la loi du meurtre, par laquelle les mouvements totalitaires prennent et exercent le pouvoir, demeurerait une loi du mouvement, même s’ils réussissaient un jour à soumettre l’humanité tout entière à leur domination.

(...)

Hannah Arendt, Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, Seuil 1972, (Nouvelle édition de 2005, coll. Points / Essais) p.281-288 et s. 10.

1.3- Controverses sur des communismes et le fascisme italien

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, un vaste débat oppose les intellectuels sur la qualification des régimes communistes : sont-ils tous comparables au régime nazi ? Certains dissocient le stalinisme des autres configurations communistes, d’autres auteurs refusent cette dissociation. Certains refusent l’idée même d’une comparaison parce que les finalités des équipes gouvernant les pays concernés ne sont pas les mêmes (la pureté ethnique et la domination d’une race dans un cas ; le socialisme réel dans l’autre, émancipateur des travailleurs) ; d’autres comme Krzysztof Pomian considèrent que la comparaison est légitime et pertinente notamment en raison de moyens communs mis en œuvre (le terrorisme idéologique et policier notamment) : "Les historiens se méfient du mot totalitarisme pour désigner un phénomène politique nouveau il faut pourtant nécessairement nommer. Le fascisme italien, le nazisme allemand et le bolchevisme russe pris comme idéologies, mouvements de masse et systèmes politiques sont des phénomènes originaux mais en dépit de leurs différences nous dit Pomian il est permis de les considérer comme trois réalités du même type que on peut raisonnablement qualifier de totalitaire. 11 Krzisztof Pomian fait apparaître différences et similitudes entre les trois expériences historiques puis, raisonnant sur ces résultats souligne surtout les spécificités de chacune d’elles. Enzo Traverso réexamine également l’histoire du concept et les trois réalités historique auquel il renvoie, explicite l’origine italienne du concept en 1923 avec alors un sens différent qui désignait une radicalisation moderne de l’absolutisme et explique peut-être certaines difficultés ultérieures à situer le fascisme italien dans ce débat : "Comme l’a affirmé Hannah Arendt d’une manière quelque peu apodictique, le xx’ siècle a vu surgir des régimes pour lesquels le vocabulaire politique n’avait pas de définitions adéquates, et auxquels la pensée politique n’avait jamais été confrontée auparavant. Montesquieu avait défini le despotisme comme un pouvoir arbitraire fondé sur la crainte ; le totalitarisme, en revanche, désigne pour elle un type de domination tout à fait nouveau, fondé sur l’idéologie et débouchant sur la terreur. J’essayerai d’indiquer plus loin la fécondité et les limites de cette hypothèse arendtienne. Il suffira ici de préciser que si cette appellation a l’avantage de résumer en un mot les violences subies par des millions d’hommes et de femmes dans les camps nazis et staliniens (un mot qui reconnaît donc implicitement, la valeur euristique de leur comparaison) elle ne supprime pas pour autant les différences profondes qui caractérisent ces mêmes violences." 12

L’essence du totalitarisme par Raymond Aron

§25 - Les régimes totalitaires ne sont définis ni par la seule suppression des institutions représentatives et des partis multiples, ni par le pouvoir absolu d’une équipe ou d’un homme. Le régime des colonels en Pologne, celui de Franco en Espagne, celui de Mussolini appartiennent à une espèce dont les exemples sont multiples à travers l’histoire. Le fascisme ne présente pas ou présente à peine d’originalité. Le parti unique sert de police supplétive, il aide au recrutement des cadres supérieurs et moyens, il groupe les premiers compagnons du chef et leur permet de se faire payer leur concours, il offre une voie d’accès aux jeunes qui veulent accéder à certaines fonctions, syndicales ou administratives. Jusqu’à l’alliance avec Hitler, il ne comportait pas trace d’antisémitisme ou de révolution permanente. Jusqu’à la fin, il n’avait pas sérieusement ébranlé la structure traditionnelle de la société italienne.

§26 - Le totalitarisme semble caractérisé par un certain nombre de phénomènes institutionnels que Mme Arendt analyse admirablement : la prolifération des bureaucraties, mal reliées les unes aux autres avec un enchevêtrement inextricable des compétences, la scission entre un parti de masses et le cercle intérieur, le maintien d’une sorte de conspiration à l’intérieur d’un parti, maître de l’État, l’autorité inconditionnelle du Chef, ce dernier étant indispensable moins en raison de vertus administratives ou intellectuelles hors du commun que par sa capacité de trancher les conflits entre ses compagnons ou entre les innombrables administrations, l’expansion d’une police secrète qui devient la suprême puissance, le régime policier se combinant avec une propagande idéologique obsessionnelle à l’usage des masses et le développement d’une doctrine ésotérique réservée au petit nombre. Aucun de ces phénomènes en particulier ne révèle l’originalité du totalitarisme. (...)

§29 - Abandonnés, les individus perdent les liens organiques qui les rattachent à leurs familles, à leurs proches, à leurs compagnons de travail ou de misère. La femme ou les enfants viennent réclamer la mort du père, personne ne se fie plus à son voisin, la police secrète est présente en chaque usine, en chaque bureau, au cœur même des foyers. Dans les camps, cette « massification » atteint à sa forme extrême, l’individu est anonyme, perdu au milieu d’une foule où la solitude féconde est interdite. L’administration règle la vie de ces fantômes qui passent d’une existence d’ombres à la mort, sans qu’aucune personne ne ressente l’événement comme humain ou significatif.

Raymond Aron, « L’essence du totalitarisme. À propos de Hannah Arendt », Commentaire, 2005/4 (Numéro 112), p. 943-954 13.

Raymond Aron, par son autorité intellectuelle et son audience autant académiques que médiatique et éditoriale a fortement contribué à faire connaître l’œuvre et la thèse d’Hannah Arendt en France. Comme elle, il associe nazisme et stalinisme dans une catégorie commune de "totalitarisme", au moins pour certaines périodes de ces deux régimes et histoires mais il les distingue aussi au regard de l’idéal qui sert de finalité générale au mouvement totalitaire :

L’objectif que se proposait le parti national-socialiste était de refaire la carte raciale de l’Europe, d’éliminer certains peuples tenus pour inférieurs, d’assurer le triomphe de tel peuple, jugé supérieur. A ce moment-là sévit une terreur plus encore imprévisible que celle qui pouvait frapper les citoyens soviétiques et dont surtout l’objectif est autre. L’objectif que se donne la terreur soviétique est de créer une société entièrement conforme à un idéal, cependant que, dans le cas hitlérien, l’objectif est purement et simplement l’extermination.

C’est pourquoi, passant de l’histoire à l’idéologie, je maintiendrai, au point d’arrivée, qu’entre ces deux phénomènes la différence est essentielle, quelles que soient les similitudes. La différence est essentielle à cause de l’idée qui anime l’une et l’autre entreprise ; dans un cas l’aboutissement est le camp de travail , dans l’autre la chambre à gaz. Dans un cas est à l’oeuvre une volonté de construire un régime nouveau et peut-être un autre homme, par n’importe quels moyens ; dans l’autre cas une volonté proprement démoniaque de destruction d’une pseudo-race.

Raymond Aron, Démocratie et totalitarisme, Paris : Seuil, 1975, p.298-299. 14

Dans cette même période de l’histoire de la science politique, période durant laquelle se débat sur le totalitarisme fut abondant, Pierre Ansart présente une "Sociolgie des totalitarisme" comparant le totalitarisme stalinien et hitlérien :

Sociologie des totalitarismes par Pierre Ansart

"L’étude des sociétés soumises à l’emprise d’un Etat totalitaire se heurte à des difficultés particulières. C’est en effet l’un des premiers objectifs de ces Etats que de contrôler intégralement la diffusion des informations concernant les structures sociales et leurs transformations, les fonctionnements et dysfonctionnements, les conflits propres à la société civile, les conditions réelles d’existence des populations. Durant la période stalinienne, toute divulgation d’informations sociales auprès d’un observateur étranger était passible de sanction pénale ; durant la période hitlérienne, les sociologues allemands durent se conformer aux thèses officielles ou se résigner à l’exil.

Les questions que pose une sociologie des totalitarismes vont, en effet, à l’encontre du projet de l’ "Etat total". Il s’agit de recherche quels traits particuliers marquent la société dans une situation où l’Etat prétend la réduire à ses propres décisions, prétend s’approprier toutes les manifestations et tous les dynamismes de cette société. Qu’en est-il de la société réelle dans une situation où la distinction entre l’Etat et la société civile est explicitement niée par les détenteurs du pouvoir politique, où tous les appareils d’Etat conjuguent leur emprise pour détruire toute vélléité d’indépendance et des groupes ?"

Texte au format image (jpg) en fichier PDF, [pp. 160-267], à télécharger un fichier de 49,5 Mo à partir de la bibliothèque numérique "Les classiques des sciences sociales" : http://classiques.uqac.ca/contemporains/Leca_Jean/traite_de_sc_pol_t2/traite_de_sc_pol_t2.html


Pierre Ansart, "Sociologie des totalitarismes", in : Madeleine Grawitz, Jean Leca, dir., Traité de science politique. Tome 2 : Les régimes politiques contemporains, Paris : Les Presses universitaires de France, 1re édition, 1985, pp.161-197 : Texte intégral 15

2- L’image repoussoir et ambiguë du régime autoritaire

Les régimes autoritaires sont généralement caractérisés par opposition aux situations totalitaires et aux régimes démocratiques.

  • À la différence des systèmes totalitaires, ils n’exigent pas des citoyens qu’ils partagent et respectent intimement — dans leurs actes les plus quotidiens — l’idéologie politique du régime. Certains régimes autoritaires se contentent d’une indifférence généralisée des citoyens à l’égard de la vie politique ou d’une adhésion de façade qui n’engage pas un modelage des mentalités.
  • Par rapport aux régimes démocratiques, la différence est plus incertaine. Pour Guy Hermet Les régimes autoritaires », Traité de Science Politique, 1985 16), l’autoritarisme désigne :

Un rapport gouvernants-gouvernés reposant de manière suffisamment permanente sur la force plutôt que sur la persuasion. Également une relation politique dans laquelle le recrutement des dirigeants relève de la cooptation et non de la mise en concurrence électorale des candidats aux responsabilités publiques.

Guy Hermet, « Les régimes autoritaires », Traité de Science Politique, 1985 17.

Commentaire de la citation : le premier critère est trop approximatif pour être satisfaisant, puisque toutes les formes de gouvernement se stabilisent grâce à la force (système de police) et à la persuasion (idéologie politique, socialisation politique). Le second critère est également problématique : certes la concurrence électorale (multipartisme) caractérise les régimes démocratiques, mais les formes de cooptation ne sont pas absentes de ces régimes (ex. : cooptation des futurs candidats au sein des partis politiques, cooptation des conseillers ministériels au sein du gouvernement...) et tous les responsables participants, au sommet de l’État, à la définition des politiques publiques, ne sont pas élus (ex. : rôle politique des hauts fonctionnaires).

"Crise et effondrement de la démocratie", par Juan J Linz.

Extrait de :
Juan J Linz, « L’effondrement de la démocratie, autoritarisme et totalitarisme dans l’Europe de l’entre-deux-guerres », Revue internationale de politique comparée, 2004/4 (Vol. 11), p. 531-586

"J’avais noté dans mon ouvrage que, le plus souvent, l’effondrement des démocraties était dû à l’échec du leadership démocratique et non à la force des partis antidémocratiques. Cela est particulièrement vrai dans le cas des effondrements d’avant les années 30 et même plus tard dans les Balkans et l’Europe de l’Est. L’échec de la classe politique libérale-démocrate, l’instabilité et l’inefficacité gouvernementales y étaient encore plus importants." (ouvrage : Linz J., 1978, The Breakdown of Democratic Regimes : Crisis, Breakdown and Reequilibration, Johns Hopkins University Press, Baltimore)

Crise et effondrement de la démocratie

64 - Dans mon travail sur l’effondrement des démocraties ( 1976), j’ai insisté sur l’importance de la contingence, me fondant sur Friedrich Meineke pour qui “Dies war nicht notwending”. Depuis ont paru d’importants travaux réalisés par Rueschemeyer, Huber Stephens et Stephens, et, plus récemment, la collection d’études de cas par pays à partir d’un canevas commun dirigée par Berg-Schlosser [44]. Tous sont plus sociologiques, mais ont une perspective plus structurale, ce qui laisse peu de place à la contingence. Tous mettent l’accent sur l’effondrement au détriment du fascisme et surtout du type de régime mis en place suite à l’effondrement. Ces deux derniers problèmes sont au moins, sinon plus, sujets à la contingence. La brillante “histoire évidentielle” [45] d’Henry Turner [46], en s’intéressant à un petit groupe d’hommes qui en janvier 1933 portèrent Hitler à la Chancellerie, souligne l’importance de la contingence et des acteurs individuels plus que les facteurs structurels macro sociaux.

65 - J’avais noté dans mon ouvrage que, le plus souvent, l’effondrement des démocraties était dû à l’échec du leadership démocratique et non à la force des partis antidémocratiques. Cela est particulièrement vrai dans le cas des effondrements d’avant les années 30 et même plus tard dans les Balkans et l’Europe de l’Est. L’échec de la classe politique libérale-démocrate, l’instabilité et l’inefficacité gouvernementales y étaient encore plus importants. Ce qui a permis à des petits groupes de conspirateurs d’abattre la démocratie et la démocratisation avec l’aval passif des rois, des militaires non-cons-pirateurs et d’une population peu disposée à soutenir le régime en place et accueillant même la dictature, soulagée voire pleine d’espérance. Le haut niveau de mobilisation et de polarisation politiques en Italie et plus tard en Allemagne, en Autriche et en Espagne (de 1936) ne doit pas être étendu à l’Espagne (de 1923), à la Pologne et le Portugal des années 20, ou encore aux États Baltes. Dans ces cas, la crise était, autant sinon plus, sociale et économique.

66 - Une approche multicausale et dynamique demeure toujours pour moi une nécessité. Mais si je devais privilégier certains facteurs, je mettrais l’accent sur les problèmes de légitimité des institutions démocratiques et de l’État, ainsi que le rôle des acteurs politiques. Le niveau de la croyance d’une population dans la démocratie comme meilleur moyen d’organiser la vie politique et légitimer les gouvernants était déterminant. De même, l’empressement et la capacité de ceux, non impliqués dans une alternative idéologique antidémocratique, à remettre à plus tard leurs conflits pour permettre la gouvernabilité du régime étaient tout aussi importants. Plus importante encore était la présence d’acteurs politiques semi-loyaux, prêts à collaborer avec et à justifier des mouvements et des acteurs antidémocratiques.

67 - Les régimes autoritaires des années 20 et même certains des années 30 furent mis en place par un coup d’État initié ou accepté par ceux qui étaient au pouvoir, avec l’accord et l’appui des militaires. Dans les années 20, le régime hongrois de Horthy-Bethlen est né d’une guerre civile (avec un appui étranger) contre les communistes. Dans les années 30, le tournant autoritaire du gouvernement autrichien rencontra une résistance populaire canalisée par le parti social-démocrate qui conduisit à une courte guerre civile et à un putsch nazi avorté.

68 - Seul en Espagne, l’établissement d’un gouvernement autoritaire résulta d’une longue et sanglante guerre civile. On n’analysera pas ici les raisons de cette tournure particulière pour mettre l’accent sur quelques différences décisives. Le coup d’État n’était pas une initiative gouvernementale, mais le fait de militaires organisant un soulèvement contre un gouvernement bourgeois de gauche minoritaire. Il se produisit dans une société occidentale relativement industrialisée, avec des mouvements ouvriers bien organisés dont certains étaient porteurs d’une idéologie révolutionnaire, et une classe moyenne conservatrice – dans les villes et à la campagne – se sentant menacée. À partir de 1936, l’expérience européenne du fascisme, de la dictature et de la défaite de la classe ouvrière, généra un haut niveau de polarisation et de propension à la lutte. Ce phénomène était dû à l’échec de l’insurrection militaire en raison du soutien de certains secteurs des forces armées et de la police au gouvernement (ou tout du moins leur non-participation au pronunciamiento) et la mobilisation rapide des milices anarchistes, socialistes et communistes. Cet échec mena immédiatement à la mobilisation de volontaires civils, particulièrement les carlistes et phalangistes. La révolution sociale déclenchée côté républicains et la contre révolution côté rebelles, transforma la tentative de putsch en une guerre civile qui n’a pas eu d’équivalent ailleurs entre 1918 et 1939. De fait, Franco, une fois victorieux, établit un régime autoritaire plus répressif qu’en Hongrie, en Pologne, au Portugal, en Bulgarie, dans les États Baltes et même en Autriche (entre 1934 et 1938) [47]

69 - Dans certains régimes autoritaires de l’entre-deux-guerres, on trouve donc de nombreuses traces d’idéologies plus ou moins en lutte pour l’hégémonie pouvant conduire à un résultat totalitaire. Le fait qu’aucune d’entre elles ne se soit vues accorder un contrôle total par des gouvernants, sans charisme mobilisateur, plus intéressé par le pouvoir personnel, protégeant les différents intérêts et jouant les uns contre les autres, le tout avec des caractéristiques sociales et structurelles complexes – comme l’autonomie relative de l’Église et de l’armée – empêcha le totalitarisme. On notera que cela n’a pas évité la répression ni l’exclusion du discours public d’un grand nombre de valeurs et idées qui, de toute manière, ne nécessitaient pas l’hégémonie d’un dispositif idéologique dominant relativement intégré et certainement pas de la mobilisation ou de la participation.

Notes infrapaginales de l’auteur :

[44] BERG-SCHLOSSER D., “Bedingungen von Demokratie in Europa in der Zwischenkriegszeit”, in BERG-SCHLOSSER D., Empirische Demokratieforschung. Exemplarishe Analysen, Frankfurt/Main Campus, 1999, pp. 141-274.

[45] En français dans le texte.

[46] TURNER Jr H.A., Hitler’s Thirty Days to Power. January 1933, Reading, Mass., Addison-Wesley, 1996.

[47] Il est intéressant de noter que l’interprétation “fonctionnaliste” du totalitarisme comme réponse à la mobilisation et la résistance de la classe ouvrière et des démocrates est inopérante en l’espèce.

Juan J Linz, « L’effondrement de la démocratie, autoritarisme et totalitarisme dans l’Europe de l’entre-deux-guerres », Revue internationale de politique comparée, 2004/4 (Vol. 11), p. 531-586 Texte intégral 19

Entre régime autoritaire et régime démocratique, des différences existent (les régimes fascistes étaient bien différents du nôtre) mais elles dessinent davantage une gradation de situations qu’un clivage net entre les deux types.

  • Le premier critère de gradation est celui du caractère plus ou moins pluraliste et plus ou moins compétitif du jeu électoral : dans les régimes autoritaires, les institutions sont organisées de telle manière que les gouvernants en place ne puissent pas être renversés (pas d’alternance possible). Il peut y avoir des élections mais soit il n’y a qu’un seul parti autorisé (cf. les régimes communistes non totalitaires), soit elles sont entièrement truquées (François et Jean-Claude Duvalier à Haïti, la dynastie Somoza au Nicaragua), soit elles ne concernent pas le chef effectif du régime (le cas du Maroc).
  • Le deuxième critère de gradation est celui du caractère plus ou moins libre de l’expression publique des opinions : les dirigeants autoritaires ne tolèrent pas, normalement, l’expression de désaccords avec eux. La presse, la radio et la télévision sont étroitement contrôlés par les gouvernants en place (télévision d’État, radio d’État, etc). Néanmoins certaines formes de liberté d’expression peuvent être autorisées dans des domaines socialement perçus comme peu « politiques » : la culture, la religion, les loisirs...

Les régimes autoritaires sont extrêmement divers du point de vue de leur organisation institutionnelle et de leur mode de légitimation politique. Entre les dictatures militaires, les régimes oligarchiques et clientélistes d’Amérique latine, les monarchies du Moyen-Orient, les régimes bonapartistes dans la France du XIXe siècle, les bureaucraties autoritaires des États corporatistes de l’entre-deux-guerres (le Portugal de Salazar, le Mexique de Cárdenas) et les États communistes d’Europe centrale jusqu’à la fin des années 1980, les différences sont énormes. Le point commun est la volonté des dirigeants de se soustraire à toute remise en cause de leur pouvoir.

3- La référence valorisante et approximative au modèle démocratique

Alors que le terme de démocratie était péjoratif depuis Aristote jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il est progressivement devenu très valorisant. La très grande majorité des États revendiquent aujourd’hui le qualificatif de démocratie. Pourtant, si l’on définit la démocratie comme le gouvernement du peuple par le peuple, aucun régime politique n’est véritablement démocratique : le gouvernement est toujours exercé par une petite « fraction » de la population, des élites politiques, administratives et économiques qui — quel que soit leur mode de sélection — détiennent très largement la réalité du pouvoir.

Concrètement la démocratie pluraliste articule ensemble deux notions distinctes. D’une part un principe représentatif en vertu duquel le peuple, réputé souverain, délègue à un petit nombre de personnes (oligarchie) élues le soin d’exprimer sa volonté ; d’autre part un principe libéral qui privilégie la libre confrontation des opinions et, par la suite, la libre compétition des candidats à la représentation (pluralisme). On peut donc qualifier ces régimes d’oligarchies-pluralistes (Jean-Gustave Padioleau, L’État au concret 20). Ce qui caractérise ces régimes, c’est donc l’élection des dirigeants au suffrage universel à travers des élections compétitives, disputées à intervalles réguliers. À partir de cet indicateur, on peut identifier un ensemble de régimes politiques qui relèvent d’une logique commune même s’ils se présentent sous des formes institutionnelles variées : régime parlementaire, régime présidentiel, régime d’assemblée...

Cependant, cet indicateur est extrêmement approximatif même si la plupart des personnes s’en contentent. Mais, comme le disait Gaetano Mosca, il est plus satisfaisant de croire que l’on est gouverné en fonction de principes auxquels on adhère plutôt que sous l’effet de la force ou d’une domination. Dans les faits, le pluralisme est toujours limité : certes les mass-médias sont indépendants du pouvoir mais cela n’empêche pas l’instauration de climat d’opinion qui marginalisent les positions dissidentes (Cf. Sous-section - Les tendances de la socialisation politique). Certes, chacun peut être candidat aux élections, mais en pratique il en va autrement : il existe d’importants filtrages de prétendants à la candidature par les partis politiques, par la notoriété médiatique, par les ressources financières, etc. Les électeurs arbitrent donc par leur vote entre un nombre limité de personnes socialement éligibles ce qui faisait dire à Gaetano Mosca : Les représentants ne sont pas élus, ils se font élire. Par le biais de l’élection, les citoyens interviennent dans le choix de gouvernants mais seulement pour certains d’entre eux (les élus) car en pratique les processus de décision politique impliquent aussi des gouvernants non élus (fonctionnaires, conseillers, groupes de pression...).

« Les espaces non pluralistes dans les démocraties contemporaines », de Gille Massardier

Cette interrogation est issue d’une intuition alimentée par une certaine actualité et surtout d’un parcours de recherche au croisement de plusieurs problématiques : 1/celle de la sociologie des experts dans l’action publique, ces gouvernants non élus, et de leur incursion grandissante dans les politiques publiques sur la base d’une des ressources sociales les moins partagées qu’est la connaissance, phénomène alourdissant les présomptions d’élitisme pesant sur l’action publique [Lasswell, 1936 ; Massardier, 1996] ; 2/celle de l’action publique contemporaine et sa « gouvernance », amenant à relever un paradoxe apparent entre, d’un côté, une ouverture pluraliste de celle-ci et, d’un autre côté, une sélection des acteurs ou encore une « efficacité à l’interne » de réseaux clôturés de politiques publiques [Massardier, 2003 ; Papadopoulos, 2002 ; Cole, 1999] ou de « groupes spécialisés » [skill groups, Lasswell, 1936] ; 3/la problématique, fouillée dans le cadre des travaux du CSPC, des recompositions des régimes politiques liées aux transformations des policies, recompositions qui seraient propices à un brouillage des frontières entre les régimes.

Les entrées dans cette question sont de trois ordres : 1. celui du processus de sélection des participants aux échanges politiques fondateurs du policy making [Bryan-Jones, 1994] 2… et confiné dans des espaces sociaux à la fois relativement hermétiques et multiples [Le Gales, Thatcher, 1995] 3… le tout dans le contexte de la déconnection entre ces lieux de décision et la compétition électorale [Leca, 1996]. Enfin, cette interrogation n’est pas sans dommages collatéraux : Peut-on voir poindre un « pluralisme limité », au sens de J. Linz [Linz, 2000], en démocratie ? Peut-on aussi observer des coalitions décisionnelles fermées proches de celles décrites par les observateurs du modèle « bureaucratico-autoritaire » qui décrivaient les autoritarismes des années 1960-1970 [Collier, 1979] ?

On l’a compris, cet article, parce qu’il entre dans la question démocratique via l’analyse du policy-making, ne s’intéresse pas aux procédures de la démocratie électorale ou des institutions démocratiques (partis, séparation des pouvoirs). (...)"

 : « Les espaces non pluralistes dans les démocraties contemporaines », de Gille Massardier

Extrait de : Gilles Massardier, « 1 : Les espaces non pluralistes dans les démocraties contemporaines », dans : Olivier Dabène éd., Autoritarismes démocratiques. Démocraties autoritaires au XXIe siècle. Paris, La Découverte, « Recherches », 2008, p. 29-56.

(...)

Conclusion loin de l’évidence démocratique, un tableau contrasté des démocraties : entre pluralisme et sa limitation

On l’a compris, déceler les lieux de « pluralisme limité », en entrant par l’analyse de l’action publique, dans les démocraties occidentales signifie :

1. Prendre en considération un constat général qui semble s’appliquer à la plupart des formes de policy making : la coupure entre « politique des problèmes » et « politique électorale », tendance générale du policy making correspondant au schéma n° 2 ci-dessus. Mais il faut affiner puisqu’il est loisible de repérer des degrés de coupure. D’un côté, certaines procédures ont le mérite de gérer cette coupure (conférence de consensus, commission de concertation…) puisque les représentants élus sont, au moins dans l’esprit des textes, intégrés au processus. D’un autre côté, le critère de l’efficacité par l’affranchissement de la contrainte de la démocratie représentative et l’autonomie des élites négociatrices autorise à penser que la fermeture « solidaire » construit des coalitions qui limitent le pluralisme.

2. Décrire un tableau contrasté des démocraties : un panel de situations allant de la démocratisation de la démocratie aux coalitions autoritaires [14]. Les démocraties occidentales sont régies par un panel de modes pluriels de fabrication des politiques publiques : du plus classique, polyarchique et pluraliste où des élites et groupes d’élites concurrents se disputent l’accès aux ressources publiques et où la politique électorale peut rester l’outil de définition des programmes d’action, jusqu’au plus oligarchique, coopté et clôturé des modes coalisés où les gouvernants élus sont marginalisés ou bien acquis à la cause interne de la coalition.

3. Interroger l’évidence démocratique des théories de l’action publique : les approches en termes de gouvernance ou de « démocratie technique » reposent sur une évidence démocratique qui laisse des points aveugles qui obstruent les brèches propices à une réflexion complète et sereine sur les recompositions sociopolitiques des démocraties occidentales dont l’actualité la plus récente montre combien la limitation du pluralisme n’est pas seulement une abstraction pour politologue obnubilé par ses modèles.

Mais les constats rapides et, encore moins, les suspicions engagées vis-à-vis de la démocratie ne suffisent. Un programme de recherche s’ouvre devant nous. Cet article et sa question initiale méritent de plus amples débats et des investigations empiriques pour en discuter les hypothèses. Ils n’avaient d’autres ambitions que, d’une part, de déplacer le regard vers des points aveugles de la définition des régimes démocratiques contemporains et, d’autre part, d’apporter quelques éléments de discussion (eux-mêmes à débattre) en vue du développement futur d’investigations empiriques. Enfin, puisse cet article confirmer le caractère fructueux de l’entrée dans la problématique des régimes politique par celle de l’analyse des politiques publiques.

Note infrapaginale de l’auteur :
[14] En cela, cet article propose une prudence analytique plus grande que les approches de A. Insel (en terme de « post-démocratie », Insel, 2005) ou A. Caillé (en terme de « totalitarisme parcellitaire », Caillé, 2005) dans la mesure où elles étendent le constat à l’ensemble du processus décisionnel voire au système marchand dans son ensemble ( « totalitarisme marchand » de A. Caillé).

Gilles Massardier, « 1 : Les espaces non pluralistes dans les démocraties contemporaines », dans : Olivier Dabène éd., Autoritarismes démocratiques. Démocraties autoritaires au XXIe siècle. Paris, La Découverte, « Recherches », 2008, p. 29-56. Texte intégral 21

On le voit, l’idée de gouvernement du peuple par le peuple est davantage un mythe politique qu’une réalité sociologiquement observable. Dans ce régime, l’élection apparaît moins comme un instrument de gouvernement aux mains du peuple que, selon l’analyse de Joseph Schumpeter (Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942 22), un mode de désignation des hommes habilités à gouverner au terme d’une lutte portant sur les votes du peuple. Dans une démocratie représentative, affirme-t-il, le peuple n’engendre pas les décisions politiques en élisant des individus qui se réunissent ensuite pour accomplir sa volonté. Le peuple désigne seulement, entre plusieurs concurrents, ceux dont les volontés deviendront des décisions publiques. Aussi donne-t-il de la démocratie la définition suivante :

Un système institutionnel aboutissant à des décisions politiques, dans lequel des individus acquièrent le pouvoir de statuer sur ces décisions à l’issue d’une lutte concurrentielle portant sur les votes du peuple.

Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942 23.

Recherches en cours, en science politique (janv. 2017) :

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La démocratie à l’épreuve de l’autoritarisme
(Appel à communication, janv. 2017)

"Depuis les années 1960, les catégories de démocratie et autoritarisme n’ont cessé d’être interrogées. Les travaux de Juan J. Linz ont insisté sur la multiplicité des formes de régimes autoritaires, prenant en compte des variables telles qu’un pluralisme limité et l’absence de mobilisations collectives (Linz, 2000). La fin de la guerre froide, la « troisième vague de démocratisation » et ses désenchantements successifs ont remis en question l’utilité des typologies qui avaient prévalu jusqu’alors, avec de nouveaux travaux sur le phénomène de « l’autoritarisme électoral » (Schedler 2006 ; 2013). Occupant une zone grise entre régimes autoritaire et démocratique, s’appuyant sur des éléments de légitimation électorale, ces régimes « hybrides » seraient en voie d’expansion (Diamond, 2002 ; Schedler, 2002). Ces constats ont produit de nouvelles typologies, avec la profusion de termes comme « démocratie électorale », « semi-démocratie », « autoritarisme compétitif », etc. (Özbudun, 2011 ; 2015).

Nonobstant la contribution de ces travaux à remettre en question les cadres classiques de l’analyse politique comparée, leur approche taxinomique se heurte à des limites. Ces typologies peinent à saisir des régimes dont la stabilisation tient à l’habileté de leurs dirigeants à jouer sur différents registres de légitimation, voire à mettre en avant certains dispositifs de représentation et de participation pour mieux justifier leurs pratiques autoritaires. Prenant acte des rapprochements graduels – tout comme des distinctions persistantes – entre les situations et « régimes partiels » autoritaires et démocratiques, des chercheurs les ont approchés à travers la recomposition des rapports politics/policies (Camau, Massardier, 2009).

Ce colloque vise à réinterroger la frontière démocratie/ autoritarisme à travers leurs rapprochements et emprunts mutuels. Sans chercher à classifier un type de régime de manière définitive, nous nous intéresserons aux usages politiques des éléments associés à un régime démocratique ou autoritaire mais aussi à la circulation transnationale de ces dispositifs, de manière attentive au contexte. (...)"

(Lire la suite, en ouvrant la fenêtre déroulante ci-dessous)

 : « La démocratie à l’épreuve de l’autoritarisme » (Extraits de l’appel à communications pour le colloque international les 16 et 17 novembre 2017 à l’ENS de Lyon)

(...)

"En matière de circulation de modèles, l’approche transitologique a produit de nombreux ouvrages consacrés aux stratégies internationales de soutien aux réformes et à la « dimension extérieure de la démocratisation » (Whitehead, 1996). Privilégiant une approche évaluative, voire téléologique, cette vaste littérature sur la « transition » voire la « consolidation démocratique » comporte un certain nombre de points aveugles et a fait l’objet de sévères critiques (Guilhot, Schmitter, 2000 ; Dobry, 2000 ; Wedel, 2001).

La redécouverte du phénomène de « promotion de l’autoritarisme » n’a pas forcément signifié de changement de paradigme pour autant. Les stratégies pro-démocratiques et pro-autoritaires ont été étudiées de manière parallèle, en étant considérées comme antinomiques et distinctes (Vanderhill, 2014 ; Obydenkova, Libman, 2015). Peu interrogé, le lien entre les deux n’a pour l’essentiel été saisi qu’à travers la circulation de savoirs de gouvernement autoritaire (Heydemann, Leenders, 2011) ou à travers les « effets inattendus » de ces stratégies (Börzel, 2015). Proposant de dépasser l’idée selon laquelle les régimes démocratiques contribuent forcément au renforcement de la démocratie à l’étranger, alors que des régimes autoritaires ne s’inspirent que de leurs semblables, nous proposons d’affiner ici leur relation. Cela suppose de se pencher d’une part sur les dynamiques de circulation transnationale de savoirs de gouvernement entre différents types de régime et, d’autre part, sur les professionnels qui qualifient et nomment les régimes, les défendent ou les pourfendent, notamment à l’international. Il s’agit, dès lors, d’analyser les acteurs, les modalités et les contenus de la promotion de pratiques démocratiques ou autoritaires ainsi que les effets et les impensés de ces entreprises. Plusieurs axes de réflexion sont ainsi proposés.

1. Identifier et qualifier les régimes démocratiques et autoritaires : luttes de classement

Si la promotion de la démocratie est devenue un marché professionnel majeur depuis la guerre froide (Guilhot, 2005), elle a connu son apogée dans les années 1990. Cette entreprise s’inscrit dans des dynamiques plus larges d’ingénierie politique et sociale à l’échelle internationale (en matière de gestion et résolution des conflits, de réforme de l’État et de défense des droits humains). Elle s’accompagne d’évaluations et de classements des régimes et des pratiques par des « agences de notation » politique (ONG spécialisées, organismes parapublics, think tanks). Les évaluateurs de la démocratie, qui en sont en même temps des promoteurs, seront étudiés dans cet axe. L’expansion et la professionnalisation du marché d’indicateurs et de classements du degré de démocratie tout comme l’émergence d’une expertise spécialisée dans l’observation des élections méritent d’être analysées dans ce contexte. Il s’agit ainsi d’étudier les différents professionnels de ces opérations de qualification, avec une attention particulière portée aux luttes symboliques et politiques ainsi qu’aux enjeux de ces classements.

2. Circulations transnationales des dispositifs « démocratiques » et « autoritaires »

Une manière d’interroger à nouveaux frais l’opposition entre démocratie et autoritarisme consiste à se pencher de plus près sur la circulation transnationale de dispositifs et pratiques de régulation politique. Plusieurs études ont éclairé les ressorts de propagation de recettes de mobilisation pacifique et antiautoritaire via, par exemple, la vague des « révolutions de couleur » (O’Beachàin & Polese ; 2010 ; Petric, 2012). Les fondations issues des pays occidentaux ont contribué à la légitimation des élites réformatrices (Dakowska, 2014 ; Guilhot, 2005), relayées par des ONG et think tanks locaux (Anguelova-Lavergne, 2012, Bigday, 2017). La question se pose de la manière dont cette assistance et ses modalités techniques sont susceptibles d’être reproduites ou subverties. Des démocraties récentes peuvent ainsi, à leur tour, se lancer dans des activités internationales de conseil en mettant en avant leur expérience du « totalitarisme » ou leur caractère post-autoritaire comme autant de gages de leur savoir-faire spécifique (Pospieszna, 2014). De même, des « démocraties électorales » ou des régimes autoritaires peuvent développer des stratégies d’autopromotion en empruntant aux logiques de mobilisation, à des formes organisationnelles ou à des stratégies de communication pratiquées dans des démocraties établies (en établissant des ONG, des think tanks, en s’appuyant sur des mouvements « civiques », etc.) (Bank & Edel, 2015), en puisant dans ce que certains experts ont qualifié de « boîte à outils antidémocratique » (Walker, 2016, p. 51). Si la dimension extérieure y tient une place particulière, la circulation transnationale des professionnels et des dispositifs ainsi que le contenu des pratiques promues pourraient être creusés.

3. Les registres de légitimation du pouvoir

Cet axe souhaite se pencher sur les registres de légitimation mobilisés par les détenteurs du pouvoir (autour, par exemple, de la lutte contre des ennemis extérieurs ou intérieurs, de la défense de l’intégrité territoriale ou encore, du principe d’autodétermination des peuples) (Schatz, 2009). Une attention particulière sera portée à la production discursive et idéologique ainsi qu’à la mobilisation de symboles et passés (autoritaires). Ces usages peuvent être auto-légitimants (revaloriser la figure d’un « père de la nation ») mais aussi délégitimants (fustiger l’opposition politique dans son ensemble comme des héritiers de l’ancien régime par exemple). L’analyse vise à saisir, de manière comparée, la façon dont des gouvernants (ou des prétendants au pouvoir) font appel aux notions de nation, patrie, valeurs traditionnelles, dont ils fustigent les prétendues « dérives » de la démocratie libérale voire appellent à des formes « non libérales » de la démocratie. Il conviendrait aussi de confronter ces discours et dispositifs de légitimation aux usages qui en sont faits. Ces tentatives hybrides de légitimer le pouvoir en place par le recours parallèle à des pratiques démocratiques (élections ; mécanismes de participation, même encadrée, cf. Allal, 2016) et à des constructions idéologiques autoritaires se retrouvent dans différents contextes, qu’il s’agisse des pays du Maghreb, de la Turquie, des pays d’Amérique latine ou d’Europe centrale.

Ces trois axes constituent des orientations de réflexion et ne sont nullement exclusifs. Nous attendons des propositions basées sur des recherches empiriques originales et théoriquement fondées, dont l’inscription dans les sciences sociales sera expliquée (science politique sociologie, anthropologie…). Les propositions de communication, en français ou en anglais (800 mots maximum), indiqueront le matériel empirique mobilisé, le cadre temporel et spatial privilégié, l’axe dans lequel pourrait s’inscrire la communication.

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Références

Allal A. (2016), « ‘‘Penser global, agir dans un bocal : Participation locale, régulation néo-libérale et situation autoritaire en Tunisie (2006-2010)’’ », Gouvernement et action publique, n°2, p. 153-181.
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Jérôme VALLUY‚ « Segment - L’identification contemporaine des formes de gouvernement : totalitaire, autoritaire, démocratique  »‚ in Transformations des États démocratiques industrialisés - TEDI  - Version au 6 décembre 2019‚  identifiant de la publication au format Web : 32