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Cette traduction inédite en français a été réalisée par Arnaud Courgey et coordonnée par Marie-Jeanne Rossignol sur un financement ANR - programme IDEX (©) dans le cadre du projet de recherche Écrire l’histoire depuis les marges - HDML.

Référence du texte traduit :
William Wells Brown, « Chapitre XV. La proclamation de libération », The Negro In The American Rebellion : His Heroism and His Fidelity..., (1867) 1880.

>>> Lire l’ouvrage en anglais et en libre accès sur archive.org

Notice de la traduction :
William Wells Brown, du témoin à l’historien
Par Marie-Jeanne Rossignol


William Wells Brown

6 novembre 1814 près de Lexington, Kentucky — 6 novembre 1884 à Chelsea, Massachussets

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Né en esclavage à Montgomery County (Kentucky) dans le sud des États-Unis, William Wells Brown s’échappa vers le Nord en 1834 et devint militant abolitionniste, écrivain et historien.




Références de citation

Brown William Wells, Courgey Arnaud (trad.) (2018). “William Wells Brown, « Chapitre XV. La proclamation de libération »”, in Le Dantec-Lowry Hélène, Parfait Claire, Renault Matthieu, Rossignol Marie-Jeanne, Vermeren Pauline (édité par), Écrire l’histoire depuis les marges : une anthologie d’historiens africains-américains, 1855-1965, collection « SHS », Terra HN éditions, Marseille, ISBN: 979-10-95908-01-2 (http://www.shs.terra-hn-editions.org/Collection/?William-Wells-Brown-Chapitr (...))

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Traduction d’Arnaud Courgey
Coordination de Marie-Jeanne Rossignol


La proclamation d’émancipation – Le point de vue des « Vipères cuivrées » – « Abraham, épargne le Sud » – Les anciens esclaves clandestins se réjouissent – Les chants – L’enthousiasme – La foi en Dieu – L’esprit et la répartie des Noirs – « Libre pour toujours »

Le 22 septembre 1862, le Président Lincoln rendit publique sa proclamation, en avertissant les États rebelles qu’il proclamerait l’émancipation de leurs esclaves si ces États ne rejoignaient pas l’Union avant le premier janvier suivant. Avec quel retentissement les « Vipères cuivrées 1 » du pays firent-elles entendre leurs dénonciations ; et tous les arguments éculés contre l’émancipation des Noirs qui avaient été invoqués aux Antilles trente ans plus tôt, et par la suite encore dans notre pays, furent remis au goût du jour, et avancés dans le but d’effrayer le président et son cabinet 2.

Pour qu’une grande injustice sociale soit tolérée, quel que soit le pays où elle sévit, elle doit s’accompagner d’un aveuglement de la vision, d’une dureté du cœur et d’une lâcheté de l’esprit, ainsi que d’un déclin moral et d’un appauvrissement industriel. Dès lors, chaque fois que l’on tente sérieusement d’abolir cette injustice, ceux à qui manque la vue font connaître avec fracas qu’ils voient clairement que ne sauront s’ensuivre que de désastreuses conséquences ; ceux à qui fait défaut toute sensibilité déclarent être bouleversés jusqu’au tréfonds de leur âme par l’évocation des terribles scènes qui découleront immanquablement d’un tel changement ; et ceux qui n’ont aucune foi en la justice se convulsent en spasmes incontrôlables à l’évocation de son application impartiale. Pendant toute une génération, celle de la période de la lutte anti-esclavagiste dans ce pays, n’ont-ils pas fait retentir sans cesse leurs clameurs insensées et leurs tollés d’indignation contre la revendication la plus simple d’une humanité ensanglantée qui demandait à être délivrée de ses tourments, comme s’il s’agissait de détruire tout semblant d’ordre, d’inaugurer la dévastation universelle et de « faire revenir le chaos » ?

« La proclamation n’atteindra pas les esclaves », dit l’un.
« Ils n’y prêteront pas attention », prédit un autre.

« Cette proclamation invite les Noirs à massacrer leur maître », observa un journal affilié aux « Vipères cuivrées » de Boston. « Les esclaves se battront pour leur maître », se contredit ce même journal le lendemain.

« Cette déclaration va détruire l’Union » – « Elle est inoffensive et restera sans effet » – « Elle va inciter les esclaves à l’insurrection » – « Les esclaves n’en entendront jamais parler » – « Elle va conduire le Sud au désespoir » – « Les rebelles en riront tellement qu’elle sombrera dans le mépris »

Délégation après délégation s’entretint avec le Président, et lui préconisa de reporter l’émancipation. La délégation du Kentucky au Congrès fit tout son possible pour repousser le glorieux événement. Les whigs de la vieille garde conservatrice et même des anti-esclavagistes prêts à tourner casaque s’alarmaient à la pensée de voir arriver ce jour.

Abraham, épargne le Sud,
Ne touche pas à un seul esclave,
Et pas même par la parole
Ne porte atteinte à l’objet de nos désirs.
C’est de la main de nos pères
Que fut façonné l’esclavage ;
Contemple-le, Abraham, laisse-le vivre ;
Que de ta main il ne souffre point…

Ainsi s’enflammaient des milliers de personnes rendant visite à la Maison-Blanche. Washington, Alexandria et Georgetown regorgeaient d’anciens esclaves « clandestins » ; et l’on envoyait des centaines d’entre eux sur les îles barrières de Caroline du Sud et de Géorgie pour les y occuper à cultiver les plantations abandonnées. À mesure que le jour approchait, des rumeurs se répandaient selon lesquelles le Président allait se dédire de son engagement. Les amis des Noirs s’en affolaient et les Noirs eux-mêmes tremblaient de peur à l’idée que leur cause puisse être perdue. Les Noirs de tous les districts du Sud se comportaient pour le mieux, comme pour renforcer l’impression déjà bonne qu’ils avaient faite aux fonctionnaires du gouvernement. On annonçait des rassemblements au Temple Tremont de Boston, au Cooper Institute 3 de New-York, dans la grande salle la plus spacieuse de Philadelphie et dans pratiquement toutes les villes du Nord de taille moyenne ou grande, pour célébrer l’événement. Moult préparations eurent lieu au « Camp des anciens esclaves réfugiés » du District de Columbia. C’est à cet endroit qu’ils se retrouvèrent le soir du dernier jour de décembre 1862, dans le camp, et qu’ils attendirent patiemment la venue du lendemain, jour de leur libération. Ils consacrèrent la première partie de cette longue veillée à chanter et à prier, entonnant à plusieurs reprises le chant suivant :

Là-bas sur la terre d’Égypte ;
Dis au roi pharaon
De laisser partir mon peuple.
 
Le pharaon avait dit qu’il traverserait,
Laisse partir mon peuple.
 
Mais le pharaon et son armée furent vaincus,
Laisse partir mon peuple.
 
Refrain : Ô, descends, Moïse, etc.
 
Ô Moïse, étends ta main sur la mer,
Laisse partir mon peuple.
 
Et ne te perds pas dans le désert,
Laisse partir mon peuple.
 
Refrain : Ô, descends, Moïse, etc.
 
Tu peux t’opposer à moi ici, mais tu ne le pourras pas là-bas,
Laisse partir mon peuple.
 
Il siège dans les cieux et répond aux prières,
Laisse partir mon peuple.
 
Refrain : Ô, descends, Moïse, etc.

À la suite de quoi un vieil homme se mit à clamer d’une voix claire et puissante : « Je suis un homme libre désormais : Jésus Christ m’a libéré ! » Ses compagnons se joignirent à lui petit à petit ; et ainsi, avant même la fin, c’est l’assemblée entière qui chantait en chœur.

Il ne faisait aucun doute, à la lumière des chants et prières de la journée et de la nuit, que les Noirs considéraient les vicissitudes des Israélites en Égypte comme le reflet de leur propre condition asservie ; aussi entendait-on à foison des allusions à Moïse, au pharaon, aux impitoyables chefs de corvée égyptiens et à la situation funeste des Israélites en captivité ; de la même manière, toute mention de la traversée triomphante de la mer Rouge par les Israélites en fuite ou de la destruction de leurs poursuivants déterminés à les maintenir sous leur domination provoquait immanquablement dans la foule la déclamation de puissants « Amen ! »

Un vieux prêcheur, qui se distinguait par plusieurs des traits les plus marqués de sa race, et qui se faisait appeler « Jean Baptiste », appellation sous laquelle le connaissaient ses compagnons de par son habitude de toujours tirer son texte, comme il le disait lui-même, des « règles du second chapitre de l’évangile de Matthieu : — En ces jours-là parut Jean le Baptiste — » s’avança et, saisissant son texte de prédilection, entreprit de démontrer la nécessité de suivre tout conseil empreint de justesse, puis se mit à admonester son auditoire dont il trouvait le comportement moins respectueux des lois que les Sudistes ne l’étaient.

Ce fut ensuite le tour d’un autre frère clandestin de déclarer :
« Autrefois, il m’est arrivé quelque chose qui m’a fait pleurer toute la nuit. Qu’est-ce qui n’allait pas ? Qu’est-ce qui n’allait pas ? Quelque chose de grave. Le lendemain ma fille allait être vendue, et elle l’a été ; et je savais que j’allais jamais la revoir avant le jour du jugement dernier. Plus de ça désormais ! Plus de ça ! Plus de ça ! Les mains contre le cœur je m’en allais travailler, et c’est là que le contremaître me faisait aller plus vite à coups de fouet. Plus de ça désormais ! Plus de ça ! Plus de ça ! Quand je pense à ce que le Seigneur a fait pour nous, et comment il nous a soutenus à travers les épreuves, je me dis que je devrais me consacrer à son service. On est libre désormais, béni soit le Seigneur ! » (On entendit des « Amen ! » puissants rugir à travers toute la salle.) « Ils peuvent plus vendre ma femme et mon enfant, béni soit le Seigneur ! » (« Gloria, gloria ! » répondit l’auditoire.) « Plus de ça ! Plus de ça ! Plus de ça, c’est fini ! » (« Gloria ! ») « Le Président Lincoln, il l’a fermée, cette porte ! C’est ça qui se passe ! » Il s’ensuivit alors un long répons de la salle qui en chœur scandait « Amen ! »

Une femme à genoux s’exclama à plein poumon :
« Si le diable n’attrape pas
Jefferson Davis, cette satanée vermine,
Ne la fait pas rôtir et rissoler, cette canaille,
À quoi donc sert-il qu’il y ait un diable ? »

Un concert de voix retentit : « Amen ! Amen ! Amen ! »
À ce stade du rassemblement, un ancien esclave clandestin à l’intelligence notable entonna les vers suivants :
« Le premier janvier prochain, en dix-huit-cent soixante-trois,
Selon la Proclamation — les esclaves, tous, seront libérés !
Nul cœur charitable ne manquera de jubiler ;
Car l’enchaîné retrouvera sa liberté ! »

John Brown, l’intrépide héros, se penche, plein d’allégresse ;
Il voit, du haut de sa demeure, au sein des anges, pointer l’aurore ;
Puis de la Liberté se dresser l’étendard, en hommage au matin de gloire
Où les esclaves, tous, seront libérés !

Nous avons fait avancer notre quête de liberté ; du Seigneur nous avons la faveur ;
Et le Christ, ami des enchaînés, à toute heure sera notre guide ;
Bientôt retentira la clameur, de par cette glorieuse contrée si vaste :
« Que l’enchaîné retrouve sa liberté ! »

Plus jamais du cœur meurtri et ensanglanté nous n’entendrons le souffle brisé ;
Plus jamais du frère enchaîné nous n’entendrons la supplique déchirante ;
Car le jour heureux, le jour de gloire, approche à grands pas,
Où les esclaves, tous, seront libérés !

Notre glorieuse bannière par la force des choses se fera étendard de l’homme libre,
Le premier janvier prochain, en dix-huit-cent soixante-trois ;
De chaque cœur nordiste fidèle, le cri d’allégresse, alors, retentira :
« Que l’enchaîné retrouve sa liberté ! »

« Pas de compromis avec l’Esclavage ! » entend-on dire joyeusement,
Le vieil Abe 4, enfin, a trouvé le chemin de la paix et du bonheur :
De lui prêter main forte d’un Cœur vaillant nous nous devons,
Tandis qu’il délivrera les asservis !

La lueur de l’aube pointe à l’horizon : nous en voyons les gais rayons,
C’est la lumière de la Vérité et de la Justice, qui jamais ne saura pâlir ;
Et bientôt cette lueur en un magnifique jour glorieux s’épanouira,
Tandis que les esclaves, tous, seront libérés !

Et lorsque « de l’autre côté », tous ensemble, nous nous retrouverons,
Enfants d’une seule et même famille, nous serrerons la main amie :
Nous serons tous frères unis en cette terre meilleure, plus lumineuse,
Où tous les esclaves seront libres ! »

Après que plusieurs autres eurent parlé, George Payne, un autre esclave clandestin, fit quelques remarques judicieuses, s’exprimant plus ou moins de la sorte : « Les amis, vous voyez pas la main du Seigneur dans tout ça ? On est pas dans not’ bon droit de nous réjouir ? Vous savez tous qu’on nous aurait pas laissés nous rassembler comme ça à Dixie ! Vous le savez bien, ça. J’ai le droit de me réjouir, et vous aussi ; car on va tous être libres dans à peu près cinq minutes. C’est la vérité. Je veux me réjouir du fait que Dieu a placé M. Lincum dans l’fauteuil présidentiel, et qu’il a pas laissé les sécessionnistes faire la paix avant cette nouvelle année qui vient. Le Seigneur a entendu les gémissements du peuple, et est descendu pour le délivrer ! Vous savez tous bien qu’à Dixie vous trimiez toute la journée, et que jamais vous autres z-aviez la moindre satisfaction. Alors qu’ici le produit de vot’ travail, ça reste à vous autres. Moi j’travaille ici depuis six mois ; et le produit de mon travail, c’est à moi ! J’vais vous dire quelque chose, quand même, soyez pas trop libres ! L’paresseux, il ira pas au paradis. Faut être honnête, et travailler, et prouver qu’on est digne d’être libre ; alors le Seigneur vous bénira et il bénira aussi Abra’m Lincum. Amen ! »
Un petit homme noir à la voix assez enrouée, qui semblait, de par ses gesticulations, être animé d’un feu intérieur, se mit alors à sautiller, et à entonner le chant suivant :

Maître parti, la mam’zelle aussi ;
Pleurez ! Nèg’, pleurez !
Je crois, j’vais voir le Nord béni,
Avant d’décéder.
 ! Holà ! L’Yankee l’a tué ;
À c’t’heure, je crois, l’diable l’a chopé.

L’assemblée entière se mit à chanter la chanson suivante, qui fit résonner le firmament, et fut entendue bien au-delà du camp.

i.
Oh, nous rêvions tous de liberté !
Oh, nous rêvions tous de liberté !
Oh, nous rêvions tous de liberté !
Ah, nous avons prié pour être libérés !
Oui, nous avons prié pour être libérés ;
Oh ! Nous avons prié pour être libérés,
Même si le jour était long à venir,
Même si le jour était long à venir,
Même si le jour était long à venir,
Que nous rêvions tant de voir,
Que nous rêvions tant de voir,
Que nous rêvions tant de voir,
Même si le jour était long à venir,
Que nous rêvions tant de voir.
 
ii.
Mais béni soit le grand Jéhovah,
Mais béni soit le grand Jéhovah,
Mais béni soit le grand Jéhovah,
L’heureux jour, enfin, est arrivé,
L’heureux jour, enfin, est arrivé,
L’heureux jour, enfin, est arrivé,
Par le feu et l’épée il nous a fait passer,
Par le feu et l’épée il nous a fait passer,
Par le feu et l’épée il nous a fait passer,
De la servitude à la liberté,
De la servitude à la liberté,
De la servitude à la liberté,
Par le feu et l’épée il nous a fait passer,
De la servitude à la liberté.
 
iii.
Nous bénirons le grand Rédempteur,
Nous bénirons le grand Rédempteur,
Nous bénirons le grand Rédempteur,
Et glorifierons son nom,
Et glorifierons son nom,
Et glorifierons son nom,
Et tous ceux qui ont contribué à nous délivrer,
Et tous ceux qui ont contribué à nous délivrer,
Et tous ceux qui ont contribué à nous délivrer
Du chagrin, de l’affliction et de la honte,
Du chagrin, de l’affliction et de la honte,
Du chagrin, de l’affliction et de la honte,
Et tous ceux qui ont contribué à nous délivrer
Du chagrin, de l’affliction et de la honte.
 
iv.
Et béni soit Abraham Lincoln,
Et béni soit Abraham Lincoln,
Et béni soit Abraham Lincoln,
Et l’armée de l’Union également,
Et l’armée de l’Union également.
Que leur chemin à jamais soit parsemé,
Que leur chemin à jamais soit parsemé,
Que leur chemin à jamais soit parsemé
Des bienfaits les plus précieux de la terre,
Des bienfaits les plus précieux de la terre,
Des bienfaits les plus précieux de la terre !
Que leur chemin à jamais soit parsemé
Des bienfaits les plus précieux de la terre !
 
v.
Nous nous efforcerons d’apprendre notre devoir,
Nous nous efforcerons d’apprendre notre devoir,
Nous nous efforcerons d’apprendre notre devoir,
Afin qu’à nos amis il apparaisse avec clarté,
Afin qu’à nos amis il apparaisse avec clarté,
Afin qu’à nos amis il apparaisse avec clarté,
Que bien qu’ayant si longtemps subi le joug de l’esclavage,
Que bien qu’ayant si longtemps subi le joug de l’esclavage,
Que bien qu’ayant si longtemps subi le joug de l’esclavage,
 
Nous étions dignes de liberté,
Nous étions dignes de liberté,
Nous étions dignes de liberté,
Que bien qu’ayant si longtemps subi le joug de l’esclavage,
Nous étions dignes de liberté.

Peu avant minuit, le Docteur Nichols 5 pria toute l’assemblée de s’agenouiller et, en silence, d’invoquer la bénédiction du Tout-Puissant. Il régnait quasiment un silence de mort lorsque l’horloge sonna la nouvelle année ; alors le Docteur Nichols déclara : « Hommes et femmes (car vous voici en ce jour officiellement libres, et je puis donc m’adresser à vous en tant qu’hommes et femmes), je vous souhaite une heureuse nouvelle année ! » Un vieil homme noir proposa ensuite une prière éloquente ; à la suite de quoi toute l’assemblée se leva et entonna en chœur sa version de « Gloria, gloria, alléluia ! », se serrant la main et s’adonnant à moult manifestations de joie. Les Noirs se dispersèrent ensuite à travers tout le camp, et pour finir firent une sérénade au surintendant, en l’honneur de qui un improvisateur couleur d’ébène entonna une ode inédite, dont le refrain disait : « Libre pour toujours ! À jamais libre ! »

Retentis, retentis ! Ô Cloche de la Liberté, retentis !
De tes doux accords, exaltant l’affranchi,
Ravis l’oreille des asservis.
Sur le souffle de l’Automne, de district en district,
Au saint nom de la Liberté,
Répands la joyeuse nouvelle :
L’esclave est émancipé !
À lui les droits par son Créateur octroyés,
De vivre désenchaîné, fers brisés,
De vivre libre comme les oiseaux du ciel,
De vivre libre comme l’air qu’il respire,
Entièrement libre de toute amertume ;
Le droit d’agir, de savoir, de ressentir,
Que jamais fers ni chaînons d’acier
Ne furent forgés pour enchaîner son esprit,
Ni maintenir la chair des hommes dans la servitude ;
Que le Ciel, dans ses généreux desseins,
Accorda à l’homme les mêmes droits égaux.
Diffuse d’un océan à l’autre tes accords,
Par dessus le grondement sourd du canon ;
Emporte de l’Émancipation le carillon
Là où du Sud et du Nord s’entrechoque l’acier ;
Sans plus attendre insuffle aux asservis du Sud le courage
De se soulever, et d’asséner le coup final,
Qui terrassera les sbires de l’Oppression.
Oh, éveille l’esprit et fortifie le bras
Qui le souffle des obus et la tempête affronteront ;
Alors, avant que ne s’éloigne le nuage de la guerre,
Une terre de liberté nous aurons.
 
Notre Seigneur a dit : « Que brille la lumière
Là où l’Erreur, du voile de la nuit, recouvre la terre. »
Fais alors entendre, ô cloche de la Liberté,
De l’immonde Esclavage le dernier glas !
Hâte-toi d’annoncer d’un bout à l’autre du pays
Que le poing sévère de l’Oppression
A cédé au pouvoir de la Justice ;
Que l’Injustice est faible, et la Vérité puissante !
 
Alors l’Union sera rétablie,
Et la Liberté brillera de mille feux ;
Et, de retour, la Paix et la Joie, tendres invitées,
Hanteront de chacun le cœur et le foyer.
 
Libres pour toujours ! Libres pour toujours !

Aucune plume ne saurait rendre compte adéquatement de la scène qui fit suite à cette déclaration. Chaque cœur semblait tressaillir de joie : certains chantaient, d’autres priaient, d’autres encore pleuraient, il y en avait qui dansaient, les maris étreignaient leur femme, les amis se serraient la main, et tous semblaient ressentir que le jour du Jubilé était arrivé. Une sœur entonna les accords suivants, qui furent repris avec ardeur par tous les membres de la vaste assemblée :

Descends, Abraham, là-bas sur la terre de Dixie,
Dis à Jeff Davis de laisser partir mon peuple.
 
Nos ingrates besognes sont terminées, notre labeur impayé bien fini ;
Nos humiliantes chaînes sont brisées, et notre marche en avant amorcée :
Descends, Abraham, là-bas sur la terre de Dixie,
Dis à Jeff Davis de laisser partir mon peuple.
 
Prostrés dans la maison de servitude, nous guettons et attendons de longue date ;
Lourdement pesait le talon de l’oppresseur, son bras nous enserrait comme l’étau :
Descends, Abraham, là-bas sur la terre de Dixie,
Dis à Jeff Davis de laisser partir mon peuple.
 
Nous n’aurons pas attendu ces longues et sombres années en vain ;
Nous n’aurons pas en vain veillé patiemment, en suant et saignant et pleurant :
Descends, Abraham, là-bas sur la terre de Dixie,
Dis à Jeff Davis de laisser partir mon peuple.
 
Désormais Dieu est avec Grant, et il va sans doute fouetter Lee 6 ;
 
Car la Proclamation dit que les Nègres doivent être libres :
Descends, Abraham, là-bas sur la terre de Dixie,
Dis à Jeff Davis de laisser partir mon peuple.

Ainsi se termina la dernière nuit de l’âge de l’esclavage dans le camp clandestin de Washington.

Les amis de la liberté attendaient le matin du 1er janvier 1863 avec appréhension partout aux États-Unis ; et, toute la journée durant, la foule, en de nombreux endroits, assaillit les postes télégraphiques dans l’attente de nouvelles de la capitale de la Nation. Assez tard dans la journée, la proclamation ci-dessous fut rendue publique :

Washington, le 1er janvier 1863. – Moi, Abraham Lincoln, Président des États-Unis d’Amérique, j’émets aujourd’hui la proclamation suivante :
Attendu que le 22 septembre de l’an de grâce dix-huit cent soixante-trois 7, fut proclamée entre autres choses par le Président des États-Unis la résolution selon laquelle :
Le premier janvier de l’an de grâce dix-huit cent soixante-trois, toute personne ci-devant maintenue en esclavage dans un État ou une portion d’État dûment désignée, dont la population sera alors en rébellion contre les États-Unis, sera dès lors, et pour toujours, libre ; et selon laquelle le Gouvernement exécutif des États-Unis, y compris les forces armées terrestres et navales de celui-ci, en reconnaîtra et garantira la liberté, et ne mettra en œuvre aucune action en vue de la répression de quiconque tentera de rendre effective sa liberté ainsi décrétée ; selon laquelle, aussi, l’Exécutif désignera par proclamation le premier janvier susdit les États et les portions d’États, si nécessaire, dont la population sera alors en rébellion contre les États-Unis ; et le fait qu’un État ou la population d’un État soit à cette date de bonne foi représenté au Congrès des États-Unis par des membres qui y auront été envoyés à l’issue d’élections où aura participé la majorité des électeurs qualifiés de cet État, constituera une preuve déterminante, à moins que ne soient mis à jour de forts témoignages allant à l’encontre d’une telle conclusion, que cet État et sa population ne sont pas à cette date en rébellion contre les États-Unis.
Dès lors, donc, moi, Abraham Lincoln, Président des États-Unis, en vertu des pouvoirs qui me sont conférés en tant que Commandant en chef de l’Armée et de la Marine des États-Unis en période de rébellion effective contre les autorités et le Gouvernement des États-Unis, et comme mesure de guerre adéquate et nécessaire à la suppression de cette rébellion, désigne en ce jour, premier janvier de l’an de grâce dix-huit cent soixante-trois, conformément à mon intention de le faire publiquement proclamée depuis une durée de cent jours pleins à compter de la date du premier décret susnommé, la population des États et portions d’États suivants comme étant à ce jour en rébellion avec les États-Unis :
L’Arkansas, le Texas, la Louisiane, le Mississippi, l’Alabama, la Floride, la Géorgie, la Caroline du Sud, la Caroline du Nord et la Virginie.
La Louisiane (à l’exception des paroisses de Saint-Bernard, Plaquemines, Jefferson, Saint-Jean, Saint-Charles, Saint-Jacques, Ascension, Assomption, Terrebonne, La Fourche, Sainte-Marie et Orléans, y compris la ville de La Nouvelle-Orléans), le Mississippi, l’Alabama, la Floride, la Géorgie, la Caroline du Sud, la Caroline du Nord et la Virginie, à l’exception des quarante-huit comtés désignés comme constituant la Virginie Occidentale, ainsi que les comtés de Berkley, Accomac, Northampton, Elizabeth City, York, Princess Anne et Norfolk, y compris les villes de Norfolk et de Portsmouth ; sachant que les portions qui font l’objet d’une exception restent pour le moment exactement dans l’état où elles se trouveraient sans cette proclamation.
Et, en vertu des pouvoirs précédemment cités, j’ordonne et je déclare que toute personne maintenue en esclavage dans les États et portions d’États précédemment désignés est, et dorénavant restera, libre ; et que le Gouvernement exécutif des États-Unis, y compris les forces militaires et navales en relevant, reconnaîtra et garantira la liberté de toute personne dans ce cas.
Et j’exhorte par la présente proclamation les personnes ainsi libérées de s’abstenir de toute violence, à l’exclusion des cas de légitime défense ; et je leur recommande, dans toute la mesure du possible, de travailler avec dévouement en échange d’un salaire raisonnable.
Et je déclare et j’annonce en outre que ces personnes, si elles sont aptes au service, seront accueillies au sein des forces armées des États-Unis, pour compléter les garnisons des forts, des positions et postes, et de tout autre lieu d’intérêt militaire, ainsi que pour servir à bord de tout type de vaisseau militaire. Et envers cette proclamation, que je considère sincèrement comme un acte de justice conforme à la Constitution et rendu nécessaire par la situation militaire, je fais appel au jugement bienveillant de l’humanité et à la faveur pleine de grâce du Dieu tout-puissant.
En témoignage de quoi, j’ai signé de ma main le présent document et y ai apposé le sceau des États-Unis.
Fait dans la ville de Washington, en ce jour du premier janvier de l’an de grâce dix-huit cent soixante-trois, et de l’an quatre-vingt-sept de l’Indépendance des États-Unis.

[Locus sigilli] 8 (Signé) ABRAHAM LINCOLN
Par le Président.
William H. SEWARD, Secrétaire d’État.

Ainsi commençait une nouvelle ère : les mots avaient été prononcés et une politique adoptée.

C’est accompli. Des millions d’entre nous brûlaient
De voir la lance de la Liberté fendre l’air :
Le dragon s’est débattu, a rugi, s’est embrasé ;
Il gît enfin, par vous frappé en plein cœur.

La proclamation insuffla une vitalité et une vigueur nouvelle à nos hommes sur le champ de bataille. Partout des esclaves s’emparèrent des mots magiques et les emportèrent avec eux de ferme en ferme, de ville en ville. Des Noirs se précipitaient maintenant en masse dans les bureaux de recrutement, et offraient leur vie à la cause de la guerre. Tout le monde voyait la lumière pointer dans le lointain. Ce que les journaux et les orateurs n’avaient pas réussi à accomplir en l’espace de plusieurs mois fut accompli par la proclamation en une seule semaine. Frances Ellen Harper 9, elle-même femme de couleur, exprima ainsi son allégresse :

Elle illuminera les siècles futurs ;
Elle éclairera les années lointaines ;
Et les yeux à présent obscurcis de chagrin
S’éclaireront à travers leurs larmes.
 
Elle inondera les massifs montagneux,
Et les vallées s’illumineront ;
Elle baignera les collines de son éclat,
Et une couronne de lumière y laissera.
 
Elle déversera une splendeur dorée
Sur toutes les cases de Caroline ;
Et le front ensoleillé du travailleur
D’un nouvel éclat brillera.
 
Elle dorera de son rayonnement la lugubre prison
Par le crime de l’époque obscurcie,
Où, privés de voix, les innombrables millions,
Patients, attendent des jours meilleurs à venir.
 
À la faveur de cette lumière dorée,
Ils saisiront la clef moisie de leur cachot ;
Alors verrous et barreaux trembleront
Du triomphe des hommes libres.
 
Telle l’obscur Chaos antique,
Tremblant devant la lumière de la Création,
La sinistre Oppression chenue,
À sa vue, d’effroi se tapira.
 
Et les mensonges, la perfidie par elle engendrés
Dans la poussière s’embourberont ;
Tandis que des miséricordieux et des justes
Le cœur, d’allégresse, se remplira.
 
Quoique l’aube, encore, paraisse s’attarder
Par-delà le sommet des collines au lointain,
Ses ombres, néanmoins, recèlent la promesse
De l’imminente arrivée du jour à portée de main.
 
Bientôt les brumes et les ombres obscures
Se nimberont d’une écarlate bordure,
Alors l’aube de la liberté, triomphante,
Se lèvera, resplendissante.