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Cette notice a été réalisée par Claire Bourhis-Mariotti dans le cadre du projet Sorbonne Paris Cité « Écrire l’histoire depuis les marges » (EHDLM).


Claire Bourhis-Mariotti

Claire Bourhis-Mariotti est maître de conférences en histoire et civilisation des États-Unis à l’Université Paris 8, et membre de l’unité de recherche TransCrit (EA 1569).
Elle est plus particulièrement spécialiste d’histoire africaine-américaine et s’intéresse notamment aux mouvements d’émigration volontaires des Noirs libres en Haïti et en Afrique sur toute la durée du XIXe siècle, ainsi qu’au nationalisme noir.
Elle a récemment publié L’union fait la force : les Noirs américains et Haïti, 1804-1893 (Presses Universitaires de Rennes, 2016). Elle travaille actuellement à la traduction d’un récit d’esclave (Life of Isaac Mason as a Slave, 1893) dont elle prépare une édition scientifique.

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Références de citation

Bourhis-Mariotti Claire (2018). “En quête de justice : Ida B. Wells”, in Le Dantec-Lowry Hélène, Parfait Claire, Renault Matthieu, Rossignol Marie-Jeanne, Vermeren Pauline (édité par), Écrire l’histoire depuis les marges : une anthologie d’historiens africains-américains, 1855-1965, collection « SHS », Terra HN éditions, Marseille, ISBN: 979-10-95908-01-2 (http://www.shs.terra-hn-editions.org/Collection/?en-quete-de-justice-Ida-B-W (...))

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Notice de la traduction de Laurent Vannini
Ida B. Wells, « La Loi de Lynch »
« Lynch law », The Reason Why the Colored American Is Not in the World’s Columbian Exposition. The Afro-American’s contribution to Columbian literature. Chicago, 1893.


« Lynch Law » ou « La loi de Lynch » est le quatrième chapitre du pamphlet THE REASON WHY The Colored American is not in the World’s Columbian Exposition 1, écrit, publié à compte d’auteur, tiré à 20 000 exemplaires, et diffusé à l’été 1893, alors que l’exposition universelle de Chicago bat son plein.

Une femme engagée

Son auteure, Ida Bell Wells 2, naît esclave le 16 juillet 1862 à Holly Springs, Mississippi, quelques mois avant que Lincoln ne publie sa proclamation d’émancipation. Elle est l’aînée d’une fratrie de huit enfants. Ses parents, très actifs au sein du parti Républicain après la guerre de Sécession, meurent en 1878 de la fièvre jaune. La loge maçonnique à laquelle appartenait son père, charpentier de métier, propose alors à Ida de placer ses frères et sœurs. Cependant, Wells, qui n’a que seize ans, est déterminée à ne pas se séparer de ces derniers. Pour subvenir à leurs besoins, elle entame une carrière d’enseignante dans les environs de Holly Springs, puis rejoint quelque temps plus tard sa tante à Memphis, dans le Tennessee, et obtient un poste dans le comté de Shelby. En 1884, alors qu’elle se rend à son travail, Wells est impliquée dans un incident avec un contrôleur de train. Elle avait acheté un billet de 1re classe, et avait pris place dans le wagon réservé aux femmes, quand le contrôleur lui ordonna d’aller rejoindre le wagon réservé aux Noirs — et aux fumeurs —, en 2nde classe. Elle refusa, et lorsque le contrôleur tenta de l’y forcer, elle lui mordit la main. Elle descendit du train avant d’en être débarquée, et intenta un procès contre la compagnie de chemin de fer. Elle gagnera en première instance mais une cour d’appel renversera le jugement en sa défaveur en 1887.

À l’automne 1884, elle réussit un concours d’accès à un poste d’enseignante dans la ville de Memphis. À la même époque, elle commence à écrire pour le journal de sa paroisse, sous le pseudonyme « Iola ». Rapidement, ses articles sont reproduits dans divers journaux de la presse noire. En 1889, elle rejoint un journal noir local, The Free Speech and Headlight, en tant que co-propriétaire (elle achète un tiers des parts) et rédactrice en chef. Dans ses articles, elle dénonce les violences à l’encontre des Noirs, les mesures prises pour priver les Noirs du droit de vote, la ségrégation des écoles de Memphis, entre autres choses. Elle est finalement renvoyée de son poste d’enseignante en 1891 pour avoir ouvertement critiqué le système éducatif de Memphis et devient journaliste à plein temps.

Le 9 mars 1892, Thomas Moss, un commerçant noir respecté et respectable, est lynché avec deux de ses amis, après avoir tenté de défendre son épicerie, The People’s Grocery 3, contre l’attaque d’une foule blanche. Wells, très choquée, dénonce ce lynchage de façon virulente et exhorte les résidents noirs de Memphis à quitter la ville 4. Alors qu’elle se trouve loin de la ville justement, les locaux de son journal sont incendiés par la foule ; mais il en faut plus pour faire taire Ida B. Wells. Interdite de séjour à Memphis, elle se lance dans une croisade anti lynchage, en publiant notamment son premier pamphlet, Southern Horrors : Lynch Law in all its phases 5, qui reprend et développe l’un de ses propres articles paru le 25 juin 1892 dans le New York Age — l’un des principaux et plus influents quotidiens noirs du pays (publié de 1887 à 1953). Son ami Timothy Thomas Fortune, militant noir radical et rédacteur en chef du New York Age, l’avait en effet convaincue de venir s’installer à New York et lui avait offert de poursuivre son combat dans les pages de son journal 6. Au printemps 1893, elle intensifie et internationalise sa campagne anti lynchage en se rendant en Grande-Bretagne, à l’invitation de Catherine Impey, membre de la communauté Quaker britannique 7. Wells, qui a la ferme intention de lever des fonds pour soutenir sa cause, prononce de nombreux discours dans lesquels elle dénonce les violences subies par les Noirs — discours qu’elle prend soin d’illustrer en faisant circuler des photographies de lynchage. Le public britannique est horrifié par ces photographies mais est finalement assez peu réceptif aux discours de Wells, et cette dernière, très vite à court d’argent, rentre aux États-Unis au début de l’été. Plus convaincue que jamais de l’importance de « médiatiser » la condition africaine-américaine auprès d’un public international, Wells publie alors avec l’aide du célébrissime Frederick Douglass 8 un brûlot de 81 pages, intitulé THE REASON WHY The Colored American is not in the World’s Columbian Exposition — une sorte d’état des lieux de la condition africaine-américaine aux États-Unis, mêlant discrimination, ségrégation, pauvreté et lynchage.

Le contexte de l’écriture et de la diffusion du pamphlet THE REASON WHY

L’exposition universelle de Chicago avait ouvert ses portes au public le 1er mai 1893. Sur le plan national, le but principal de cette exposition était de présenter au peuple américain une sorte de bilan scientifique, intellectuel, moral et industriel de la nation, en mettant en avant sa supériorité sur les autres nations du monde. Un peu plus de quinze ans après la fin de la période de Reconstruction de la nation américaine, l’un des objectifs de cette exposition était en outre de réunifier une bonne fois pour toutes le pays, en rassemblant les États du Nord et du Sud dans une grande fête à la gloire du pays tout entier. Sur le plan international, il s’agissait logiquement de rendre la civilisation américaine plus visible, en exposant ses prouesses technologiques, industrielles et intellectuelles devant les quelque 27 millions de visiteurs américains et étrangers qui firent le déplacement jusqu’à Chicago en 1893 9.

Les Africains-Américains avaient fondé beaucoup d’espoir dans cette exposition universelle qui représentait pour eux l’opportunité de pouvoir montrer au monde entier les « progrès » accomplis par leur communauté une trentaine d’années après l’abolition de l’esclavage sur le territoire américain. Malheureusement, ils déchantèrent très vite : il apparut rapidement évident que l’organisation de l’événement se ferait sans eux. Alors que les Africains-Américains étaient exclus de l’organisation de l’exposition, ils s’inquiétaient également de pouvoir participer à celle-ci en tant qu’exposants : le Comité National leur refusa en effet le droit d’exposer leurs œuvres et ouvrages séparément dans le cadre d’un pavillon africain-américain, considérant qu’ils pouvaient les exposer dans les bâtiments consacrés à leur État de résidence. Mais comme la grande majorité des Noirs résidaient dans les États du Sud, ils avaient peu de chance d’obtenir une place pour présenter leurs travaux, leurs projets étant sujets à l’approbation d’un comité, toujours composé d’hommes blancs 10. En définitive, le bâtiment réservé aux femmes exposa quelques dessins et ouvrages de couture réalisés par des femmes noires, et le visiteur pouvait trouver dans d’autres parties de l’exposition des kiosques aux couleurs de l’Université Wilberforce, du Tennessee Central College, de l’Université d’Atlanta et de Hampton Institute — tous des établissements d’enseignement supérieur alors réservés aux Noirs 11. La diaspora noire était également représentée grâce à la présence du pavillon haïtien et à celle d’un kiosque consacré au Libéria installé au sein du bâtiment de l’agriculture. Ce kiosque était sponsorisé par l’American Colonization Society 12 et avait pour objectif d’exposer les défis relevés par les Africains-Américains qui y avaient émigré. Il faut noter que seul le pavillon haïtien, installé au sein de la « White City » (la partie de l’exposition la plus majestueuse, surnommée ainsi parce qu’elle était composée de bâtiments blancs), représentait de façon autonome les peuples d’origine africaine 13.

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Pavillon de la République d’Haïti à l’Exposition Universelle de Chicago, 1893

C’est en fait surtout le long de l’allée dite « Midway Plaisance » que se trouvait l’exemple le plus frappant de la présence des Noirs (quoique non-américains) à l’exposition ; l’on y trouvait des représentations des peuples, la plupart africains, considérés comme « primitifs ». Cette allée abritait un « village dahoméen » (le Royaume du Dahomey est alors situé dans l’actuel Bénin), une attraction présentant les habitants de l’Afrique de l’Ouest comme des barbares, des sauvages, des peuples non-civilisés 14 — une attraction que les Africains-Américains jugeaient humiliante et dégradante pour leur « race ».

Ainsi, partant du constat que leur communauté était exclue de l’exposition universelle, cette grande fête nationale et internationale qui aurait été l’occasion de prouver au monde entier qu’elle n’avait rien de commun avec les peuples primitifs d’Afrique dont le Village Dahoméen était la navrante illustration, Ida B. Wells et Frederick Douglass entreprirent de publier un pamphlet militant, informant les millions de visiteurs de la mise à l’écart délibérée des Africains-Américains de l’exposition universelle, mais aussi et surtout attirant leur attention sur la condition peu enviable des Noirs aux États-Unis, et sur les « progrès » de leur communauté depuis l’émancipation. Frederick Douglass, conscient que la réconciliation entre le Nord et le Sud se faisait aux dépens des Noirs américains, voyait là une façon efficace d’utiliser la tribune internationale qu’Haïti lui avait offerte pour dénoncer l’abdication des Républicains devant les « valeurs » sudistes prônant la ségrégation, privant les Noirs du droit de vote, reléguant ainsi les Africains-Américains à une position de citoyens de seconde catégorie. En nommant Douglass Premier Commissaire de son pavillon, Haïti lui permit en effet de l’utiliser comme « quartier général », car c’est bien depuis ce pavillon que le Sage d’Anacostia 15 et son amie et co-auteure Ida B. Wells distribuèrent 10 000 exemplaires du pamphlet à des milliers de visiteurs venus du monde entier 16 ; la République noire donnait ainsi aux Africains-Américains l’opportunité d’affirmer leur existence en leur fournissant une vitrine que leur propre pays n’avait pas voulu leur accorder 17. De toute évidence, ce document majeur de la fin du XIXe siècle marqua à la fois le renouveau du militantisme noir américain à l’aube du XXe siècle et du panafricanisme, et le dernier engagement politique et public du militant Frederick Douglass 18, qui passait là la main à la jeune génération, Ida B. Wells en tête.

THE REASON WHY comprend, outre les trois chapitres, la préface et la postface écrits par Wells, des contributions de celui qui deviendra quelques années plus tard son époux, Ferdinand Lee Barnett 19 (chapitre VI « La Raison »), mais aussi de Douglass (chapitre I « Introduction »), et de Irvine Garland Penn 20 (chapitre V « Les Progrès de l’Afro-Américain depuis l’Émancipation »). Il s’ouvre sur une introduction (ou chapitre I) hautement militante, dans laquelle Douglass, qui estime que le système esclavagiste est à l’origine de tous les maux de la société américaine — ou du moins à l’origine des préjugés raciaux et des discriminations dont les Noirs font les frais —, dénonce le recul considérable des droits des Africains-Américains depuis leur émancipation. Dans son chapitre II, intitulé « Les lois catégorielles », Ida B. Wells donne justement quelques exemples de lois passées dans les États du Sud dans le but explicite de contrôler la vie des Noirs — les soumettant à la ségrégation dans les transports publics, ou interdisant les mariages interraciaux — et de les empêcher de voter. Elle fait suivre ce très court chapitre d’un autre à peine plus long, « Le système de location de détenus », détaillant ce qui pour elle est un procédé injuste découlant des lois énoncées précédemment. Il s’agit du système mis en place par des États, principalement du Sud (mais l’on compte aussi parmi eux le Nebraska ou l’État de Washington), prétendument trop pauvres pour entretenir les prisons, qui consiste à « louer » les détenus à des sociétés privées. Dans les faits, Ida B. Wells constate que, parmi les détenus concernés par ces mesures, neuf sur dix sont noirs, et compare cette « location de détenus » à de l’esclavage à peine maquillé.

Le chapitre qui nous intéresse plus particulièrement ici, « La loi de Lynch » est le quatrième chapitre du pamphlet. Il traite, photographie « choc » et statistiques à l’appui, du problème endémique qui apparaît dans les années 1880 dans les États du Sud (mais aussi dans certains États de l’Ouest et du Nord), à savoir le lynchage, dont de plus en plus de Noirs sont victimes au fur et à mesure que les années passent, et qui, selon Ida B. Wells, se fait dans des conditions de plus en plus atroces et barbares.

« Lynch Law » ou « La loi de Lynch » : militantisme, choix des sources et objectivité

Non-historienne de profession, celle qui se considérait comme « la porte-parole de l’histoire du lynchage 21 » était en 1893 un témoin de l’histoire en cours — une histoire qu’elle avait à cœur d’enregistrer, de coucher sur le papier, pour la transmettre aux générations futures. « La loi de Lynch » n’est donc pas un article « scientifique » écrit par une historienne. Il s’agit plutôt d’un reportage, dont le sujet est le lynchage dans l’Amérique des années 1890 — reportage qui peut être considéré de nos jours comme une source primaire exploitable par un historien s’intéressant au lynchage. N’oublions pas que Wells écrit au début des années 1890, une décennie qui voit l’essor du « muckraking » (du nom muck, que l’on pourrait traduire par « boue », « fange », « fumier » ou « merde », et du verbe to rake, « ratisser » ou « fouiller »), ce journalisme d’investigation qui se faisait fort de soulever des questions de société dérangeantes ou de mettre au jour des scandales politiques. Ce chapitre de Wells — qui est parfois considérée comme l’une des premières « muckrakers » (un terme que l’on traduira poliment par « fouineuse ») de sexe féminin 22 —, utilise les codes du muckraking, puisqu’il contient des photographies « sensationnelles » et se fonde sur des statistiques. « La loi de Lynch » n’est d’ailleurs pas sans rappeler le travail que le photographe Jacob Riis avait publié trois ans plus tôt, How the Other Half Lives Comment vit l’autre moitié »), un reportage-choc qui révélait au grand public les conditions de vie misérables des Américains les plus pauvres dans les bidonvilles et quartiers défavorisés de New York 23.

Ce qui fait l’originalité de « La loi de Lynch », par rapport aux autres textes de la présente anthologie, c’est d’ailleurs essentiellement les sources sur lesquelles son auteure s’est appuyée, à savoir majoritairement des sources journalistiques, mais aussi des sources visuelles (une photographie et son verso), et sa propre expérience que l’on peut qualifier de source « mémorielle » et dont l’objectivité est discutable. Si la citation introductive du chapitre (une définition de la « loi de Lynch ») est tirée d’un journal africain-américain, The Virginia Lancet (on regrettera d’ailleurs l’absence de précisions quant à cette citation ; on ignore la date de publication du journal duquel elle est extraite), les autres citations et statistiques référencées 24 sont tirées de la presse « blanche » de l’époque.

Ainsi, les deux premiers tableaux de statistiques ont été publiés, selon Wells, dans le Chicago Tribune en janvier 1892 (mais Wells n’indique pas de date plus précise 25). Le Chicago Tribune, fondé en 1847, était en 1893 — et est toujours à ce jour — le principal quotidien de Chicago et du Midwest des États-Unis, et l’un des dix principaux quotidiens du pays 26. Si l’on peut imaginer aisément que son récit du lynchage de Thomas Moss, Will Stewart et Calvin McDowell à Memphis s’appuie sur sa propre expérience — on se souvient que Wells vivait à Memphis à l’époque et connaissait personnellement T. Moss —, son long récit du lynchage de Lee Walker 27 est lui tiré du Memphis Commercial, que Wells déclare recopier mot pour mot. Le Memphis Commercial (aujourd’hui The Commercial Appeal) était à l’époque le quotidien principal de la ville de Memphis et du comté de Shelby. Toujours à propos du lynchage de Lee Walker, Wells cite ensuite un télégramme reçu par la rédaction du Inter Ocean de Chicago (et envoyé par un certain R. M. Martin du Public Ledger, autre quotidien de Memphis dont la publication cessa en 1893) et un extrait du Appeal-Avalanche de Memphis (un journal apparenté au Memphis Commercial, et avec lequel il fusionna en 1894 pour devenir le Commercial Appeal). Enfin, le Inter Ocean est à nouveau convoqué à la fin du chapitre, pour décrire le lynchage de C. J. Miller, dans une dernière longue citation servant de conclusion au chapitre. Le Inter Ocean était alors l’organe de presse du parti Républicain à Chicago.
Ce choix de sources « blanches » — dont une sudiste, abondamment citée — peut paraître étonnant de la part d’une militante noire entendant dénoncer le comportement violent et déviant des Sudistes blancs. Wells n’a jamais commenté ce choix. En revanche, quelques années plus tard, dans le chapitre introductif d’un autre de ses ouvrages majeurs sur le lynchage, A Red Record, Wells expliquera pourquoi elle a délibérément choisi de n’utiliser qu’une seule source, le Chicago Tribune :

Le but des pages qui suivent est de diffuser les chiffres qui ont été établis, non par des hommes de couleur, mais bien ceux qui sont le résultat de compilations faites par des hommes blancs du Sud. (…) Depuis un certain nombre d’années, le Chicago Tribune, dont il faut reconnaître qu’il est l’un des principaux journaux d’Amérique, s’est fait une spécialité de publier des compilations de statistiques ayant trait au lynchage. Les données compilées par ce journal et publiées ouvertement depuis le 1er janvier 1894 jusqu’à ce jour n’ont pas été contestées. Afin de m’éviter d’être accusée d’exagérer, j’ai réduit la liste des incidents signalés ci-après à ceux qui ont été attestés par le Tribune 28.

De ce fait, on peut aisément imaginer que pour « La loi de Lynch », Wells avait également choisi d’utiliser des journaux blancs (dont le Tribune), plutôt que des journaux noirs ou d’autres types de sources non-officielles, afin d’être totalement inattaquable sur la fiabilité de ses sources. En l’absence de statistiques plus « officielles » (gouvernementales par exemple) incontestables, il semble que Wells ait volontairement choisi de fonder ses propos sur les statistiques diffusées par des journaux à la réputation indéniable, tels que le Tribune de Chicago. De même, elle choisit de retranscrire entièrement un article du Memphis Commercial décrivant un lynchage particulièrement barbare, plutôt que de laisser la parole à d’éventuels témoins noirs de l’événement. Encore une fois, ce choix de s’appuyer sur des journaux blancs, et dans le cas du Commercial, des journaux sudistes, a été probablement fait pour garantir une certaine crédibilité aux écrits de Wells, qui espérait ainsi que l’on ne pourrait pas lui reprocher d’exagérer les faits ou d’arranger les chiffres. Il est vrai que les chiffres diffusés par ces journaux blancs parlent d’eux-mêmes et sont déjà suffisamment impressionnants. La description du lynchage de Walker, quant à elle, pourtant publiée dans un quotidien blanc sudiste — donc a priori relativement « objectif » ou du moins non-compatissant à l’égard des Africains-Américains — est à glacer le sang, et donne encore la nausée à un public non-averti, près de 125 ans après sa première publication. Et comme si le « poids des mots » n’était pas suffisant pour convaincre ses lecteurs de la barbarie des lynchages, Ida B. Wells y adjoint le « choc des photos » ; aux statistiques « froides » et aux descriptions détaillées s’ajoute une photographie insoutenable des événements décrits. En utilisant des sources « visuelles » pour dénoncer le lynchage, Wells s’inscrivait dans une « tradition » (quoique récente) journalistique propre à la presse noire. Depuis le milieu des années 1880, les journaux noirs publiaient de plus en plus régulièrement des documents iconographiques (d’abord des dessins ou illustrations représentant des scènes de violence ou de lynchage, puis à partir du milieu des années 1890 des photographies ou des reproductions de cartes postales) illustrant leurs articles anti lynchage, et ce, afin d’apporter aux sceptiques une preuve visuelle que ces lynchages avaient bel et bien eu lieu. L’objectif de la presse noire était ainsi de retourner les propos des journaux sudistes contre eux, en fournissant aux lecteurs une sorte de contre-récit visuel de ces actes ignobles 29. Cette nouvelle forme de dénonciation par l’image avait pour but de « secouer » le lecteur, d’émouvoir et d’indigner ceux que de simples mots ne parvenaient pas à ébranler. Wells, en associant l’image aux mots, participait de ce militantisme visuel, et, en choisissant de publier une photographie et non une illustration, elle livrait la vérité sans fard, et satisfaisait à son exigence d’impartialité : comme les statistiques des journaux blancs, la photographie était objective et ne pouvait mentir 30.

La photographie que Wells choisit d’utiliser pour illustrer son article lui avait été fournie par une personnalité à l’époque elle aussi réputée respectable et digne de confiance : Albion Winegar Tourgée. Républicain radical, écrivain, et juge de l’État de New York, Tourgée est surtout connu pour ses positions radicales en faveur de l’égalité des races, des droits civiques et du vote des Africains-Américains. De 1888 à 1898, il publie un billet éditorial hebdomadaire dans le Inter Ocean de Chicago — parfaite illustration de la croisade qu’il menait sans relâche en faveur des réformes sociales et de l’égalité des races 31. La presse noire (notamment le Cleveland Gazette) ne manquait d’ailleurs pas de réimprimer régulièrement ses billets 32. Depuis 1892, Wells entretenait une correspondance avec Tourgée, qui lui fournit donc la photographie reproduite recto-verso dans « La loi de Lynch ». Aussi étonnant que cela puisse paraître aujourd’hui, les photographies de lynchage étaient monnaie courante dans les décennies 1890-1900, et se vendaient particulièrement bien. Il faut dire que les lynchages étaient des « événements » publics, souvent approuvés par les populations locales blanches, et parfois même annoncés à l’avance dans les journaux locaux 33. Il n’était pas rare de trouver en première page d’un petit quotidien toutes les informations permettant à la population – et aux photographes professionnels « itinérants » — de se rendre sur le lieu d’un futur lynchage. Hommes, femmes, enfants, de toutes conditions sociales, se précipitaient alors pour assister à ce « spectacle », se battaient parfois pour récupérer un « souvenir » (un morceau de la corde qui avait servi à pendre la victime ; des dents ou des ongles arrachés au corps mutilé, etc.), et ne manquaient pas d’en faire profiter leurs proches en leur envoyant une photographie voire même une carte postale 34. Celle que Wells reproduit dans « La loi de Lynch » a été prise par un « photographe itinérant » (« Traveling photographer ») bien identifié (W. R. Martin), et s’accompagne, au verso, d’un message adressé à Tourgée qui se passe de commentaire :

Ce F[ils] d[e] P[ute] a été pendu à Clanton, Alabama le vendredi 21 août 1891 pour le meurtre de sang-froid d’un petit garçon pour 35 cents en liquide. C’est un bel exemple de vos “Chrétiens Noirs pendus par des Barbares Blancs”. Avec les Compliments du Comité [sous-entendu, le Comité qui a procédé au lynchage] 35.

Conclusion

Après trois chapitres conçus comme des témoignages de l’extrême violence à laquelle les Noirs sont exposés dans les États-Unis de la fin du XIXe siècle, THE REASON WHY se referme sur deux chapitres, dont l’un est plus optimiste. Ce chapitre, qui se veut le témoin des « progrès des Afro-Américains depuis l’émancipation » dans les domaines de l’éducation, du travail, des affaires, de la religion, de la littérature et des arts, contient en effet, outre de nombreuses statistiques venant appuyer ses affirmations, des documents iconographiques représentant certaines des institutions qui abritent justement ces Africains-Américains éduqués et/ou prospères, tels le Tuskegee Institute et le Provident Hospital and Training School de Chicago. Enfin, F. L. Barnett, qui n’est pas encore l’époux d’Ida B. Wells, entreprend de démontrer, dans le dernier chapitre du pamphlet éponyme, que si les Africains-Américains sont effectivement absents de l’exposition universelle, ce n’est pas par manque de talent ou de courage, mais parce qu’on les en a tenus à l’écart contre leur gré.

Ce pamphlet ne marque évidemment pas la fin du combat pour Ida B. Wells. Elle publiera par la suite plusieurs éditions de A Red Record qui, s’il reprend en partie « La loi de Lynch », est spécifiquement conçu comme un recueil de statistiques et de récits de lynchage dont le but est de préserver la « mémoire » de la communauté pour les générations futures.

Si Ida B. Wells était aussi une féministe convaincue — elle fonda l’association féministe National Association of Colored Women en 1896 —, notamment très impliquée dans le mouvement des suffragettes, on retient surtout d’elle son engagement contre le lynchage et en faveur des droits civiques des Africains-Américains — elle fut, aux côtés de W. E. B. Du Bois, l’un des membres fondateurs de la célèbre association de lutte pour les droits civiques National Association for the Advancement of Colored People (NAACP). Il faut dire que, de son propre aveu, c’est le lynchage de Thomas Moss, Will Stewart et Calvin McDowell à Memphis en mars 1892 qui fut l’élément déclencheur de son militantisme, car elle comprit ce jour-là que le lynchage était un moyen, pour les suprémacistes blancs, d’intimider les Noirs et ainsi d’empêcher leur « progrès » politique et économique, ce qui in fine garantissait l’asservissement de la communauté africaine-américaine :

C’est ce qui m’a ouvert les yeux quant à ce qu’était réellement le lynchage. Une excuse pour se débarrasser des Nègres qui acquéraient de la richesse et des biens, et pour ainsi continuer à terroriser la race et “maintenir le Nègre dans une position d’infériorité” 36.

Avec « La loi de Lynch », Ida B. Wells signe un document à la fois hautement militant et objectif. En véritable journaliste d’investigation, pourtant mue par un engagement politique non dissimulé, Wells livre une version la plus factuelle possible des tristes faits divers qu’elle a recensés, en se fondant sur des données et une photographie non-biaisées, dans l’espoir que ses lecteurs, blancs comme noirs, américains ou étrangers, réalisent la véracité et l’atrocité des actes qu’elle dénonce, adhèrent à son combat, et forcent ainsi le gouvernement américain à prendre ses responsabilités et à enfin faire appliquer ses propres lois, en garantissant à tous ses citoyens, quels que soient leur couleur de peau et leur État de résidence, l’égalité devant la loi, la sécurité, et le droit à la « poursuite du bonheur ».