Page du plan détaillé


Navigation par niveau


Navigation par tag


Navigation par EDC


navigation par suivi édito



rechercher un contenu


SECTEUR COURANT DU MANUEL > TEDI - Transformations des États démocratiques industrialisés > Jérôme VALLUY    

Introduction - Partie - Sectorisation du gouvernement politique

A. En cours de rédaction


Emile Durkheim (1858-1917) est l’un des pères fondateurs de la sociologie française, professeur à Bordeaux puis à la Sorbonne, fondateur de la revue l’Année sociologique.

Il est l’auteur qui, peut-être, depuis Adam Smith, a le mieux théorisé ce phénomène (même s’il n’est pas le premier) est Émile Durkheim dans sa description De la division du travail social (1893) 1. Il présente l’avantage de le décrire à partir d’une vision globale de la société et d’observations portant plus spécifiquement sur le XIXe siècle. Repartant d’une analyse anthropologique de l’évolution séculaire ou millénaire faisant passer certaines sociétés d’une situation décrite par l’idéal-type des sociétés segmentaires (traditionnelles) à celle des sociétés modernes, il décrit un processus de déterritorialisation des rapports sociaux : les sociétés segmentaires regroupaient les individus très similaires dans une solidarité mécanique par enclaves concentriques du village à son environnement. Les formes de solidarité organique caractérisent des sociétés marquées par la différenciation des individus (l’individuation) et simultanément par la division moderne du travail qui ne concerne pas seulement la répartition des tâches dans l’entreprise mais tous les aspects de la société : Les fonctions politiques, administratives, judiciaires se spécialisent de plus en plus. Il en est de même des fonctions artistiques et scientifiques. Et il observe que les solidarités, c’est-à-dire les proximités de pensée et d’intérêt autant que l’intensité des communications, entre des individus s’assumant comme différents augmentent dans le cadre de leurs spécialités respectives, professionnelles notamment, au détriment de celles correspondant au périmètre territorial de naissance ou de vie. Il ajoute à la seconde édition une préface sur les groupements professionnels (les corporations) qui souligne, s’il en était besoin, même dans les dénégations qu’elle comporte, l’importance de ce cadre corporatiste de solidarité organique. Il observe l’évolution du droit et de ses diverses formes en le considérant comme un critère pertinent de distinction entre solidarité mécanique et solidarité organique, et permet ainsi de passer d’une sociologie des divisions du travail dans la société civile à celles observables dans les fonctions étatiques, les unes entraînant les autres. Même si l’État dirige, son évolution est entraînée par celle de la société civile : l’État est le système cérébro-spinal de l’organisme social et les sociétés développent leur cerveau en développant leur État 2.

C’est une loi historique générale que Durkheim entend vérifier dans De la division du travail social, (1893) lorsqu’il établit une relation directe entre l’apparition de l’État et la complexification des sociétés. Les sociétés se développent et deviennent de plus en plus complexes du fait de la généralité d’un processus de division du travail : les tâches se diversifient, les rôles sociaux se spécialisent. L’État apparaît alors comme un " organe " de la société qui contribue à l’établissement de relations de solidarité entre ses membres, contrôle leur éducation, met en place et gère pour eux des services communs. La vision durkheimienne de l’État est en une vision organiciste. C’est une vision très en vogue à la fin du XIX e s. qui consiste à assimiler la société à un organisme vivant. Pour Durkheim, (Leçons de sociologie, 1957/posthume) l’État correspond au cerveau de la société. Il écrit ainsi que “L’État est le système cérébro-spinal de l’organisme social” ou encore “les sociétés développe leur cerveau en développant leur État” ou encore que” la fonction essentielle de l’Etat est de penser”. Cependant, l’État n’est pas un organe abstrait. L’État, c’est “le groupe spécial de fonctionnaires qui sont chargés de représenter l’autorité de la société politique” (Leçons de sociologie).

L’État est ainsi défini par les fonctions qu’il exerce pour la société civile. Il assure la satisfaction de certains besoins fondamentaux et plus il se développe, plus ses fonctions deviennent nombreuses et touchent progressivement à tous les aspects de la vie en société. Durkheim aperçoit à son époque le phénomène de développement de L’État Providence dont les activités se diversifient très vite entre le milieu du 19e et le milieu du 20e siècle (protection sociale, droit du travail, santé publique, éducation, culture, aménagement du territoire, politique de la famille, etc.). Durkheim s’inquiète de cette évolution qui porte L’État à tout contrôler, sans qu’aucun groupe intermédiaire (communauté villageoise, familiale, professionnelle, etc.) entre les citoyens et L’État ne soit en mesure de limiter l’action de celui. Comme d’autres, il s’inquiète de cette perpétuelle expansion de L’État vis-à-vis de la société civile, distinguant ainsi les deux.

Dans l’étude de la sectorisation du gouvernement politique, la sociologie de l’action publique peut s’appuyer sur cet héritage sociologique notamment et le fait fréquemment. Elle construit ses objets à partir du constat d’une division sociale du travail au sein de l’appareil administratif d’Etat par référence à des « secteurs » dont la définition est bien loin d’être objective ou consensuelle, ne se réduisant pas à l’expression institutionnelle par création d’un ministère spécifique. Bien des objets d’étude ont été construits par référence implicite ou explicet à des découpages administratifs infra ministériels.

Bien que plus inspiré par Karl Marx que par Émile Durkheim, le texte célèbre de Philippe C. Schmitter Still the Century of Corporatism ? (1974) 3 renouvelle les travaux sur l’État et l’action publique, et offre des potentialités intéressantes aux recherches sur l’information et la communication. Il opère une jonction improbable et involontaire entre les analyses marxistes de la classe dirigeante et celles des élitistes sur l’hétégonéïté de composition qu’à celle-ci. Il observe tout d’abord la forme classique d’État-corporatiste dans les régimes autoritaires d’Amérique latine et s’interroge sur la disparition du corporatisme dans les sociétés européennes. À partir d’observation sur l’Autriche, il montre que le corporatisme n’a pas disparu mais s’est transformé en passant d’un corporatisme classique ou corporatisme étatique (tel qu’il se présentait sous l’Ancien Régime ou dans l’Italie mussolinienne, l’Espagne franquiste...) qui procède d’une délégation institutionnalisée, à une corporation de métier, d’un monopole de représentation et de régulation (juridique, juridictionnel, financier...) à un corporatisme sociétal ou néo-corporatisme procédant de façon plus discrète à la cooptation de représentants de la société civile (syndicats patronaux, notables, experts, salariés...) intégrés dans un processus de délibération relativement confiné au sujet des règles juridiques à édicter pour la régulation économique. En marxiste, il interprète ce passage comme le signe d’un renforcement du pouvoir d’État (au service de la bourgeoisie) qui gagne à se passer d’une institutionnalisation visible de la délégation de pouvoir (visibilité trop exposée à la critique publique) en préférant opérer une composition sélective, non compétitive, de la représentation sociale. Son œuvre sera très contestée, peut-être par attachement à d’autres systèmes de croyances : sa distinction fragilise la distinction théorique entre régime démocratique et régime autoritaire ; elle subvertit la croyance (très française notamment) en la disparition historique du corporatisme lors de la révolution de 1789 ; mais elle contredit aussi la théorie marxiste d’une classe dirigeante homogène... puisque, ce que montre Schmitter, c’est une classe divisée entre les segments néo-corporatistes (même si, en 1974, Schmitter les pense coordonnés par l’intérêt global de la classe dominante).

La bibliographie scientifique issue de la théorie du néo-corporatisme que ce soit pour l’invalider ou la confirmer par des observations empiriques sur de nombreux pays, a suscité de nombreux débats 4 et est devenue, en quarante ans, océanique. Elle s’est agrégée aux autres corpus des chercheurs étudiant l’action publique 5 en délimitant sectoriellement leurs objets d’étude et en montrant notamment que se forment, dans chaque secteur, des « réseaux », « coalitions » ou « communautés » reliant les agents publics aux autres acteurs sociaux spécialisés (professionnels, associations, journalistes, experts...) dans un même domaine, sur tel ou tel enjeu d’action publique. Les concepts décrivant des types de « réseaux » spécifiques ont proliféré. Mais, ce qu’ont en commun tous ces travaux, c’est de décrire un phénomène de confinement relatif des débats publics dans un périmètre, certes incertain, puisque non territorialisé, mais dont l’existence bien concrète se vérifie à chaque recherche approfondie dans tel ou tel secteur : la proportion des informations circulant au sein du secteur qui migrent vers un espace public élargi (celui des mass-médias ou celui des campagnes électorales) est marginale. Cette communication sectorielle, son confinement relatif, résulte de multiples phénomènes encore à analyser et à agréger dans une théorie du secteur qui se cherche : spécialisation éducative, formation professionnelle, presse spécialisée, réseaux de sociabilité, expérience personnelle accumulée au cours du temps dans la connaissance du secteur, segmentations communicationnelles dupliquées dans les organisations globales (syndicales, administratives, partisanes, médiatiques) et aujourd’hui dans les segmentations peu visibles qui se forment spontanément autour de chacun dans ses communications numériques (réseaux sociaux, emails, profilages des moteurs de recherche, systèmes de recommandations indexés à ces profilages...). Le secteur forme comme un « segment », au sens de Durkheim, mais translucide aux yeux de l’individu et dont les effets de clôtures communicationnelles demeurent relativement inconscients pour lui. L’importance du secteur peut-être indexé aux temps de vie individuels quotidiennement passés dans le secteur, en proportion des 24 heures quotidiennes : celui du travail mais aussi, souvent, par sociabilité, du temps libre et des loisirs, des rencontres affectives... La part du temps lié au secteur est considérable. Du point de vue de la communication, cette importance peut être rattachée aux phénomènes bien connus de focalisations individuelles dans les lectures sélectives de la presse, sur le web ou dans l’attention aux sujets audiovisuels... Personne ne peut tout lire et chacun sélectionne en fonction de centres d’intérêts thématiques très souvent liés au secteur d’appartenance, ce qui renforce les effets communicationnels de sectorisation et participe au processus d’ensemble de construction de cultures sectorielles spécifiques.

Jérôme VALLUY‚ « Introduction - Partie - Sectorisation du gouvernement politique  »‚ in Transformations des États démocratiques industrialisés - TEDI  - Version au 18 août 2019‚  identifiant de la publication au format Web : 157