Page du plan détaillé


Navigation par niveau


Navigation par tag


Navigation par EDC


navigation par suivi édito



rechercher un contenu


SECTEUR COURANT DU MANUEL > TEDI - Transformations des États démocratiques industrialisés > Jérôme VALLUY    

Introduction - Chapitre - Formule de gouvernement, « électorale & juridique »

D. Rédaction stable pour relecture collective
II. En cours d’éditorialisation


La notion de formule de gouvernement s’inspire de celle de Gaetano Mosca. Celui-ci parle de formule politique pour désigner, comme l’observe William Genieys, une composante du pouvoir de la classe politique : sa capacité à produire des formules légitimantes . C’est à cette fin qu’il élabore la notion de formule politique. A l’aide de ce concept, il réintroduit le rôle de l’idéologie comme source de pouvoir élitaire en mettant le principe de souveraineté au cœur de la relation entre l’élite et les citoyens. Agissant un peu comme un ruse de la raison, la formule politique traduit la capacité de la classe politique à faire accepter un mode de domination et d’exercice du pouvoir en faisant croire que l’orientation de la politique du gouvernement défend les intérêts des gouvernés 1 Pour bien comprendre ce concept de "formule politique" chez Mosca il faut garder à l’esprit l’origine d’un esprit critique affligé par les dérives et déboires du systèmes représentatif italien de son époque : Le Mosca de la Théorique et des Constitutions modernes est un jeune diplômé fortement déçu par la décadence des idéaux qui étaient à la base de l’État parlementaire et par le transformisme byzantin toujours pratiqué dans la lutte parlementaire. Cette déception, liée à la comparaison avec le modèle constitutionnel britannique, avec le système centraliste allemand et avec les instances révolutionnaires de démocratie directe de la Commune de Paris, lui mène à une critique radicale envers le système parlementaire représentatif. 2.

La nouvelle méthode des Etudes des sciences politiques tend justement à concentrer l’attention des penseurs sur la formation et l’organisation de la classe dirigeante que nous appelons généralement en Italie "classe dirigeante politique" (classe politica). [...]

L’un des premiers résultats de la nouvelle méthode fut la motion de ce que, dès 1884, on appela la formule politique. On entend par là le fait que dans tous les pays arrivés à un degré même médiocre de culture, la classe dirigeante justifie son pouvoir en le fondant sur une croyance ou sur un sentiment qui, à cette époque, et dans un peuple déterminé, sont généralement acceptés. Ces sentiments peuvent être, suivant les cas, la volonté présumée du peuple ou celle de dieu, la conscience de former une nation distincte ou un peuple élu, la fidélité traditionnelle à un dynastie ou la confiance dans un individu doué, réellement ou en apparence, de qualité exceptionnelle.

Naturellement, chaque formule politique doit être en harmonie avec le degré de maturité intellectuelle et morale du peuple et de l’époque où est adoptée. Par conséquent, elle doit correspondre à la conception du monde qui est, à un certain moment, celle du peuple considéré et elle doit constituer le lien moral entre tous les individus qui en font partie.

Aussi quand une formule politique est en quelque sorte dépassée, quand la foi dans les principes sur lesquels elle s’appuie devient tiède, c’est le signe que de sérieuses transformations sont imminentes dans la classe dirigeante politique. La grande Révolution Française se produisit lorsque l’immense majorité des Français cessa de croire au droit divin des rois ; la Révolution Russe éclata lorsque la presque totalité des intellectuels et peut-être aussi la majorité des ouvriers et des paysans russes cessèrent de croire que le Tsar avait reçu de Dieu la mission de gouverner autocratiquement la Sainte-Russie. Inversement, lorsqu’une formule politique est en harmonie avec la mentalité d’une époque et avec les sentiments les plus répandus dans un peuple, son utilité est indéniable. Car elle sert souvent à limiter l’action des gouvernants et en même temps elle ennoblit en quelque sorte l’obéissance parce que celle-ci n’est plus exclusivement le résultat d’une contrainte matérielle.

Gaetano Mosca, Histoire des doctrines politiques depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours 3.

Mosca distingue, comme pour mieux les associer et les niveler, deux types de formules selon qu’elles se basent sur une évocation surnaturelle (Dieu ou le souverain de droit divin) ou apparemment rationnelle (la volonté du peuple). Dans l’esprit de Gaetano Mosca, la formule politique n’est pas seulement une justification des dirigeants ; c’est aussi une source de satisfaction des gouvernés, celle que procure toute croyance quant au sentiment de savoir, de comprendre.

Cela ne signifie pas que les formules politiques ne soient que de pures charlataneries inventées pour tromper les masses et les maintenir dans l’obéissance. En vérité, ces formules répondent à un besoin réel de la nature humaine. Et ce besoin si universellement ressenti de gouverner et de savoir que l’on est gouverné non seulement sur la base d’une force matérielle ou encore intellectuelle, mais plutôt en fonction d’un principe moral, revêt incontestablement une grande importance.

Gaetano Mosca, The ruling class 4.

Dans la grille d’analyse de Gaetano Mosca, à toute formule politique correspond une forme organisationnelle qui permet de mettre en œuvre concrètement les idées, principes, visions constitutifs de la formule. Cette forme, c’est l’État. L’État est, selon lui, une transcription institutionnelle, organisationnelle, plus ou moins conforme aux principes et analyses partagées culturellement dans une population qui, lorsqu’elle cesse d’y croire, tend alors à se révolter. Des interprétations plus complexes ont été produites sur les révolutions qu’il évoque dans le premier extrait cité, mais celui-ci montre surtout comment Mosca situe la formule vis-à-vis de l’organisation institutionnelle, qui varie essentiellement en fonction des croyances et convictions.

Je parlerai de formule de gouvernement afin de marquer une triple distance avec la pensée de Mosca :

  • Il affirme l’existence d’une élite dirigeante homogène dans ses intérêts, unie et organisée, par-delà la diversité de ses composantes (classe politique, dirigeants économiques, militaires...), donc consciente de sa propre unité et de son identité. Or cette analyse peut être contestée, ce que feront typiquement les auteurs interactionnistes mais d’autres élitistes, comme Raymond Aron 5.
  • Son élitisme n’est pas seulement sociologique mais aussi politique. Convaincu que « l’aptitude à diriger » préside à la formation de la classe politique, il préfère que le pouvoir se concentre dans cette classe plutôt que de le voir partagé avec des citoyens, un peuple, une population qu’il tient pour foncièrement incompétents, versatiles, suivistes donc essentiellement dangereux quant à leur participation politique éventuelle. Mais si sa pensée à certains aspects "libéraux" 6, et si elle a évolué au cours du temps 7 elle reste foncièrement antidémocratique (ce qui n’est pas le cas de toutes les pensées élitistes) et par là utilisable pour des finalités fascistes 8.
  • Il présente la formule politique, du point de vue des gouvernés, comme une sorte d’illusion réconfortante ce qui n’est pas forcément faux mais largement incomplet. Certains gouvernés peuvent adhérer à la formule, démocratique par exemple, comme à un idéal, exprimant des valeurs, sans s’illusionner sur son degré actuel de réalisation. Et cela vaut aussi pour les autres formules théocratiques, militaires, communistes, nationalistes...

Diverses formules (par Charles Wright Mills)

Ceux qui détiennent l’autorité tentent de justifier leur emprise sur les institutions en la présentant comme une sorte de conséquence nécessaire de symboles moraux, d’emblème sacrés, de formules juridiques, en qui tout le monde croît. On se réclame d’un dieu, des dieux, du "vote majoritaire", de la "volonté du peuple", de l’"aristocratie du talent", de celle de l’"argent", de la "monarchie de droit divin", ou de la personnalité exceptionnelle du Guide lui-même. Les sociologues, à la suite de Max Weber, appellent cela des "légitimations", ou encore des "symboles de justification".

Les auteurs les désignent de plusieurs manières. Mosca parle de "formule politique" ou de "grandes superstitions" ; Locke du "principe de souveraineté" ; Sorel, du "mythe de la violence" ; Thuman Arnold, du "folklore" ; Weber, des "légitimations" ; Durkheim, des "représentations collectives" ; Marx d’"idéologies" ; Rousseau, de "volonté générale" ; Lasswell, de "symboles d’autorité" ; Mannheim, d’"idéologie" ; Herbert Spencer, de "sentiments collectifs". Voilà qui prouve l’importance que revêtent les maîtres-symboles dans l’analyse sociale."

Charles Wright Mills, L’imagination sociologique, (1959), Paris : La Découverte/Poche, 2006, p.39. 9

Organisation du plan de chapitre : La formule de gouvernement est un élément de la culture politique assimilée tout au long du processus de socialisation (Cf. Section - Cultures et socialisations politiques). Elle exprime une vision approximative du régime appelé « démocratie » — y compris dans les typologies de régimes — et des idées philosophiques de ce qu’il devrait être (Cf. Section - Valeurs et caractérisations de la démocratie). La formule est transcrite dans le droit constitutionnel et plus largement dans le droit public (Cf. Section - Constitutionnalisation de la formule). Cet ensemble idéologique oriente la Constitution et les activités de la légitimation politique notamment celles de communications publiques et politiques, mais aussi médiatiques (Cf. Section - Légitimation politique).

Gaetano Mosca et les usages fascisants de la pensée élitiste

"Ce dont je vais essayer de rendre compte, beaucoup plus modestement, ce sera la manière dont fascistes et antifascistes se sont situés, au fil du temps, par rapport à un corpus de catégories analytiques, élaborées entre les dernières décennies du XIXe siècle et la première de celui qu’il faut désormais bien appeler le siècle dernier, par trois auteurs dont deux, Gaetano Mosca et Vilfredo Pareto, sont italiens et le troisième, Roberto Michels, bien qu’allemand de naissance, peut avec fondement être considéré comme un italien d’adoption. Les trois ont pour commun dénominateur la mise en cause de la pertinence du lexique politique libéral-démocratique — de termes comme liberté, souveraineté populaire, suffrage universel, assemblées représentatives, gouvernement de la majorité, autogouvernement, etc. — pour une prise en compte du fonctionnement effectif des systèmes sociaux et politiques de leur temps. Au centre de leur dispositif analytique, les masses sont détrônées de la place qu’elles étaient censées occuper dans le discours démocratique communément reçu, au profit de minorités diversement nommées — classe politique chez Mosca, élite chez Pareto, oligarchie et chef charismatique chez Michels — mais toutes également protagonistes et censées scander le cours de l’histoire par leurs ambitions, leurs affrontements pour la suprématie, les cycles de leurs essors et de leurs décadences.

L’adjectif « machiavélien » — réservé initialement au seul G. Mosca — fut employé pour la première fois en 1939 par Arthur Livingston, le traducteur américain de ce qui allait devenir en anglais The Ruling Class. Quatre ans plus tard, la référence à Machiavel sera reprise et élargie à l’ensemble de trois sociologues italiens1 par James Burnham, l’auteur de The Managerial revolution (en français, L’ère des organisateurs), livre retentissant publié deux ans auparavant, qui voyait apparaître, à la tête des modernes sociétés industrielles, une oligarchie de technocrates, et dont s’inspirera entre autres G. Orwell pour sa représentation cauchemardesque du futur dans le célèbre 1984. Or l’auteur américain, qui écrivait en pleine guerre, donnait pour sous-titre à son ouvrage Defenders of freedom2. Il inscrivait nos auteurs dans une noble lignée de penseurs qui s’ouvrait par le Dante du De Monarchia. En opposition à celui-ci et à sa vision de la politique comme le royaume de l’idéal, Machiavel était crédité d’avoir fondé une science du pouvoir dont les visées réalistes auraient été prolongées par Gaetano Mosca avec sa théorie de la classe politique, Georges Sorel avec ses éclairages sur la fonction des mythes et de la violence, Roberto Michels avec sa révélation de la loi d’airain de l’oligarchie, Vilfredo Pareto, enfin, avec ses enseignements sur la nature de l’action sociale. Autant d’armes mises à la disposition de ceux qui ne veulent pas rester dupes de l’écran de fumée des discours idéologiques — formules, mythes, ou dérivations dans le langage des savants en question — avec lesquels les minorités dominantes essaient de masquer leur domination et de la transformer en domination totalitaire d’une oligarchie unique prétendant s’identifier avec le peuple tout entier. Alors que, pour Burnham, la seule voie de salut possible réside dans la mise en place d’un système pluraliste d’élites concurrentes les unes des autres et où le pouvoir, dont les machiavéliens nous auraient justement montré l’impossibilité qu’il soit exercé par la majorité, ne saurait être contrecarré que par un autre pouvoir.

Il est peut-être intéressant de remarquer que, dans le même contexte de guerre mondiale et de menace totalitaire croissante, le nom de Machiavel, le terme de machiavélisme ainsi que l’association de Vilfredo Pareto à l’écrivain florentin reviennent sous la plume de Raymond Aron, dans une série d’articles écrits entre 1939 et 1946 et dont les plus importants, aux fins de notre propos, n’ont été publiés pour la première fois que dans un recueil récent, paru dix ans après la mort de l’auteur. Parmi ces écrits, il y en a un qui reprend une discussion3 opposant, en 1943, R. Aron et J. Maritain sur le point de savoir dans quelle mesure Machiavel peut être convaincu de responsabilité pour le comportement le plus outrageusement machiavélique des tyrans totalitaires modernes.

On sait par ailleurs que, dans plusieurs de ses livres consacrés à ce qu’il appelle l’idéologie fasciste, Zeev Sternhell a mis sur le compte des critiques de la démocratie relevant de l’école sociologique italienne, et notamment de V. Pareto, l’apparition de cette constellation de principes, de préjugés et d’analyses dont l’idéologie fasciste se serait nourrie.

La question, donc, mérite d’être posée : quel usage fascistes et antifascistes, respectivement, ont fait des théories mises au point par Mosca, Pareto et Michels au sujet du fonctionnement des systèmes politiques et de la place respective des luttes pour le pouvoir des différents groupes d’un côté, et des rationalisations destinées à les légitimer, de l’autre ? Mais commençons par le commencement et essayons très rapidement de cerner le contexte dans lequel le corpus analytique en question est né."

Extrait (sans notes infra) de : Antonio Bechelloni, « Élites et masses chez les machiavéliens modernes », Laboratoire italien, 1 | 2001 Lire la suite : http://laboratoireitalien.revues.org/397

Jérôme VALLUY‚ « Introduction - Chapitre - Formule de gouvernement, « électorale & juridique »  »‚ in Transformations des États démocratiques industrialisés - TEDI  - Version au 19 août 2019‚  identifiant de la publication au format Web : 23