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Suivi éditorial

Plan : Suivi éditorial pour travail collectif

SECTEUR COURANT DU MANUEL > TEDI - Transformations des États démocratiques industrialisés > Jérôme VALLUY    

  • Partie - Introduction - Éditorialisation scientifique et didactique
  • Chapitre - Vers une sociologie historique de la configuration numérique ?

    La question centrale de cet ouvrage renvoie à une problématique de sciences humaines et sociales sur le cours de l’histoire humaine, sur l’origine profonde des grandes évolutions culturelles, sociales, économiques et, au fond, sur la destinée humaine. Dans sa formulation la plus métaphysique, elle pourrait s’exprimer ainsi : le genre humain décide-t-il de son devenir ? Les transformations dans ce qu’il est, ses manières de vivre, de penser, d’agir, sont-elles de son fait ou simplement des faits constatables a posteriori, longtemps après ? À cette échelle de l’histoire, la production de réponses claires semble hors de portée, même si certains sociohistoriens ont tenté d’éclairer cette problématique par des efforts louables d’analyses panoramiques sur les milliers d’années qui nous précèdent. Mon parcours professionnel, transformé a posteriori en parti pris méthodologique, a conduit à la réduire en l’abordant par l’étude de configurations plus aisément maîtrisables dans des recherches sectorisées sur l’action publique, puis d’élargir graduellement l’échelle d’observation (Cf. Section - Gouverne-t-on ? Perspectives scientifiques et didactiques), au rythme notamment des enseignements et, par intérêt personnel, en l’étendant à la sociologie historique des relations société/État dans la France des XIXe et XXe siècles (Cf. Section - Recherches didactiques en sociohistoire d’un État démocratique (France, XIXe - XXe siècle)). Ce questionnement, face à l’ampleur considérable des transformations numériques qui s’opèrent actuellement, pourrait conserver une utilité dans les recherches scientifiques en cours visant à mieux comprendre la configuration numérique (Cf. Section - Recherches scientifiques sur l’historicité des communications numériques).

  • Section - Gouverne-t-on ? Perspectives scientifiques et didactiques

    La question se situe en amont de celle de l’identité sociale des gouvernants — Qui gouverne ? — et de celle des modalités pratiques et des instruments de la gouvernance — Comment gouverne-t-on ? —, et, ce qui est peut-être plus essentiel sur le plan théorique, les réponses à « Gouverne-t-on ? » balisent divers ensembles d’analyse que l’on retrouve dans des disciplines différentes, notamment en philosophie, en sociologie, en histoire et en économie, et pour des objets d’étude différents. De façon plus précise, elle peut-être ainsi reformulée : peut-on identifier un type d’acteurs sociaux (groupe, catégorie, classe...), même variables selon les périodes et les configurations, gouvernant l’histoire politique, économique et technologique séculaire, les relations entre la société et l’État et les processus complexes de décision engageant l’action publique sur des temps pluri-décennaux ?

  • Sous-section - Communications publiques et cultures : globales ou sectorielles  (...)

Segment - Communications publiques et cultures : globales ou sectorielles ?

D. Rédaction stable pour relecture collective
III. Éditorialisation stable pour travail collectif


SOMMAIRE

Comme on l’a vu précédemment, la possibilité existe de passer d’une échelle chronologique d’observation à l’autre, en prolongeant l’idéal-type macro-sociologique des transformations séculaires de la relation société / État, par son vis-à vis méso-sociologique portant sur quelques décennies d’action publique sectorisée. Mais ce changement d’échelle appelle plusieurs remarques et mises en garde :

  • Il fait passer d’un corpus bibliographique ancien, issu des deux siècles dans la temporalité la plus longue de l’idéal-type, produit par des auteurs analysant les caractéristiques globales de la configuration, à un corpus de recherches récentes (d’un demi-siècle environ) focalisées sur des secteurs d’action publique — secteur de l’environnement, de la culture, de l’aménagement du territoire, de l’industrie, etc. Les deux corpus ne sont donc pas homogènes.
  • Le changement d’échelle temporelle est à manier avec prudence. De prime abord, il ressemble à un changement de focale dans l’observation, comme un mécanisme photographique de « zoom » faisant passer d’un plan panoramique de deux siècles à un plan rapproché de quelques décennies récentes. Mais la métaphore a ses limites : les objets étudiés sont différents, et, surtout... la réalité change en deux siècles et les comparaisons diachroniques peuvent, de ce fait, induire en erreur.

Ce changement de focale demeure néanmoins utile et intéressant en soi, autant pour les problèmes méthodologiques qu’il fait apparaître que pour les enseignements que l’on peut en tirer quant à la complémentarité des travaux cadrés par référence à l’une et à l’autre échelle. Le changement de focale permet surtout de comparer des types de descriptions de la société globale et par là de comparer moins des « configurations » au sens de Norbert Élias (Cf. infra, Section - Recherches didactiques en sociohistoire d’un État démocratique (France, XIXe - XXe siècle)) que des modélisations relatives à ces configurations, des représentations savantes de la société, toutes partielles et esquissées mais aussi variables selon les époques et les points de vue adoptés (intérêts, questions, cadrages, méthodes...).

1- Schémas d’analyse et opacité sociale

En fait, si l’on compare attentivement les deux corpus bibliographiques, on peut distinguer trois approches, presque successives, dans l’évolution des recherches. Elles sont décrites par le schéma ci-dessous intitulé Structure du pouvoir et strates de communications publiques.

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Schéma Structure du pouvoir et strates de communications publiques

Le schéma permet de situer approximativement certaines contributions saillantes :

  • Il décrit verticalement le schéma interactionniste (assimilé au courant pluraliste de la sociologie) et le schéma directionniste, en y distinguant les deux principaux courants, élitiste et marxiste.
  • Horizontalement, il distingue en [A] des approches classiques très globales, en [B] des approches transitionnelles reliant le global au sectoriel et en [C] des approches récentes, focalisées sur des secteurs.

Même si les auteurs ne construisent pas explicitement leurs objets d’étude comme communicationnels, dans la plupart des cas c’est à l’analyse des communications qu’ils s’emploient pour comprendre les processus de décision, et c’est notamment à cela que leurs travaux pourront peut-être nous aider aujourd’hui à comprendre la société numérique.

Les approches classiques [A] décrivent une structure du pouvoir à deux strates de communication :

  • celle des élites ou de la classe dirigeante,
  • et celle de l’ensemble de la population.

Les approches transitionnelles [B] infléchissent cette représentation en distinguant trois strates de communication :

  • celle d’élite(s) ou de classe(s) dirigeante(s) « globales »,
  • celle de dirigeants « sectoriels »,
  • et celle de l’ensemble de la population.

Enfin les approches récentes [C], correspondant aux études sectorisées de l’action publique (depuis le milieu des années 1960 aux États-Unis), évacuent de leurs objets d’étude cette structure du pouvoir et focalisent les recherches sur les communications de la strate intermédiaire pour approfondir l’analyse des processus de décision dans l’action publique. D’un côté, on peut regretter cette évolution qui évacue des questions essentielles, globales, pour comprendre les relations société / État, de l’autre on peut s’en réjouir au regard de la masse d’informations nouvelles apportée sur ces relations par focalisation sectorielle.

Le schéma Structure du pouvoir et strates de communications publiques déforme peut-être, selon divers points de vue quantitatifs, la description du corpus bibliographique considéré par époque ou par pays : il ne reflète pas la prédominence du schéma interactionniste . Si l’on pouvait mesurer quantitativement les distributions internes à ce corpus (nombre de livres, de textes, d’auteurs...), entre courants ou systèmes de pensée, il est probable que la production des universités américaines, reflétant peut-être en cela certains traits culturels et institutionnels décrits par Tocqueville 1 au sujet des associations ou par les théories constitutionnelles américaines des checks and balances, serait beaucoup plus massivement interactionniste que celle des universités européennes. D’un autre point de vue, si l’on pouvait faire le même type de mesure sur le corpus récent, focalisé sur les études sectorielles, la colonne de gauche correspondant à la tradition de pensée pluraliste représenterait peut-être les trois quart de la page et, si c’était un film plutôt qu’une image, on verrait les deux colonnes de droite se réduire progressivement au cours des deux ou trois dernières décennies.

Aux États-Unis, le libéralisme a été le commun dénominateur politique de presque toute la sociologie, et pratiquement la seule source d’inspiration de la rhétorique et de l’idéologie collectives. On attribue cette particularité à des conditions historiques bien connues, notamment à l’absence de féodalité et, partant, d’une souche aristocratique où auraient pu germer intellectuels et élites anticapitalistes. Le libéralisme de l’économie classique, qui inspire encore d’importantes fractions de l’élite des affaires, a été sans arrêt exploité par la politique ; même dans les descriptions économiques les plus subtiles, on s’accroche à l’idée d’équilibre ou de stabilité.
De manière plus diffuse, le libéralisme a également inspiré la sociologie et la science politique. Contrairement à leurs prédécesseurs européens, les sociologues américains se sont toujours efforcés d’aborder un seul détail empirique à la fois, ou un seul problème de milieu. Autrement dit, ils éparpillent volontiers leur attention. Fidèle à la "théorie démocratique du savoir", ils ont postulé que tous les faits sont égaux en principe. Ils ont en outre dit et répété qu’un seul phénomène social a nécessairement une poussière de causes infimes. Ce principe de "causalité multiple", comme on dit, se prête merveilleusement à la politique libérale du réformisme "à la petite semaine". Et de fait, l’idée que les causes des phénomènes sociaux sont nécessairement infimes, émiettées et multiples cadre parfaitement avec ce qu’on peut appeler l’empiricité libérale 2.

La prédominance du schéma interactionniste n’est pas nouvelle, mais elle s’accentue considérablement dans les sciences sociales, durant la deuxième moitié du XXe siècle et devrait s’accentuer encore après le tournant numérique qui complexifie infiniment la configuration 4 globale à étudier, et la rend donc plus opaque, moins signifiante, comme nous l’a montré Norbert Élias : 

Lorsque le nombre de joueurs interdépendants s’accroît, la configuration du jeu (son évolution et son orientation) devient de moins en moins transparente pour le joueur individuel. Quelle que soit sa force, celui-ci a de plus en plus de mal à la maîtriser. L’interpénétration d’un nombre de joueurs toujours plus grand semble, aux yeux de ce joueur, posséder une existence de plus en plus autonome. Ici encore, seuls des individus isolés semblent participer à ce jeu. L’augmentation du nombre de joueurs entraîne deux conséquences : d’abord, le joueur isolé perd de plus en plus la vue d’ensemble et la direction du jeu. Ensuite il prend peu à peu conscience de son impuissance à le dominer et à le maîtriser. La configuration du jeu et l’image que s’en fait le joueur isolé — la façon dont il vit le jeu — évoluent ensemble dans un sens spécifique, en une interdépendance fonctionnelle, comme les deux dimensions indissociables d’un même processus. On peut les considérer séparément, mais on ne peut les considérer comme étant séparés.

Norbert Élias, Qu’est-ce que la sociologie ?, 1970 5.

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Tableau de la complexité croissante d’une configuration sociale selon Norbert Élias
Nobert Élias, Qu’est-ce que la sociologie ?, Éditions de l’Aube / Pocket-Agora, 1993, p. 119.

Si cette opacité, cette absence de connaissances fiables (pour chaque joueur), laisse prédominer ou favorise le développement, au moins provisoirement, des croyances antérieures au tournant numérique, il est probable qu’elles s’orienteront dans le sens des convictions relatives à l’ingouvernabilité des « sociétés numériques » (c’est-à-dire de la dimension numérique des sociétés) et valoriseront de ce fait les interprétations de l’histoire les plus conformes au schéma interactionniste... ce qu’il faudra contrôler voire ce dont il faudra se distancier, par référence à l’autre schéma.

Et cette tendance perceptive sera d’autant plus forte que, d’une certaine manière, elle correspondra à une réalité objective probable, celle d’un recul bien réel — mais peut-être transitionnel — de la gouvernabilité. Même les acteurs individuels ou collectifs les plus forts (leaders d’opinion, « présidents », grands capitaines de l’industrie du numérique, ministres et leurs conseillers, rédacteurs en chef, dirigeants de collectivités publiques, investisseurs internationaux, leaders charismatiques, scientifiques et inventeurs, États, holdings...) subissent ce phénomène d’opacité dans leurs perception des transformations numériques, réduisant d’autant leurs capacités à effectuer des choix rationnels même dans une visée strictement pragmatique d’efficacité stratégique, qu’elle soit orientées par des finalités morales ou matérielles, ou par les deux ensemble. À cet égard, les crises financières, liées au numériques 6, sur les marchés internationaux seraient aussi révélatrices que les échecs récurrents des choix d’investissement public dans le numérique éducatif et culturel.

À défaut de certitudes, par opacité scientifique de la configuration numérique, il y a là au moins une hypothèse de travail — celle d’une prédominance accentuée par le tournant numérique des pensées conformes au schéma interactionniste — à examiner dans la recherche.

2- Division du travail social et néo-corporatisme

Si l’on comparait seulement les approches classiques très globales sur temps longs [A] avec les approches sectorisées récentes portant sur des temporalités restreintes [C], on pourrait penser que c’est le changement de focale qui fait varier les résultats d’observation. Les approches transitionnelles sont très importantes parce qu’elles attestent de la possibilité intellectuelle d’intégrer, de façon synthétique, les résultats de focales multiples dans une même théorie et même dans des théorisations qui sont souvent assez différentes par d’autres aspects. En outre, elles suggèrent que le phénomène de sectorisation n’est pas un simple effet d’optique lié à la sectorisation des objets d’étude, du moins à la fin du XXe siècle. Elles incitent donc à rechercher dans le corpus classique des auteurs plus anciens qui auraient aperçu et décrit ce phénomène.

L’auteur qui, peut-être, depuis Adam Smith, a le mieux théorisé ce phénomène (même s’il n’est pas le premier) est Émile Durkheim dans sa description De la division du travail social (1893) 7. Il présente l’avantage de le décrire à partir d’une vision globale de la société et d’observations portant plus spécifiquement sur le XIXe siècle. Repartant d’une analyse anthropologique de l’évolution séculaire ou millénaire faisant passer certaines sociétés d’une situation décrite par l’idéal-type des sociétés segmentaires (traditionnelles) à celle des sociétés modernes, il décrit un processus de déterritorialisation des rapports sociaux : les sociétés segmentaires regroupaient les individus très similaires dans une solidarité mécanique par enclaves concentriques du village à son environnement. Les formes de solidarité organique caractérisent des sociétés marquées par la différenciation des individus (l’individuation) et simultanément par la division moderne du travail qui ne concerne pas seulement la répartition des tâches dans l’entreprise mais tous les aspects de la société : Les fonctions politiques, administratives, judiciaires se spécialisent de plus en plus. Il en est de même des fonctions artistiques et scientifiques. Et il observe que les solidarités, c’est-à-dire les proximités de pensée et d’intérêt autant que l’intensité des communications, entre des individus s’assumant comme différents augmentent dans le cadre de leurs spécialités respectives, professionnelles notamment, au détriment de celles correspondant au périmètre territorial de naissance ou de vie. Il ajoute à la seconde édition une préface sur les groupements professionnels (les corporations) qui souligne, s’il en était besoin, même dans les dénégations qu’elle comporte, l’importance de ce cadre corporatiste de solidarité organique. Il observe l’évolution du droit et de ses diverses formes en le considérant comme un critère pertinent de distinction entre solidarité mécanique et solidarité organique, et permet ainsi de passer d’une sociologie des divisions du travail dans la société civile à celles observables dans les fonctions étatiques, les unes entraînant les autres. Même si l’État dirige, son évolution est entraînée par celle de la société civile : l’État est le système cérébro-spinal de l’organisme social et les sociétés développent leur cerveau en développant leur État 8.

Bien que plus inspiré par Karl Marx que par Émile Durkheim, le texte célèbre de Philippe C. Schmitter Still the Century of Corporatism ? (1974) 9 renouvelle les travaux sur l’État et l’action publique, et offre des potentialités intéressantes aux recherches sur l’information et la communication. Il opère une jonction improbable et involontaire entre les analyses marxistes de la classe dirigeante et celles des élitistes sur l’hétégonéïté de composition qu’à celle-ci. Il observe tout d’abord la forme classique d’État-corporatiste dans les régimes autoritaires d’Amérique latine et s’interroge sur la disparition du corporatisme dans les sociétés européennes. À partir d’observation sur l’Autriche, il montre que le corporatisme n’a pas disparu mais s’est transformé en passant d’un corporatisme classique ou corporatisme étatique (tel qu’il se présentait sous l’Ancien Régime ou dans l’Italie mussolinienne, l’Espagne franquiste...) qui procède d’une délégation institutionnalisée, à une corporation de métier, d’un monopole de représentation et de régulation (juridique, juridictionnel, financier...) à un corporatisme sociétal ou néo-corporatisme procédant de façon plus discrète à la cooptation de représentants de la société civile (syndicats patronaux, notables, experts, salariés...) intégrés dans un processus de délibération relativement confiné au sujet des règles juridiques à édicter pour la régulation économique. En marxiste, il interprète ce passage comme le signe d’un renforcement du pouvoir d’État (au service de la bourgeoisie) qui gagne à se passer d’une institutionnalisation visible de la délégation de pouvoir (visibilité trop exposée à la critique publique) en préférant opérer une composition sélective, non compétitive, de la représentation sociale. Son œuvre sera très contestée, peut-être par attachement à d’autres systèmes de croyances : sa distinction fragilise la distinction théorique entre régime démocratique et régime autoritaire ; elle subvertit la croyance (très française notamment) en la disparition historique du corporatisme lors de la révolution de 1789 ; mais elle contredit aussi la théorie marxiste d’une classe dirigeante homogène... puisque, ce que montre Schmitter, c’est une classe divisée entre les segments néo-corporatistes (même si, en 1974, Schmitter les pense coordonnés par l’intérêt global de la classe dominante).

3- Les murs de verre de la sectorisation

La bibliographie scientifique issue de la théorie du néo-corporatisme que ce soit pour l’invalider ou la confirmer par des observations empiriques sur de nombreux pays, a suscité de nombreux débats 10 et est devenue, en quarante ans, océanique. Elle s’est agrégée aux autres corpus des chercheurs étudiant l’action publique 11 en délimitant sectoriellement leurs objets d’étude et en montrant notamment que se forment, dans chaque secteur, des « réseaux », « coalitions » ou « communautés » reliant les agents publics aux autres acteurs sociaux spécialisés (professionnels, associations, journalistes, experts...) dans un même domaine, sur tel ou tel enjeu d’action publique. Les concepts décrivant des types de « réseaux » spécifiques ont proliféré. Mais, ce qu’ont en commun tous ces travaux, c’est de décrire un phénomène de confinement relatif des débats publics dans un périmètre, certes incertain, puisque non territorialisé, mais dont l’existence bien concrète se vérifie à chaque recherche approfondie dans tel ou tel secteur : la proportion des informations circulant au sein du secteur qui migrent vers un espace public élargi (celui des mass-médias ou celui des campagnes électorales) est marginale. Cette communication sectorielle, son confinement relatif, résulte de multiples phénomènes encore à analyser et à agréger dans une théorie du secteur qui se cherche : spécialisation éducative, formation professionnelle, presse spécialisée, réseaux de sociabilité, expérience personnelle accumulée au cours du temps dans la connaissance du secteur, segmentations communicationnelles dupliquées dans les organisations globales (syndicales, administratives, partisanes, médiatiques) et aujourd’hui dans les segmentations peu visibles qui se forment spontanément autour de chacun dans ses communications numériques (réseaux sociaux, emails, profilages des moteurs de recherche, systèmes de recommandations indexés à ces profilages...). Le secteur forme comme un « segment », au sens de Durkheim, mais translucide aux yeux de l’individu et dont les effets de clôtures communicationnelles demeurent relativement inconscients pour lui. L’importance du secteur peut-être indexé aux temps de vie individuels quotidiennement passés dans le secteur, en proportion des 24 heures quotidiennes : celui du travail mais aussi, souvent, par sociabilité, du temps libre et des loisirs, des rencontres affectives... La part du temps lié au secteur est considérable. Du point de vue de la communication, cette importance peut être rattachée aux phénomènes bien connus de focalisations individuelles dans les lectures sélectives de la presse, sur le web ou dans l’attention aux sujets audiovisuels... Personne ne peut tout lire et chacun sélectionne en fonction de centres d’intérêts thématiques très souvent liés au secteur d’appartenance, ce qui renforce les effets communicationnels de sectorisation et participe au processus d’ensemble de construction de cultures sectorielles spécifiques.

Secteur (selon Pierre Muller)

Le secteur apparaît comme une structuration verticale de rôles sociaux (en général professionnels) qui définit ses règles de fonctionnement, de sélection des élites, d’élaboration de normes et de valeurs spécifiques, de fixation de frontières, etc. La traduction sociologique de la notion de secteur, c’est bien entendu la corporation : chaque secteur construit une identité corporatiste propre qui donnera une unité et du sens à ce qui n’est au départ qu’une agrégation abstraite de rôles professionnels.

Pierre Muller, Politiques publiques, 1989 12.

Le « bien entendu » de Pierre Muller, dans sa définition du secteur, ne va pas de soi : les chercheurs parlent souvent de secteurs pour désigner des domaines sans identité corporatiste. L’identité est plus clairement repérable par référence à des secteurs larges et institutionnalisés correspondant par exemple aux découpages ministériels, à des segments au sein de ces découpages ou encore à des catégories socio-professionnelles : le secteur de l’environnement, le secteur de la culture, le secteur de la défense, le secteur de l’éducation, le secteur de la police..., ou le secteur universitaire du secteur éducatif, le secteur industriel du secteur de l’environnement..., ou encore le secteur des instituteurs, celui des notaires, des médecins, des ingénieurs, etc. Mais les recherches de Bruno Jobert et de Pierre Muller (L’État en action. Politiques publiques et corporatismes 1989 13), inspirées par la théorie néo-corporatiste et par la théorie gramscienne de l’idéologie, ont fait apparaître la construction de « référentiels », véritables idéologies ou cultures, spécifiques à chaque secteur : à la fois vision du monde tendancielle et orientation politique stabilisée, issus de consensus formés dans des communications traversant les strates de la structure de pouvoir à trois niveaux, entre une élite globale et l’ensemble des acteurs sociaux, professionnels notamment. Cette communication repose sur un rôle primordial qui est celui des « médiateurs », véritables dirigeants sectoriels de l’action publique en position de capter les flux d’informations pertinentes et d’identifier très vite les compromis et consensus se formant à travers les trois niveaux de la structure, et surtout les deux supérieurs.

Les politiques publiques d’après Pierre Muller

Dans les pays où le phénomène est le plus précoce (en Europe, il s’agit de la France et de l’Angleterre), c’est d’abord pour lutter contre les effets du marché que vont être mises en place les premières politiques publiques. Karl Polanyi souligne les effets de « dislocation » que l’extension du marché et l’industrialisation entraînent sur la société. C’est pourquoi les premières politiques publiques eurent d’abord pour objet de prendre en charge la question sociale. Comme le montre Robert Castel, cette notion n’a pas véritablement de sens dans une société territoriale car le problème des pauvres et des indigents s’y est « encastré » dans des relations de proximité. Il est traité localement par l’intermédiaire de la charité ou de l’assistance. Mais avec l’émergence du salariat se développent de nouvelles formes de solidarité qui déboucheront, à terme, sur ce que l’on appellera l’État-providence. Le « social » se développe alors comme secteur spécifique faisant l’objet de politiques spécifiques. D’autres politiques vont apparaître à la même époque en fonction de la situation spécifique de chaque pays, comme la politique agricole en France.

Ces politiques sont marquées avant tout par leur caractère sectoriel. Chaque politique publique se constitue comme un secteur d’intervention correspondant à un découpage spécifique de la société pour en faire un objet d’action publique. Parfois, le secteur préexiste à la politique. Il apparaît alors comme une structuration verticale de rôles sociaux (en général professionnels) qui définit ses règles de fonctionnement, de sélection des élites, d’élaboration de normes et de valeurs spécifiques, de fixation de ses frontières,etc. Parfois, c’est plutôt la politique qui constitue un problème en secteur d’intervention. C’est le cas des politiques sociales.

Mais dans tous les cas, l’objet des politiques publiques est de gérer les déséquilibres provenant de la sectorisation et donc de la complexification des sociétés modernes. En effet, chaque secteur érige ses objectifs sectoriels (augmenter le revenu des agriculteurs, développer l’encadrement médical de la population, améliorer l’équipement des armées) en fins ultimes. Produits de la division du travail, les différents ensembles sectoriels sont à la fois dépendants les uns des autres et antagonistes pour l’obtention de ressources rares. Alors que la société traditionnelle est menacée d’éclatement, la société sectorielle est menacée de désintégration si elle ne trouve pas en elle-même les moyens de gérer les antagonismes intersectoriels. Ces moyens, ce sont les politiques publiques.

Avec la naissance des politiques publiques, on voit se développer des savoirs de gouvernement de plus en plus spécialisés (sectoriels). Ces savoirs sont indispensables pour construire les instruments permettant aux politiques publiques de prendre effet. Mais ils créent une distance croissante entre experts et publics « profanes » qui sont exclus de la conduite des politiques publiques. La multiplication des médiations de type sectoriel projette ainsi sur le devant de la scène une nouvelle catégorie d’acteurs dont la légitimité n’est plus fondée sur la représentation d’une communauté territoriale, mais sur la représentation d’une profession ou d’un groupe d’intérêt... focalisé sur un secteur d’action publique.

Pierre Muller, Politiques publiques, PUF, 1990 14

Si l’on repart de l’analyse durkheimienne, on peut concevoir les sociétés traditionnelles, celles du Moyen Âge européen, comme des sociétés essentiellement territoriales (même si la division du travail commençait à y apparaître), c’est-à-dire des territoires plus ou moins bien assemblés de « segments » relativement disjoints par les communications, les langues, les cultures... Les régulations publiques se construisent essentiellement au niveau du terroir, de la localité (rôle des villes, des baronnies diverses et potentats administratifs locaux...) et l’identité des individus et des groupes est également référée au territoire (on est d’ici ou de là). Le problème central du gouvernement central était de les faire tenir ensemble dans une unité nationale encore précaire menacée par des forces centrifuges, des rivalités internes et des alliances externes : c’était un problème de rapport centre/périphérie. Le processus que décrit Durkheim correspond à la formation, au cours du XIXe siècle d’un État-providence aux capacités et aux subdivisions croissantes, passant, en un siècle, de finalités encore très liées à l’unité nationale à des finalités beaucoup plus diversifiées qui s’attestent dans la diversification de ses secteurs d’action publique. Et, dans le même temps, le processus de déterritorialisation des rapports sociaux s’accentue : éclatement de la famille comme principal lieu d’activité économique au profit de l’entreprise ; multiplication des spécialisations professionnelles ; et formation de groupes professionnels (écoles, filières, disciplines, syndicats, associations...) qui tendent à se substituer au territoire dans la production des identités individuelles et collectives. Comme l’observe Muller, d’une certaine façon, chaque secteur va jouer au territoire en se posant comme principe de structuration des rapports sociaux et le nouveau problème du gouvernement sera de faire tenir ensemble ces secteurs dans des orientations, des régulations culturelles et des identités globales, c’est-à-dire, à la fin du XIXe siècle notamment, comme aujourd’hui, dans des identités nationales. On peut dire que l’on passe d’une prévalence de la dialectique centre/périphérie à une domination de la logique global/sectoriel résume Muller : c’est un problème de rapport global/sectoriel selon sa formule heureuse. Et dans ce passage, de la problématique du rapport centre/périphérie à la problématique contemporaine du rapport global/sectoriel, la construction des identités nationales s’exacerbent en nationalismes, notamment à la fin du XIXe siècle, ce qui est peut-être un révélateur intéressant à considérer du phénomène de déterritorialisation, surtout, aujourd’hui, si l’on retient celui-ci comme une dimension importante du tournant numérique de la société.

4- Explorer les secteurs de la société numérique...

Ce cadre analytique que constitue le « segment » sectoriel sera utilisé tout au long du présent ouvrage non seulement pour décrire la dynamique sectorielle de l’action publique (Cf. Chapitre - Dynamiques sectorielles de l’action publique), mais aussi pour étudier plusieurs effets structurants de la croissance des objectifs et des moyens de l’État au cours de la genèse de l’État-providence (Cf. Partie - Expansion des objectifs et moyens de l’État). La sectorisation du gouvernement politique sera étudiée en tant que telle à partir d’études de cas approfondies (Cf. Partie - Sectorisation dugouvernement politique). Il servira aussi à l’étude sectorielle de la formalisation juridique de rapports sociaux et du phénomène partenarial de prolifération des échanges négociés entre les agents publics et leurs interlocuteurs (Cf. Partie - La formule de gouvernement juridique par l’État(-nation)). Il réapparaîtra dans l’analyse du phénomène technocratique et des formes de communication spécifique qui apparaissent en contrepoint sous les labels de « démocratie participative » ou « démocratie technique » (Cf. Partie - Gouvernement technologique et partenariats). Il devrait servir, plus tard, à alimenter des recherches sur la stratification des niveaux territoriaux, traversés par des réseaux sectoriels de communication du niveau local jusqu’au niveau européen, voire mondial, et des réseaux de communications transnationales mais sectorisées (Cf. Partie - Stratification des niveaux territoriaux).

Et il pourrait servir encore, au moins à titre d’hypothèse, à l’interprétation du tournant numérique de la société, si on le considère comme un nouveau moment de la déterritorialisation des rapports sociaux liée à l’industrialisation des communications et des cultures numérique : il se pourrait alors que le secteur résiste mieux à ce tournant, comme forme de solidarité organique, que le territoire... Durkheim commençait son étude de la division sociale du travail par une évocation rapide, mais essentielle, des « spécialités scientifiques », de la constitution des disciplines comme emblématique de cette division, ce qui revient à considérer la science comme un reflet particulièrement révélateur des transformations sociales :

Mais la division du travail n’est pas spéciale au monde économique ; on en peut observer l’influence croissante dans les régions les plus différentes de la société. Les fonctions politiques, administratives, judiciaires se spécialisent de plus en plus. Il en est de même des fonctions artistiques et scientifiques. Nous sommes loin du temps où la philosophie était la science unique ; elle s’est fragmentée en une multitude de disciplines spécifiques dont chacune a son objet, sa méthode, son esprit. De demi-siècle en demi-siècle, les hommes qui ont marqué dans les sciences sont devenus plus spéciaux 15. Ayant à relever la nature des études dont s’étaient occupés les savants les plus illustres depuis deux siècles, M. de Candolle remarqua qu’à l’époque de Leibniz et de Newton il lui aurait fallu écrire presque toujours deux ou trois désignations pour chaque savant ; par exemple, astronome et physicien, ou mathématicien, astronome et physicien, ou bien n’employer que des termes généraux comme philosophe ou naturaliste. Encore cela n’aurait pas suffi. Les mathématiciens et les naturalistes étaient quelques fois des érudits ou des poètes. Même à la fin du XVIIIe siècle, des désignations multiples auraient été nécessaires pour indiquer exactement ce que les hommes tels que Wolff, Haller, Charles Bonnet avaient de remarquable dans plusieurs catégories des sciences et des lettres. Au XIXe siècle, cette difficulté n’existe plus ou, du moins, elle est très rare [Loc. cit.]. Non seulement le savant ne cultive plus simultanément des sciences différentes, mais il n’embrasse même plus l’ensemble d’une science tout entière. Le cercle de ses recherches se restreint à un ordre déterminé de problèmes ou même à un problème unique. En même temps, la fonction scientifique qui, jadis, se cumulait presque toujours avec quelque autre plus lucrative, comme celle de médecin, de prêtre, de magistrat, de militaire, se suffit de plus en plus à elle-même. M. de Candolle prévoit même qu’un jour prochain la profession de savant et celle de professeur, aujourd’hui encore si intimement unies, se dissocieront définitivement.

Émile Durkheim, De la division du travail social, 1893 16

Il y aurait beaucoup à dire sur cette dernière phrase, tant du point de vue des préférences ambivalentes de Durkheim en ce qui concerne la spécialisation scientifique ou celle des corporations de métiers et d’une manière générale des groupes intermédiaires, qu’en ce qui concerne la disjonction du chercheur et de l’enseignant, disjonction qu’il envisage, avec raison, comme un comble, une extrémité théorique, dans la démonstration qu’il envisage de rechercher sur la division du travail.

Reprendre son intuition méthodologique, de la science comme reflet relativement fiable des transformations sociales, pourrait être intéressant dans l’étude du tournant numérique de la société. Repartir de son cadre d’analyse relatif à la sectorisation pour examiner ce tournant numérique en prenant, comme petite porte d’entrée, celle de la communication savante incluant le chercheur et le professeur, au moins à titre de définition préalable restreinte, quitte à devoir ultérieurement l’élargir à d’autres catégories de « savants » et ceci sans perdre de vue la nécessité de bien identifier les effets pervers de toute spécialisation excessive. Ces deux pistes, définissent déjà un domaine de recherche. L’étude des transformations de la communication savante à l’ère numérique reste à faire tant comme cadre sectorisé de recherche que comme objet privilégié des effets du numérique sur les communications et la culture industrialisées. Il restera dans cette voie à tirer les enseignements de travaux antérieurs, non seulement en évitant les évictions de problématiques globales par focalisation sectorielle excessive, par exemple en réinvestissant les approches transitionnelles dans l’effort de compréhension de la société numérique, mais aussi en évitant certaines dérives dogmatiques observables tant du côté du schéma interactionniste que du côté du schéma directionniste, y compris dans les approches transitionnelles qui demandent à être soigneusement contrôlées au regard des deux schémas (Cf. Section - Recherches scientifiques sur l’historicité des communications numériques). Ce cadre sectoriel d’analyse pourrait être considérablement enrichi en y introduisant les apports des sciences de l’information et de la communication tant le secteur apparaît dense de communications spécifiques, partiellement confinées vis-à-vis du reste de la société, mais aussi ouvert à l’espace transnational de délibération sur les enjeux globaux de société (environnementaux, migratoires, scientifiques, linguistiques...) et reliant les divers niveaux territoriaux de gouvernement (Cf. Partie - Connaître la configuration numérique ?).

Jérôme VALLUY‚ « Segment - Communications publiques et cultures : globales ou sectorielles ?  »‚ in Transformations des États démocratiques industrialisés - TEDI  - Version au 19 août 2019‚  identifiant de la publication au format Web : 18