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Suivi rédaction

Plan : Suivi rédactionnel pour travail collectif

SECTEUR COURANT DU MANUEL > TEDI - Transformations des États démocratiques industrialisés > Jérôme VALLUY    

  • Partie - Introduction - Éditorialisation scientifique et didactique
  • Chapitre - Vers une sociologie historique de la configuration numérique ?

    La question centrale de cet ouvrage renvoie à une problématique de sciences humaines et sociales sur le cours de l’histoire humaine, sur l’origine profonde des grandes évolutions culturelles, sociales, économiques et, au fond, sur la destinée humaine. Dans sa formulation la plus métaphysique, elle pourrait s’exprimer ainsi : le genre humain décide-t-il de son devenir ? Les transformations dans ce qu’il est, ses manières de vivre, de penser, d’agir, sont-elles de son fait ou simplement des faits constatables a posteriori, longtemps après ? À cette échelle de l’histoire, la production de réponses claires semble hors de portée, même si certains sociohistoriens ont tenté d’éclairer cette problématique par des efforts louables d’analyses panoramiques sur les milliers d’années qui nous précèdent. Mon parcours professionnel, transformé a posteriori en parti pris méthodologique, a conduit à la réduire en l’abordant par l’étude de configurations plus aisément maîtrisables dans des recherches sectorisées sur l’action publique, puis d’élargir graduellement l’échelle d’observation (Cf. Section - Gouverne-t-on ? Perspectives scientifiques et didactiques), au rythme notamment des enseignements et, par intérêt personnel, en l’étendant à la sociologie historique des relations société/État dans la France des XIXe et XXe siècles (Cf. Section - Recherches didactiques en sociohistoire d’un État démocratique (France, XIXe - XXe siècle)). Ce questionnement, face à l’ampleur considérable des transformations numériques qui s’opèrent actuellement, pourrait conserver une utilité dans les recherches scientifiques en cours visant à mieux comprendre la configuration numérique (Cf. Section - Recherches scientifiques sur l’historicité des communications numériques).

  • Section - Gouverne-t-on ? Perspectives scientifiques et didactiques

    La question se situe en amont de celle de l’identité sociale des gouvernants — Qui gouverne ? — et de celle des modalités pratiques et des instruments de la gouvernance — Comment gouverne-t-on ? —, et, ce qui est peut-être plus essentiel sur le plan théorique, les réponses à « Gouverne-t-on ? » balisent divers ensembles d’analyse que l’on retrouve dans des disciplines différentes, notamment en philosophie, en sociologie, en histoire et en économie, et pour des objets d’étude différents. De façon plus précise, elle peut-être ainsi reformulée : peut-on identifier un type d’acteurs sociaux (groupe, catégorie, classe...), même variables selon les périodes et les configurations, gouvernant l’histoire politique, économique et technologique séculaire, les relations entre la société et l’État et les processus complexes de décision engageant l’action publique sur des temps pluri-décennaux ?

  • Sous-section - Transformations de l’État démocratique industriel : subies ou voulues  (...)

Segment - Transformations de l’État démocratique industriel : subies ou voulues ?

D. Rédaction stable pour relecture collective
III. Éditorialisation stable pour travail collectif


SOMMAIRE

1- Gouverne-t-on ? (...sur deux siècles)

Graphique sur les cycles de Kondratiev ou les vagues longues de la croissance
La question « Gouverne-t-on ? » et les deux schémas d’interprétation sont utiles aussi à une échelle de temps supérieure, lorsqu’il s’agit d’analyser les perceptions savantes des relations entre l’État démocratique et la société industrielle aux XIXe et XXe siècles. La concomitance de l’expansion de l’État et de l’industrialisation est observée par ses contemporains dès le milieu du XIXe siècle et théorisée plus tard, au tournant des deux siècles, dans les sciences économiques, la sociologie naissante et les sciences juridiques notamment pour tenter d’expliquer la croissance des appareils administratifs d’État, de leur nombre de salariés et de secteurs d’action publique. Les deux schémas éclairent aussi les perceptions historiques des processus de communication depuis l’industrialisation de la culture, la construction d’un espace public de représentation et d’une économie de la connaissance.

Graphique sur l'évolution approximative du nombre de fonctionnaires civils
Si l’on se focalise d’abord sur la croissance quantitative de l’État, c’est peut-être parce qu’elle est simplement plus immédiatement visible dès le XIXe siècle, indexable au nombre d’agents publics, à l’évolution des masses budgétaires et au nombre de ministères. Il existe une grande variété d’explications qui mettent chacune l’accent sur un ou quelques aspects du phénomène. Chacune constitue donc une interprétation partielle qui doit être rapprochée des autres pour comprendre le phénomène. Or le classement de ces explications est délicat aussi bien au regard de leurs origines scientifiques (ex. : des économistes traitent de phénomènes non économiques) que de leurs analyses (ex. : la plupart d’entre eux associent de multiples facteurs démographiques, économiques, culturels, politiques...). Mais si on les regroupe au moyen des deux idéaux-types, elles forment alors des ensembles relativement cohérents.

  • Dans une perspective interactionniste, l’expansion de l’État est un phénomène subi par l’homme, produit par de multiples facteurs macro-économiques, démographiques, sociologiques militaires et technologiques.
  • Dans la perspective directionniste, on rapporte cette expansion à des croyances intéressées ou à une stratégie de la classe gouvernante pour légitimer son pouvoir et faire face aux évolutions du système économique.

2- Schéma interactionniste

Dans la sociologie 1 et l’économie allemandes naissantes de la fin du XIXe siècle, la force motrice de l’histoire semble provenir de la société civile : le passage de la communauté à la société par délitement industriel de celle-ci 2, chez Ferdinand Toënnis, la création de l’État comme manifestation des vainqueurs chez Robert Oppenheimer ou du processus de rationalisation, chez Max Weber, sa croissance liée à l’industrialisation et à l’urbanisation propulsant une loi sous-jacente d’expansion continue de l’action publique, chez Adolph Wagner 3, forment un mouvement d’ensemble, connoté positivement ou négativement selon les auteurs, mais dont l’imputation en dernier ressort semble immanent à la société et s’exprimer dans sa culture. En France l’école durkheiminenne met l’accent sur la division du travail et la complexification de la société comme explication du rôle progressivement central et dominant pris par l’État au détriment des groupes intermédiaires 4.

D’autres auteurs récents, non liés aux précédents, soulignent l’importance de la transition démographique (croissance, par passage d’équilibre haut à équilibre bas, tirée par l’industrialisation et les nouveaux modes de vie) comme vecteur de transformations de l’État et de son interventionnisme croissant 5. Des auteurs anglais, vont compléter la loi de Wagner en mettant en évidence le rôle déterminant sur les finances publiques des grandes crises majeures de la période (récession de la fin du XIXe siècle, guerre de 1914/1918, crise de 1929, guerre de 1939/1945) qui entraînent des hausses acceptées d’impôts (et de dépenses publiques), sans retours ultérieurs aux niveaux antérieurs, par « effets de seuil » corrélables à l’expansion de l’appareil administratif 6.

Le processus de gouvernement (plutôt que l’État) est décrit comme une compétition relativement fluide d’intérêts se contrebalançant réciproquement dans leurs influences, un peu comme un marché 7. Le développement même de la bureaucratie est propulsé de façon sous-jacente par agrégation involontaire de mécanismes bureaucratiques, micro-sociologiques, d’augmentation des dépenses 8. L’extension du droit de suffrage, entraîne le grossissement des partis, avec un effet latéral de surenchère des promesses dans le jeu électoral et l’augmentation des dépenses 9.

La somme des actions disjointes de « groupes d’intérêt » agissant vers les partis et l’État, pour leurs avantages respectifs, accentue l’augmentation, non contrebalancée par l’intérêt collectif de contribuables trop hétérogènes pour former un groupe unifié 10. L’innovation technologique, tout au long de cette histoire, expliquée par des « inventions », chacune isolément conçue comme une imbrication inopinée de savoirs et techniques disparates, réunies par le génie de l’inventeur puis étendues dans leurs usages par celui de l’industriel, forment un cours historique incontrôlé, constatable a posteriori. Aujourd’hui encore l’histoire de l’informatique est souvent conçue comme la somme de quelques innovations, inventeurs et entreprises, puis, au tournant numérique, comme l’effet de flux croissants de consommations individuelles.

Dans ce schéma d’interprétation, la société civile, aussi fluide que ses évènements sont aléatoires, produit une dynamique sous-jacente à l’histoire et se trouve placée de ce fait très haut sur l’agenda scientifique interactionniste. Le schéma d’interprétation peut ici se prolonger, par changement d’échelle temporelle, en suivant sa précédente esquisse relative aux temps plus courts, décennaux de l’action publique qui aboutit au problème de la gouvernabilité des sociétés modernes.

Le schéma interactionniste, de prime abord, ne semble pas refléter une théorie générale unifiée de l’histoire de la société civile ou de ses relations à l’État. Mais il en décrit une qui reste le plus souvent implicite : celle d’une évolution immanente par succession, aléatoire et cumulative au cours du temps, de propulsions ponctuelles et sectorielles de l’histoire globale par divers facteurs sociaux et interactions entre ces facteurs. Les contributions à ce schéma s’agrègent les unes aux autres souvent involontairement.

Le schéma directionniste au contraire amène à décrire des analyses qui reposent tendanciellement sur des théories de l’histoire globale, explicitées ou sous-entendues par chaque auteur et leurs contributions s’agrègent de façon beaucoup plus intentionnelle les unes aux autres, formant des courants d’analyse, chacun orienté par des diagnostics et des préférences communes. Chaque courant ne construit pas néanmoins une identité collective qui correspondrait à une « école de pensée » : c’est davantage le cas pour le courant marxiste dont les auteurs ont souvent conscience de faire partie d’un même ensemble mais leurs divergences, accumulées sur deux siècles, rendent l’ensemble hétérogène. Le courant élitiste, durant toute la période, apparaît plus comme un archipel de penseurs épars, souvent divergents, préférant l’expression individuelle que l’inscription de leurs analyses dans un ensemble intellectuel collectif.

3- Schéma directionniste

À cette échelle séculaire de l’histoire, le schéma directionniste peut, en effet, être élaboré d’abord à partir de deux traditions divergentes, élitiste ou marxiste, de conceptualisation de la distribution asymétrique du pouvoir 11.

La pensée élitiste est ancienne. Elle présente comme universelle la domination d’une classe dirigeante (performante) sur toute société, éventuellement diversifiée dans ses compétences 12, mais unifiée dans son périmètre, avec comme principale variation dans l’histoire humaine celle des justifications de ce fait ou des types de domination légitime 13. Les élitistes vont mettre l’accent sur l’autonomie relative de l’idée, qui justifie l’asymétrie, en analyser la cohérence interne ainsi que la généalogie historique, plus ou moins indépendante des déterminations socio-économiques de la pensée qu’analysent les marxistes pour critiquer les motifs de domination. L’asymétrie, dénoncée par les marxistes, est présentée par les élitistes, comme une vertue ou une fatalité : une « loi d’airain de l’oligarchie » 14 apparaît dans l’étude micro-sociologique d’un parti pour l’étendre à toute organisation ; l’oligarchie génére la « formule politique » 15 qui lui permet de dominer : les formules changent… le fait oligarchique demeure 16 et l’élitisme a deux débouchés potentiels, selon qu’est valorisé ou critiqué ce fait : le fascisme ou la démocratie 17. Mais les élitistes ont rarement critiqué le fait oligarchique hormis une critique atypique de l’élite du pouvoir 18. Malgré, ou à cause de leurs oppositions, les deux courants partagent une même distinction conceptuelle de la « classe dirigeante » ou « catégories dirigeantes » 19 vis-à-vis « des masses » rabattues au rôle de « moutons de Panurge » 20 ou de « la masse » ensemble inorganisé issu de sociabilités aléatoires, non communautaires 21 et victime à défendre du processus « d’aliénation » 22.

Dans les deux courants, la ou les masse(s) est/sont tenue(s) pour quantité négligeable dans les processus de décision politique et l’État constitue l’instrument de direction principal. Les marxistes soutiennent la thèse de l’unicité d’une élite unifiée, bourgeoise et marchande, rendue consciente d’elle-même et des ses intérêts par ses « intellectuels organiques » 23. Elle contrôle l’appareil d’État pour perpétuer sa domination par la violence physique (police, armée) et la violence symbolique (église, école) 24 en luttant notamment contre la baisse tendancielle des taux de profits… et le développement de l’État-providence s’explique alors historiquement comme une béquille du capitalisme 25. La violence symbolique devient centrale pour la légitimation 26, dans le capitalisme avancé avec la formation d’un « espace public de représentation » 27 lié au développement des mass-médias et des industries culturelles 28. La théorie du néo-corporatisme 29 enfin, issue du marxisme?, fait une jonction improbable entre les deux courants (et les deux temporalités) en pensant la domination d’une élite à la fois globale et sectoriellement diversifiée dans une relation entre l’État et la société civile qui se modifie, en apparence seulement, dans le passage historique d’un corporatisme classique, étatique, caractéristique de l’Ancien Régime et de régimes autoritaires contemporains, à un corporatisme sociétal ou « néo-corporatisme » caractéristique des systèmes démocratiques.

Plus récemment le concept de "capitalisme de surveillance" élaboré par Shoshana Zuboff synthétise en 2019 l’état des recherche sur les transformations du capitalisme à l’ère numérique et montre une domination marchande, notamment celle des nouvelles entreprises monopolistiques de l’Internet et du Web dites "GAFAM". Ce concept relève d’abord du schéma directionniste sans que l’analyse "empirique" de l’auteur ne soit fermée aux phénomènes mieux décrits par le schéma interactionniste :

Le capitalisme de surveillance, par Shoshana Zuboff

"Le capital de la surveillance et les deux textes", extrait et traduit de : Shoshana Zuboff The Age of Surveillance Capitalism : The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power (Public Affairs Books, 2019) par la revue Esprit.

Il existe des parallèles importants avec la fin du xixe siècle et le début du xxe siècle, quand la division du travail a émergé comme le principe majeur de l’organisation sociale dans les sociétés industrielles naissantes en Europe et en Amérique du Nord. Ces expériences peuvent nous guider et nous avertir des enjeux. Par exemple, quand le jeune Émile Durkheim écrit De la division du travail social, le titre même du livre est polémique. La division du travail avait été comprise comme un moyen décisif d’augmenter la productivité du travail par la spécialisation des tâches. Adam Smith avait écrit à propos de ce nouveau principe d’organisation industrielle dans sa description d’une manufacture d’épingles, et la division du travail était restée un thème de controverse pour la science économique tout au long du xixe siècle. Durkheim reconnaît que la productivité du travail est un impératif économique du capitalisme industriel qui va pousser la division du travail jusqu’au bout, mais ce n’est pas ce qui retient son attention. Durkheim se concentre plutôt sur la transformation sociale qui s’opère sous ses yeux, le fait que la « spécialisation » gagne de « l’influence » en politique, dans l’administration, le monde judiciaire, la science et les arts. Il conclut que la division du travail n’est plus cantonnée au site de production industriel. Elle fait sauter les murs de l’usine pour devenir le principe organisateur de la société industrielle. « Quelque jugement qu’on porte sur la division du travail, écrit Durkheim, tout le monde sent bien qu’elle est et qu’elle devient de plus en plus une des bases fondamentales de l’ordre social » Les impératifs économiques commandent de manière prévisible la division du travail dans la production, mais quel est le but de la division du travail dans la société ? Telle est la question qui motive l’analyse de Durkheim, et ses conclusions vieilles d’un siècle sont toujours pertinentes aujourd’hui. Pour lui, la division du travail explique les interdépendances et les rapports réciproques des divers membres d’une société industrielle dans une recherche plus générale de solidarité. Les rapports réciproques nourrissent le besoin, l’engagement et le respect mutuels, qui confèrent une force morale à ce nouveau principe organisateur (...)

12 - Il existe des parallèles importants avec la fin du xixe siècle et le début du xxe siècle, quand la division du travail a émergé comme le principe majeur de l’organisation sociale dans les sociétés industrielles naissantes en Europe et en Amérique du Nord. Ces expériences peuvent nous guider et nous avertir des enjeux. Par exemple, quand le jeune Émile Durkheim écrit De la division du travail social, le titre même du livre est polémique. La division du travail avait été comprise comme un moyen décisif d’augmenter la productivité du travail par la spécialisation des tâches. Adam Smith avait écrit à propos de ce nouveau principe d’organisation industrielle dans sa description d’une manufacture d’épingles, et la division du travail était restée un thème de controverse pour la science économique tout au long du xixe siècle. Durkheim reconnaît que la productivité du travail est un impératif économique du capitalisme industriel qui va pousser la division du travail jusqu’au bout, mais ce n’est pas ce qui retient son attention.

13 - Durkheim se concentre plutôt sur la transformation sociale qui s’opère sous ses yeux, le fait que la « spécialisation » gagne de « l’influence » en politique, dans l’administration, le monde judiciaire, la science et les arts. Il conclut que la division du travail n’est plus cantonnée au site de production industriel. Elle fait sauter les murs de l’usine pour devenir le principe organisateur de la société industrielle. « Quelque jugement qu’on porte sur la division du travail, écrit Durkheim, tout le monde sent bien qu’elle est et qu’elle devient de plus en plus une des bases fondamentales de l’ordre social » [5]

14 - Les impératifs économiques commandent de manière prévisible la division du travail dans la production, mais quel est le but de la division du travail dans la société ? Telle est la question qui motive l’analyse de Durkheim, et ses conclusions vieilles d’un siècle sont toujours pertinentes aujourd’hui. Pour lui, la division du travail explique les interdépendances et les rapports réciproques des divers membres d’une société industrielle dans une recherche plus générale de solidarité. Les rapports réciproques nourrissent le besoin, l’engagement et le respect mutuels, qui confèrent une force morale à ce nouveau principe organisateur.(...)

15 - Autrement dit, la division du travail est introduite dans la société au début du xxe siècle par les circonstances rapidement changeantes pour les nouveaux individus de la première modernité. Elle est une réponse fondamentale à leurs nouvelles « conditions d’existence ». Alors que des personnes comme mes arrière-grands-parents rejoignaient le monde moderne, s’effondraient les anciennes sources de sens qui avaient fait tenir les communautés dans le temps et l’espace. Qu’est-ce qui fera tenir la société en l’absence des règles et des rituels du clan et de la parenté ? La réponse de Durkheim est la division du travail. La cause est le besoin d’une nouvelle source cohérente de sens et de structure et l’effet, un principe d’organisation qui permet et soutient une communauté moderne saine. Comme l’explique le jeune sociologue, « le plus remarquable effet de la division du travail n’est pas qu’elle augmente le rendement des fonctions divisées, mais qu’elle les rend solidaires. Son rôle n’est pas simplement d’embellir ou d’améliorer les sociétés existantes, mais de rendre possibles des sociétés qui, sans elles, n’existeraient pas… Son résultat dépasse infiniment la sphère des intérêts purement économiques, car il consiste dans l’établissement d’un ordre social et moral sui generis  » [6].

16 - La conception de Durkheim n’est ni stérile ni naïve. Il reconnaît que les choses peuvent mal tourner, et que cela arrive souvent, produisant ce qu’il appelle une division « anormale » ou « pathologique » du travail mettant de la distance sociale, de l’injustice et de la discorde à la place de la réciprocité et de l’interdépendance. Dans ce contexte, Durkheim identifie les effets destructeurs de l’inégalité sociale sur la division du travail dans la société, notamment ce qu’il considère comme la forme la plus dangereuse d’inégalité : les asymétries extrêmes de pouvoir qui rendent « la lutte même impossible ; on n’est même pas admis à combattre ». On ne peut remédier à de telles pathologies que par une politique qui affirme le droit de protester, de s’affronter à un pouvoir inégal et illégitime sur la société, et éventuellement de l’emporter. À la fin du xixe siècle et pendant la majeure partie du xxe siècle, cette lutte est menée par les mouvements de travailleurs et d’autres mouvements sociaux qui défendent l’égalité sociale par le moyen d’institutions comme la négociation collective et l’éducation publique.

17 - La transformation que nous connaissons à notre époque fait écho à ces observations historiques dans la mesure où la division du savoir suit le même chemin que la division du travail : du domaine économique au domaine social. Aujourd’hui, la division du savoir « dépasse infiniment la sphère des intérêts purement économiques » et constitue le fondement de notre ordre social et de son contenu moral.

18 - La division du savoir est à nous, membres de la seconde modernité, ce que la division du travail était à nos grands-parents et arrière-grands-parents, pionniers de la première modernité. De nos jours, la division du savoir émerge depuis la sphère économique pour devenir un nouveau principe d’organisation sociale et témoigne de la primauté de la formation, de l’information et du savoir dans la quête contemporaine pour une vie effective. Et comme Durkheim prévenait sa société il y a un siècle, nos sociétés sont aujourd’hui menacées par la dérive de la division du savoir vers le pathologique et l’injustice, prise dans des asymétries inédites de savoir et de pouvoir que le capitalisme de la surveillance a créées.

19 - La maîtrise de la division du savoir par le capitalisme de la surveillance commence par ce que j’appelle le problème des deux textes. Les mécanismes spécifiques de cette forme de capitalisme imposent la production, non pas d’un, mais de deux « textes électroniques ». En ce qui concerne le premier texte, nous sommes ses auteurs et ses lecteurs. Ce texte est public, familier et célébré pour l’univers d’informations et d’associations qu’il met à notre portée. Une grande partie de ce texte public est composée de ce que nous y inscrivons : nos publications, blogs, vidéos, photos, conversations, musiques, histoires, observations, likes, tweets et tout le grand brouhaha de nos vies enregistrées et communiquées.

20 - Sous le régime du capitalisme de la surveillance, toutefois, ce premier texte n’est pas seul ; il porte un fantôme avec lui. Le premier texte, plein de promesses, fonctionne en réalité comme une source d’approvisionnement pour le second : le texte fantôme. Toute contribution au premier texte, aussi banale ou passagère soit-elle, fait l’objet d’une extraction d’un excédent qui vient remplir les pages du second texte. Ce dernier demeure caché, sous embargo, sauf pour les capitalistes de la surveillance. Dans ce texte, notre expérience est une matière première accumulée et analysée pour servir les finalités commerciales des autres. Le texte fantôme est une accumulation croissante d’excédent comportemental et de ses analyses ; il révèle plus sur nous-mêmes que nous ne pouvons savoir. Pis, il devient de plus en plus difficile et sans doute impossible de se retenir d’y contribuer. Il se nourrit de notre expérience de manière automatique, tandis que nous participons, normalement et nécessairement, aux routines sociales.

21 - La manière dont les capitalistes de la surveillance mettent en œuvre ce qu’ils apprennent de leur texte fantôme exclusif pour façonner le texte public de leurs intérêts est encore plus énigmatique. Il y a eu de nombreuses révélations sur les manipulations de l’information par Google et Facebook. Pour le moment, je me contenterai de souligner que les algorithmes de Google et de Facebook sélectionnent et ordonnent les résultats de recherche et les publications du flux d’informations. Dans les deux cas, des chercheurs ont montré que ces manipulations reflètent les objectifs commerciaux de chaque entreprise. Comme l’écrit le juriste Frank Pasquale, « les décisions du Googleplex sont prises derrière des portes closes… le pouvoir d’inclure, d’exclure ou de classer est le pouvoir de s’assurer quelles traces du public deviennent permanentes et lesquelles sont effacées… Malgré leur prétention à l’objectivité et à la neutralité, ces entreprises prennent constamment des décisions qui sont contestables et chargées de valeur »  [7]. En ce qui concerne le texte fantôme, les lois de la dynamique du capitalisme de la surveillance imposent à la fois le secret et la croissance continue. Nous sommes les objets de ses récits, mais nous sommes exclus de ses leçons. En tant que nous sommes la source de ce trésor, le second texte est à propos de nous, mais il n’est pas pour nous. Il est plutôt créé, maintenu et exploité, sans que nous en ayons conscience, au profit des autres.

22 - Ainsi, la division du savoir est le principe dominant de l’organisation sociale dans notre civilisation de l’information, mais elle a déjà été prise en otage par le capitalisme de la surveillance, grâce à sa position privilégiée de principal compositeur, propriétaire et gardien de ces textes. La capacité du capitalisme de la surveillance à corrompre et à contrôler ces textes produit des asymétries de savoir inédites qui fonctionnent précisément comme Durkheim le craignait : les libertés accordées à cette forme de marché et le caractère illisible de son action lui ont permis d’imposer un contrôle important sur la division du savoir sans que nous en prenions conscience et sans que nous puissions nous y opposer. Pour revenir aux trois questions fondamentales, le capital de la surveillance a recueilli le pouvoir et revendiqué l’autorité de fournir toutes les réponses. Mais l’autorité ne suffisant pas, le capital de la surveillance maîtrise aussi l’infrastructure matérielle et l’expertise requises pour dominer la division du savoir dans la société.

Notes :
[5] Émile Durkheim, De la division du travail social [1893], Paris, Presses universitaires de France, 2013.
[6] Ibid.
[7] Frank Pasquale, The Black Box Society : The Secret Algorithms that Control Money and Information, Cambridge, Harvard University Press, 2015, p. 60-61.

Shoshana Zuboff, « Le capital de la surveillance et les deux textes », in : The Age of Surveillance Capitalism : The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power (Public Affairs Books, 2019), traduction et réédition par la revue Esprit, 2019/5 (Mai), § 12 à 22 : Texte intégral. 30

Dans ce schéma d’interprétation directionniste, l’État, aussi central et dominateur que légitime ou illégitime, selon les courants, sert à maîtriser le cours de l’histoire et se trouve placé de ce fait très haut sur l’agenda scientifique directionniste. Le schéma d’interprétation peut ici se prolonger, par changement d’échelle temporelle, en suivant sa précédente esquisse relative aux temps plus courts, décennaux, de l’action publique, qui aboutit au problème du changement par crise, voire révolution ou succession de crises.

Les deux schémas d’interprétation interactionniste et directionniste ne correspondent pas à des « écoles de pensée » au sens où les auteurs regroupés dans l’un et l’autre, aux deux échelles de temps, auraient conscience de faire partie d’un même ensemble intellectuel, dialogueraient entre eux dans une même époque ou à travers les époques mais à des « idéaltypes », selon la désignation de Max Weber, décrivant de façon stylisée, dans ce cas, des articulations d’analyses formant ensemble ces schémas de pensée (Cf. Sous-section - Interactionnisme, directionnisme (œcuménisme) : schémas de contrôles croisés).

Jérôme VALLUY‚ « Segment - Transformations de l’État démocratique industriel : subies ou voulues ?  »‚ in Transformations des États démocratiques industrialisés - TEDI  - Version au 6 décembre 2019‚  identifiant de la publication au format Web : 17