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SECTEUR COURANT DU MANUEL > TEDI - Transformations des États démocratiques industrialisés > Jérôme VALLUY    

Segment - L’idéologie politique : aveuglement et domination

D. Rédaction stable pour relecture collective
II. En cours d’éditorialisation


SOMMAIRE

Le mot idéologie est un terme d’usage courant généralement employé dans un sens polémique de dénonciation des doctrines politiques ou représentations sociales de l’adversaire. C’est ce sens courant que retient Jean Baechler comme « définition préalable » à sa recherche :

J’appellerai idéologique toute proposition ou tout ensemble de propositions, plus ou moins cohérentes et systématisées, permettant de porter des jugements de valeurs sur un ordre social (ou secteur quelconque de l’ordre social), de guider l’action et de définir les amis et les ennemis. En un mot, l’idéologie m’apparaît par essence polémique et politique.

Jean Baechler, « De l’idéologie », 1972 1.

Mais le mot idéologie est également un concept de sciences sociales utilisé pour différencier certains ensemble d’idées de celles produites par la science d’une part et également pour examiner les dimensions idéelles de diverses formes de domination sociale. Dans cette perspective scientifique le concept peut également avoir des significations proches du mot « culture » (voire de « civilisation ») lorsqu’il amène, par exemple, l’anthropologue Louis Dumont à comparer des configurations sociales anciennes et modernes, hiérarchiques et égalitaires 2. À l’inverse, le mot idéologie a aussi été utilisé pour désigner des représentations sociales très locales ou sectorielles qui ne sont pas partagées par l’ensemble d’une société nationale mais pas un segment en son sein, comme une secteur d’action publique par exemple 3.

L’usage scientifique du terme idéologie ne donne pourtant pas lieu à consensus en sciences humaines et sociales ; le sens varie selon les auteurs et les courants de pensée. On peut néanmoins retenir deux éléments de définition (déformation et domination) qui permettent de distinguer l’idéologie de la culture — étudiée ci-après sous l’angle de la « culture civique » — tout en restant très prudent sur la portée de cette démarcation tant au regard des observations anthropologiques que de l’improbable observation de cultures qui n’intégreraient dans leurs représentations sociales aucune erreur ou déformation et aucune idée tendant à faire accepter une forme de domination sociale.

1- Idéologie et déformation

L’idéologie est un ensemble d’idées généralement fausses ou indémontrables (mais incluant quelques idées vraies) [a]... et formant un système doté d’une relative cohérence interne [b]

  • [a] Dans la pensée marxiste, et pour Karl Marx en particulier, l’idéologie est l’ensemble des idées fausses produites par les dominants pour justifier leur exploitation de classe (ex. : la philosophie des droits de l’homme et de l’égalité des droits est une idéologie qui dissimule la réalité des inégalités entre capitalistes et travailleurs). L’idéologie est trompeuse ; elle s’oppose à la science (ex. : la science sociale, prolétarienne, qui révèle la réalité des inégalités sociales). L’idéologie est d’autant plus trompeuse qu’elle peut contenir des éléments de vérité scientifique comme l’ont toujours souligné les grands théoriciens inspirés par la pensée marxienne (Antonio Gramsci, Écrits politiques. Tome 1 : 1914-1920, 1974 4 ; Louis Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’État », 1970 5 ; Pierre Bourdieu, Luc Boltanski, "La production de l’idéologie dominante", In : Actes de la recherche en sciences sociales. 1976 6). Cette définition de l’idéologie n’est pas exclusivement celle des penseurs marxistes. Des sociologues antimarxistes comme Talcott Parsons ou Raymond Aron dans les années 1950 et 1960, définissaient eux-aussi l’idéologie par opposition à la science. Leur préoccupation est différente de celle des marxistes : il s’agit d’arriver à distinguer les discours vrais et les discours faux, d’un point de vue scientifique. Ils rejettent dans la catégorie « idéologie » ce qui ne relève pas de la science telle qu’ils la définissent. Raymond Aron distingue ainsi, dans le champ de la science politique, "théorie" (scientifique) et "idéologie" 7. Par ailleurs, de nombreux théoriciens ont tenté de dépassé l’opposition science / idéologie. Paul Ricoeur, par exemple dans son article « Science et idéologie », s’inscrit dans cette perspective mais reconnaît ne pas pouvoir évacuer totalement l’opposition 8, et examine dans un article ultérieur, les relations entre « Idéologie et utopie » pour en dégager les significations comme expressions de l’imaginaire social et leurs interrelations fortement corrélées aux rapports de domination 9.
  • [b] Pour tous ces auteurs, une idéologie regroupe des idées qui forment un ensemble relativement cohérent. Cette cohérence a été volontairement recherchée par certains théoriciens. Les idéologies ne sont pas de simples juxtapositions de croyances ; elles s’élaborent sur la base d’un travail d’explication théorique et doctrinal. Les plus grandes d’entre elles — libéralisme, socialisme révolutionnaire, humanisme philosophique — s’adossent à des œuvres majeures dans l’histoire des idées politiques : Adam Smith, Karl Marx, Jean-Jacques Rousseau, etc. Mais d’autres formes de mise en cohérence doctrinale peuvent s’observer à travers des courants de pensée (ex. : le courant des « empiristes anglais » théorisant la société civile), des productions éditoriales (ex. : le journal The Federalist pour la révolution américaine 10), des enseignements académiques (ex. : la doctrine du Rechtsstaat dans les universités prussiennes), des associations, partis ou regroupements de partis (ex : Association internationale des travailleurs en 1864 11 puis l’Internationale ouvrière en 1889 12 dans la diffusion du marxisme?).

2- Idéologie et domination

Domination selon Anne-Catherine Wagner

Max Weber (1) différencie la domination de la simple capacité à faire triompher sa volonté. La domination suppose la chance de trouver un groupe de personnes prêtes à obéir à un ordre déterminé : elle repose donc rarement sur le seul rapport de force, mais doit aussi susciter l’assentiment du dominé. Toutes les dominations cherchent à éveiller et à entretenir la croyance en leur légitimité. Max Weber distingue ainsi trois types de domination en fonction des types de légitimité sur lesquelles elles s’appuient : la domination traditionnelle s’exerce en vertu de la croyance en la légitimité de la tradition ; la domination charismatique repose sur la soumission au caractère exceptionnel, sacré, à la vertu héroïque ou à la valeur exemplaire de la personne qui exerce le pouvoir ; la domination rationnelle-légale ou légale-rationnelle prend appui sur la croyance en la légalité des règlements adoptés.

Pierre Bourdieu (2) prolonge l’analyse des mécanismes qui rendent possible cette adhésion des dominés. La coercition et la répression physique cèdent de plus en plus la place aux contraintes douces et dissimulées de la violence symbolique : les acteurs subissent la domination qui s’exerce à leur insu, et ils contribuent ainsi à son exercice. Un rapport de domination (de classe, de genre, de race, etc.) ne peut se perpétuer que s’il parvient à obtenir cette reconnaissance, qui est aussi méconnaissance de l’arbitraire des rapports de force sur lequel il est fondé. Les structures de domination sont ainsi à la fois sociales et mentales : dominants et dominés ont les mêmes catégories de perception, les mêmes principes de divisions du monde social, les mêmes structures d’opposition (haut/bas, masculin/féminin, distingué/ vulgaire, etc.).

Les structures de domination ne sont pas anhistoriques. Elles résultent de luttes entre les dominants au sein du champ du pouvoir, luttes qui peuvent d’ailleurs engager des alliances avec des dominés. Elles sont aussi le produit d’un travail incessant de reproduction, auquel concourent des institutions (Églises, école, État, famille), pour faire apparaître comme « naturelles » les relations de dominations. C’est la différence entre le pouvoir et la domination : le pouvoir se voit, la domination doit être dévoilée (3). Le travail sociologique de dévoilement (§ 4), de « dénaturalisation » des relations sociales contribue ainsi à la possibilité d’une émancipation par rapport à ces structures de domination.

Notes :
1 . Max Weber, Économie et société, 1. Les catégories de la sociologie, op. cit.
2 . Pierre Bourdieu, La distinction, op. cit., 1979 ; Méditations pascaliennes, Seuil, coll. « Liber », 1997 ; La domination masculine, Seuil, coll. « Liber », 1998.
3 . Luc Boltanski, De la critique. Une sociologie de l’émancipation, Gallimard « nrf Essais », 2009.

Anne-Catherine Wagner, « Domination », Sociologie, Les 100 mots de la sociologie, mis en ligne le 1er janvier 2015 - Texte intégral

Dans les pensées marxistes, l’idéologie reflète et préserve les intérêts de la classe dominante qui parvient à imposer ces idées par un processus de « violence symbolique ».

À la suite de Karl Marx et Friedrich Engels (L’idéologie allemande, 1845 13), les penseurs marxistes distinguent infrastructure et superstructure : l’infrastructure correspond aux relations matérielles entre capitalistes et travailleurs dans l’entreprise et la société ; la superstructure est un simple reflet (idéologique) de l’infrastructure — croyances, idées dominantes, lois et institutions... 

La classe qui dispose des moyens de production matérielle dispose du même coup des moyens de production intellectuelle si bien que (...) les pensées dominantes ne sont pas autre chose que l’expression idéale des rapports matériels dominants (...) qui font d’une classe la classe dominante.

Friedrich Engels et Karl Marx, L’idéologie allemande, 1845 14

Cette classe dominante contrôle l’État et impose à toute la société son hégémonie idéologique, ses valeurs, ses représentations du monde. Les classes dominées n’ont pas conscience de subir cette idéologie ; elles l’acceptent par ignorance ce qui correspond au phénomène d’aliénation.

Cette conception a été complétée par Antonio Gramsci (fondateurs du parti communiste italien, mort en prison en 1937) qui montre comment les idéologies sont produites : chaque classe sociale à ses propres « intellectuels organiques » qui expriment ses revendications, défendent ses intérêts, élaborent sa doctrine.

  • Ex. n°1 : la bourgeoisie française 1789 a eu ses avocats, journalistes et philosophes, luttant pour arracher à l’Église le contrôle idéologique de la société.
  • Ex. n°2 : cette théorie permet ainsi de préciser le rôle du Parti Communiste en tant qu’« intellectuel organique collectif » de la classe ouvrière.

Un autre auteur marxiste, français, Louis Althusser, dans un texte célèbre (Idéologie et appareils idéologiques d’État, 1970 15) distingue les appareils répressifs d’État (armée, police) des appareils idéologiques d’État (famille, église, école, médias...) qui, dit-il, diffusent des visions du monde, des représentations de la réalité, assurant l’acceptation tendancielle dans la population des hiérarchies économiques et sociales, de l’ordre politique, en dissimulant l’arbitraire inégalitaire de ces hiérarchies et de cet ordre, donc leur perpétuation. Pour Althusser, l’appareil idéologique dominant mis en place par la bourgeoisie est l’appareil scolaire qui a historiquement remplacé l’Église dans ce rôle de diffusion et d’inculcation de croyances favorables au maintien du système politique en place.

La spécificité de la théorie althussérienne de l’idéologie peut se résumer en deux thèses fondamentales :
1 - L’idéologie a dans toute société — divisée ou non en classes — une fonction première commune : assurer la cohésion du tout social en réglant le rapport des individus à leur tâches.
2 - L’idéologie est le contraire de la science.

Jacques Rancière, « Sur la théorie de l’idéologie politique d’Althusser », 1973. 16.

Aliénation par Philippe Coulangeon

Le concept d’aliénation, issu du vocabulaire du Droit, où il se réfère au transfert de propriété, a été initialement importé en sociologie par Karl Marx pour caractériser la condition des travailleurs en régime capitaliste, séparés du produit de leur travail et privés de la maîtrise de son organisation. Il désigne par extension l’ensemble des situations de dépossession de l’individu au profit d’entités extérieures et de perte de maîtrise des finalités de son activité. De ce fait, l’aliénation aboutit à priver l’homme de son humanité même, en l’assimilant à un rouage interchangeable et privé du contrôle de lui-même. La postérité du concept doit beaucoup à sa mobilisation dans les sphères de la politique et de la culture. Dans le domaine politique, les situations d’aliénation se manifestent à travers l’adhésion des individus à des buts contraires à leurs intérêts et résultent de l’action des « appareils idéologiques » (1). L’aliénation idéologique procède ainsi, au plan individuel et collectif, de l’adoption d’une « fausse conscience », qui se manifeste aussi dans l’ordre de la culture, à travers l’action des médias de masse et de l’industrie de la culture et du divertissement (2). Dans la sociologie contemporaine, le concept d’aliénation est notamment présent en filigrane dans les théories de la domination symbolique et de la légitimité culturelle (3).

Notes
1 . Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Paris, Gallimard, 1978.
2 . Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, La dialectique de la raison, Paris, Gallimard, [1944], 1974.
3 . Pierre Bourdieu, Alain Darbel, Jean-Pierre Rivet, Claude Seibel, Travail et travailleurs en Algérie, Paris-La Haye, Mouton, 1963.

Philippe Coulangeon, « Aliénation », Sociologie, Les 100 mots de la sociologie, mis en ligne le 01 janvier 2014 Texte intégral

Cette critique de l’école a été prolongée plus récemment par les travaux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (La reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, 1970 17). Ils montrent comment le système scolaire participe à un conditionnement idéologique favorable à la reproduction des hiérarchies sociales. Ils parlent alors de « violence symbolique » pour désigner ce phénomène insidieux d’imposition dans l’apprentissage scolaire et la configuration du système scolaire (mais aussi dans les autres instances de socialisation politique que sont la télévision, le cinéma, les journaux...) de significations, de valeurs, de visions du monde, comme légitimes, alors qu’elles masquent des rapports de forces et des divergences d’intérêts sociaux. Le concept de « violence symbolique » rejoint celui d’« aliénation » en décrivant un mécanisme d’endoctrinement participant à celle-ci, notamment par inculcation d’un sentiment d’infériorité intériorisé par les dominés.

Pour l’ensemble des auteurs marxistes, l’hégémonie de la classe dominante se fonde sur une combinaison de la force et du consentement. Dans l’État bourgeois occidental, la structure du pouvoir est assise à la fois sur la coercition policière et militaire d’une part et sur la diffusion de l’idéologie démocratique d’autre part. L’acceptation, par les masses, de cette domination est facilitée par leurs croyances en la souveraineté du peuple, en l’égalité des citoyens et en la participation politique ; ces croyances créent les conditions d’un consensus autour des institutions et stabilisent le système politique.

Jérôme VALLUY‚ « Segment - L’idéologie politique : aveuglement et domination  »‚ in Transformations des États démocratiques industrialisés - TEDI  - Version au 19 août 2019‚  identifiant de la publication au format Web : 24