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Cette notice a été réalisée par Marie-Jeanne Rossignol dans le cadre du projet Sorbonne Paris Cité « Écrire l’histoire depuis les marges » (EHDLM).


Marie-Jeanne Rossignol

Professeure d’histoire et de civilisation américaines, Université Paris 7 Diderot, LARCA.




Références de citation

Rossignol Marie-Jeanne (2018). “Rayford W. Logan : pionnier de l’histoire atlantique et inventeur du concept du « nadir »”, in Le Dantec-Lowry Hélène, Parfait Claire, Renault Matthieu, Rossignol Marie-Jeanne, Vermeren Pauline (édité par), Écrire l’histoire depuis les marges : une anthologie d’historiens africains-américains, 1855-1965, collection « SHS », Terra HN éditions, Marseille, ISBN: 979-10-95908-01-2 (http://www.shs.terra-hn-editions.org/Collection/?Rayford-Whittingham-Logan-p (...))

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Notice de la traduction de Laurent Vannini
Rayford Whittingham Logan, « Les racines de la guérison »
The Betrayal of the Negro, from Rutherford B. Hayes to Woodrow Wilson, Collier Books, New York, 1965, Chapitre 15, "The Roots of Recovery"


La vie de R. W. Logan : les grandes étapes 1

Né en 1897, Rayford W. Logan passe une enfance relativement confortable à Washington, D. C., ville du Sud mais également capitale fédérale, ce qui y rend la ségrégation moins intolérable qu’ailleurs : la bibliothèque du Congrès et la bibliothèque publique de Washington, D. C. sont ouvertes à tous, par exemple. Pour Logan, cette expérience de mixité « empêchait les esprits des jeunes Noirs de Washington de se pervertir et de se flétrir ». Comme il l’explique aussi dans une autre partie du chapitre de notre anthologie, la capitale fédérale constitue alors « le lieu de ralliement du plus grand nombre de Noirs célèbres en cette fin de siècle », pasteurs comme Francis James Grimké ou éducateurs comme Mary Church Terrell. Il peut suivre les cours du prestigieux lycée noir de M street. Puis, à l’instar de nombreux jeunes noirs du Sud (car Washington est bien une ville du Sud), il part étudier à Williams College dans le Massachusetts, un État où l’on cherche encore à aider les Noirs à « s’élever », selon un terme alors utilisé par les Noirs eux-mêmes. Ainsi qu’il le dit dans l’anthologie avec un certain orgueil — un trait de caractère partagé par d’autres intellectuels noirs de sa génération —, « Amherst College était en concurrence avec Williams College pour ouvrir ses portes aux étudiants noirs brillants ».

Après la Première Guerre mondiale, Logan reste en Europe jusqu’en 1924, repoussant son retour vers une Amérique ségrégationniste. Il ne se lance dans un doctorat en histoire qu’en 1930, à Harvard où l’ont précédé W. E. B. Du Bois 2 et Charles H. Wesley 3. Pour financer ses recherches de doctorat, Logan travaille de 1932 à 1933 auprès de Carter G. Woodson, grand historien noir fondateur du Journal of Negro History, avant d’accepter un poste à la prestigieuse université d’Atlanta, qu’il quitte en 1938 pour Howard University à Washington, D. C. C’est dans cette prestigieuse institution, dont il écrivit ultérieurement l’histoire, honneur insigne, qu’il effectue le reste de sa carrière 4. Parallèlement à ses activités d’enseignement, Logan s’engage dans le mouvement des droits civiques, et en raison des travaux qu’il publie sur l’Afrique, il obtient également une nomination comme conseiller diplomatique après la Seconde Guerre mondiale (il est nommé à la commission nationale des États-Unis à l’UNESCO de 1947 à 1950 en particulier). Il décède en 1982, sans avoir réussi à se réconcilier avec le nouvel esprit des luttes « noires », un terme auquel il continua d’opposer sa défense des « Nègres » : c’est ce dernier vocable qu’il tient à utiliser alors même qu’il tombe en désuétude dans la communauté africaine-américaine. En choisissant effectivement de se servir de « Negro » pour parler des Africains-Américains dans ses travaux jusque dans les années 1980 (voir son Dictionary of Negro Biography, publié en 1982), il exprime sa nostalgie pour le terme utilisé par les combattants des droits civiques du milieu du XIXe siècle à Martin Luther King, mais aussi son attachement à une conception « conservatrice » de l’émancipation des Africains-Américains 5.

Dans cette notice biographique, on examinera dans un premier temps l’ouvrage qui assure aujourd’hui la réputation de Logan en histoire atlantique (Les relations diplomatiques entre les États-Unis et Haïti 1776-1891), avant d’aborder le reste de sa production historique, son engagement politique et enfin son ouvrage d’histoire africaine-américaine le plus connu, The Negro in American Life and Thought : The Nadir, 1877-1901, dont nous avons extrait un chapitre pour l’anthologie 6.

Logan aujourd’hui : Les relations diplomatiques entre les États-Unis et Haïti 1776-1891 (1941) et l’histoire atlantique

Avec les Jacobins noirs, le livre célèbre de C. L. R. James sur Toussaint Louverture et la révolution haïtienne, c’est le livre de Rayford W. Logan sur les relations entre Haïti et les États-Unis, de la Révolution américaine à l’affaire du Môle Saint Nicolas, qui a constitué une de mes références intellectuelles les plus importantes lors que j’écrivis ma thèse de doctorat en 1987 et 1988 7. La lecture m’en avait été conseillée par David Barry Gaspar, mon professeur à Duke et lui-même spécialiste des révoltes d’esclaves dans les Caraïbes 8. En 1988, l’histoire atlantique (étude des relations entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques) n’était pas encore à la mode — ce ne serait le cas qu’à partir du milieu des années 1990 —, pas plus que l’étude d’Haïti et de sa révolution, qui ne devaient connaître un véritable renouveau qu’à l’occasion du bicentenaire autour de 2004 9. Comme l’écrivit d’ailleurs Logan d’un ton désabusé en 1955 :

Haïti fut la première nation d’Amérique latine à gagner et conserver son indépendance, en dépit de l’incrédulité et de l’hostilité d’un monde blanc et esclavagiste. Aujourd’hui on connaît surtout ce pays comme celui du vaudou et du tourisme 10.

Je travaillais sur les relations extérieures des États-Unis à la fin du XVIIIe siècle, et les rapports de la jeune république américaine avec Saint-Domingue/Haïti m’étaient pourtant rapidement apparus comme une thématique importante. Comme il n’existait pas d’ouvrage récent sur le sujet, je lus avidement l’ouvrage de Logan. Ainsi que je l’ai expliqué en 2007 dans un article consacré à cet historien et à ce livre sur Haïti et les États-Unis en particulier, Les relations entre les États-Unis et Haïti… reste d’une lecture essentielle aujourd’hui, en dépit d’une large production sur le sujet, car Logan y apparaît comme un « précurseur de l’histoire atlantique des révolutions et de la pensée post-coloniale 11 ». De manière un peu extraordinaire, il demeure encore aujourd’hui une référence incontournable pour les jeunes chercheurs qui s’intéressent à l’histoire des relations entre Haïti et les États-Unis 12.

La puissance de cet ouvrage tient en premier lieu, techniquement et intellectuellement, à l’engagement de Logan envers diverses causes, toutes liées, avant même qu’il ne publie en 1941 ce livre tiré de sa thèse soutenue en 1936 13. Parmi ces causes, on retrouve le panafricanisme, pour lequel il avait milité à Paris après la Première Guerre mondiale en compagnie de Du Bois, et qui le conduisit à s’intéresser aux colonies européennes en Afrique ; l’opposition à l’occupation américaine d’Haïti entre 1915 et 1934, qui le mobilisa ; et évidemment sa participation aux luttes des Africains-Américains pour leurs droits civiques, à Richmond où il enseignait dans les années 1920, puis à Atlanta avant de militer à Washington, D. C. 14. Sur la base de ces différents engagements, Logan écrit une histoire militante des relations entre Haïti et les États-Unis, où les dirigeants noirs de l’île, descendants d’Africains transportés contre leur gré aux Amériques, sont des acteurs à part entière, et où les États-Unis agissent avant tout dans le sens de leurs intérêts. Aujourd’hui où l’histoire des premières années d’Haïti est regardée d’un œil moins héroïque et plus critique, où l’on rappelle les divisions de classe et de couleur originelles entre élites « de couleur » et cultivateurs « noirs », ce livre conserve de nombreux atouts, en dépit de son militantisme 15.

Cet engagement se révèle à travers certains titres de chapitres, dont le dernier (« Haïti contrarie les États-Unis »), qui relate la mission de Frederick Douglass en Haïti entre 1889 et 1891, lorsque l’ancien abolitionniste noir, nommé ministre plénipotentiaire, ne parvint pas à convaincre les Haïtiens de permettre aux Américains d’établir une base militaire sur le Môle Saint Nicolas 16. Mais cet engagement envers une petite nation qui venait juste de se débarrasser de l’occupation militaire états-unienne s’accompagne d’un strict respect des règles classiques de la discipline historique : dans l’introduction d’une bibliographie de 36 pages, Logan expose la liste des sources utilisées et les conditions dans lesquelles il les a utilisées. Il rappelle l’histoire des archives haïtiennes, souvent détruites à travers l’histoire ; et dont il a pu consulter sur place l’intégralité de ce qui a survécu 17 : en effet, après avoir visité la « république noire » en 1926, ce qui avait nourri ses articles d’opposition à l’occupation américaine, il put retourner en Haïti en 1934, lors d’un voyage au cours duquel il put consulter de nombreuses archives publiques et privées 18. La bibliographie révèle également sa parfaite maîtrise de la langue française, dont témoigne sa lecture des archives françaises comme d’une quantité de pamphlets, écrits et documents officiels en français, rédigés par des Français ou des Haïtiens, et portant sur la révolution haïtienne et ses conséquences jusqu’à la fin du XIXe siècle 19. Évidemment, l’ouvrage s’appuyait également sur quantité de sources britanniques, états-uniennes et même espagnoles, et pour l’historien Ludwell Lee Montague, cette dimension archivistique était peut-être exagérée :

Des études détaillées de ce genre relèvent moins de l’histoire des relations internationales que d’un compte rendu du contenu des archives […].

Bien conscient du militantisme de Logan, Montague appréciait pourtant son « objectivité » professionnelle d’historien :

Le professeur Logan a pris position contre l’intervention américaine en Haïti, mais il a mené son enquête sur les sujets délicats de nos relations passées [avec Haïti] avec un détachement remarquable et a fait preuve d’un jugement équilibré 20.

Ainsi pourrait-on appliquer à Logan, pour cet ouvrage, l’analyse que pratiquent Meier et Rudwick au sujet de l’œuvre de son mentor Carter G. Woodson, fondateur du Journal of Negro History, et auteur de nombreux ouvrages : dans ce travail, Logan rassemblait « deux courants distincts de la publication historique noire, une longue tradition d’écriture sur le passé noir héritée des intellectuels et polémistes noirs, d’un côté, et la professionnalisation de l’étude historique américaine et le triomphe de l’histoire scientifique », de l’autre 21. Rien d’étonnant à cela : Logan avait été pendant plusieurs années le directeur adjoint du Journal of Negro History aux côtés de son fondateur, le redoutable Carter G. Woodson, au cours des années 1930 22. S’il ne fut pas toujours proche de l’irritable Woodson, il n’en partageait pas moins une certaine approche de l’histoire. Il est certain que cet intérêt pour l’histoire haïtienne fut un des éléments structurants de la carrière de Logan et l’on en retrouve des traces jusque dans les années 1960 23.

La production historique de Logan : des années 1920 à 1982

Pour Earl E. Thorpe, un des meilleurs analystes de la production historique africaine-américaine, Les relations diplomatiques des États-Unis avec Haïti, publié en 1941 à partir d’une thèse soutenue à Harvard en 1936, reste le meilleur ouvrage de Logan, surpassant tous les autres en « exhaustivité, objectivité et qualité de la documentation », et l’établit comme un expert en histoire diplomatique, en particulier en ce qui concernait les relations entre Haïti et les États-Unis 24. Cette expertise lui valut en tout cas de devenir le contact du Département d’État chaque fois qu’il s’agissait de recevoir des invités officiels en provenance d’Haïti, même si cette notoriété ambiguë (il recevait les hôtes officiels mais n’était pas invité à participer aux réceptions à la Maison blanche) ne faisait qu’accentuer son amertume envers les pratiques ségrégationnistes du gouvernement fédéral 25.

Une partie de sa production historiographique, au-delà de ce travail pionnier sur Haïti, reste marquée par son engagement panafricaniste, qui se traduisit aussi par une activité journalistique au Pittsburgh Courier (un des journaux importants de la communauté africaine-américaine) comme responsable des questions internationales ; elle témoigne de l’ouverture d’une génération d’historiens africains-américains qui se mobilisèrent pour le panafricanisme après la Première Guerre mondiale, contre l’interventionnisme occidental en Afrique dans les années 1930 et le colonialisme (invasion de l’Éthiopie par exemple), et enfin pour la reconnaissance de la richesse des sociétés et cultures africaines 26. Ils voulaient s’emparer de la question africaine afin de déconstruire les préjugés qui sous-tendaient l’étude de l’Afrique dans les universités blanches. Comme l’historien William Leo Hansberry, un des premiers spécialistes africains-américains de l’histoire de l’Afrique, « en démontrant le dynamisme et la complexité des sociétés africaines », Logan cherchait à « combattre les préjugés sur l’infériorité culturelle » des Noirs 27.

Ainsi la production historique de Logan se caractérise-t-elle par un intérêt durable pour la question des « mandats » européens en Afrique, du traité de Versailles, immédiatement après la Première Guerre mondiale, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale : cet intérêt pour l’Afrique, dont témoigne son appartenance à l’« African Studies Association », reflète une certaine conception de la mission ultime de l’histoire africaine-américaine 28. Pour Logan, comme pour Du Bois, il n’était pas question d’étudier la question « noire » aux États-Unis sans l’ancrer dans une problématique bien plus large, éminemment transnationale : s’il ne sut peut-être pas le théoriser aussi bien que son illustre aîné, Logan traduisit cet engagement par une série d’ouvrages. En 1945, il publie The Negro and the Post-War World, ouvrage destiné aux lycéens, et destiné à faire connaître les peuples noirs du monde entier aux jeunes lecteurs nord-américains : cet ouvrage de vulgarisation se fait parfois incisif quant à la place des hommes des autres continents dans l’équilibre des forces d’après-guerre. Il imagine en conclusion que si l’exploitation européenne se poursuit, des pays pauvres se doteront de la bombe et que l’on verra se lever un homme noir, reprenant à son compte — en le détournant — le slogan du révolutionnaire américain du XVIIIe siècle Patrick Henry, et dire :

Voici le mode d’emploi nous permettant de fabriquer une bombe chez nous. Donnez-nous la liberté, ou nous vous donnerons la mort 29.

Mais tout en exprimant sa critique envers l’impérialisme européen en Afrique, Logan n’en restait pas moins inquiet de la perspective de décolonisations rapides dans les années 1950, ce qui le distingue d’autres intellectuels africains-américains comme Du Bois et illustre les limites de son radicalisme 30.

L’engagement militant de Rayford W. Logan envers les Africains-Américains dans sa production avant The Negro in American Life and Thought : The Nadir, 1877-1901 (1954)

La biographie de Logan révèle son engagement auprès de sa communauté dès sa jeunesse. Dans son œuvre, il aborde la question des droits civiques par le biais d’un premier ouvrage qui est publié en 1940, avant la sortie de The Diplomatic Relations. Il s’agit de The Attitude of the Southern White Press Toward Negro Suffrage 1932-1940, recueil qui compile des extraits de journaux du Sud pour y explorer l’état de l’opinion sudiste en matière de suffrage des Noirs. Depuis la fin du XIXe siècle, les Noirs ne pouvaient plus voter dans le Sud, mais cette situation venait d’être confirmée par une décision de la Cour suprême de 1935 Grovey v. Townsend. S’il ne s’agit pas d’un travail de recherche, mais plutôt d’une compilation, ce livre s’inscrit dans la tradition de la littérature de protestation antiraciste aux États-Unis, blanche et noire, qui dès les années 1830, cherche à convaincre à travers des compilations de presse, des séries de témoignages 31. L’accumulation de preuves sert de démonstration pour prouver la brutalité (au XIXe siècle), puis l’intolérance (au XXe siècle). Une technique que l’on va retrouver dans The Negro in American Life and Thought : The Nadir, 1877-1901, ouvrage dont le titre évolua vers The Betrayal of the Negro dans une seconde édition. C’est l’ouvrage de Logan qui est aujourd’hui le plus connu dans le milieu des spécialistes de l’histoire africaine-américaine. Cette technique apparaît chez d’autres historiens africains-américains, et dans cette anthologie, on renverra à John Hope Franklin et à l’extrait de son ouvrage The Militant South, 1800-1861 32.

Dans la génération des historiens africains-américains des années 1930-1950, chacun avait évidemment à cœur de défendre la cause des Noirs, mais Logan, à l’instar de Woodson, mais surtout de Du Bois, avec qui il travailla d’ailleurs au projet d’Encyclopédie du Nègre (Encyclopedia of the Negro) dans les années 1930, ne se contentait pas de ce « détachement universitaire » qui caractérisait ses collègues 33. Pero Dagbovie, le récent analyste des historiens africains-américains, en fait avec Du Bois un « radical » sur ce plan 34. Bien qu’il paraisse difficile de comparer la production historiographique, voire la vie et l’engagement des deux hommes, il n’en reste pas moins que Logan, qui milita toujours pour les droits civiques, et écrivit dans des organes de presse engagés comme The Crisis, ne se départit jamais d’une certaine intransigeance en matière d’égalité des droits aux États-Unis, comme en témoigne l’ouvrage dont il dirigea la publication en 1944 : What the Negro Wants, où il avait rassemblé quatorze contributions (dont celle de Du Bois qui y livre un magnifique récit de son itinéraire personnel et intellectuel 35). Ces personnalités demandent l’égalité pleine et entière dans le contexte d’une Seconde Guerre mondiale finissante qui a vu progresser les droits des Noirs (emploi fédéral par exemple) sans que soit abandonnée la ségrégation, et alors que de grandes études dénoncent le système de discrimination nord-américain 36. Bien que l’ouvrage fût en fait une commande des Presses de l’université de Caroline du nord, l’éditeur n’imprima le volume qu’accompagné d’une « Introduction de l’éditeur » qui déclinait toute responsabilité tant les idées présentées lui paraissaient audacieuses, dans une Amérique qui n’était pas encore gagnée au mouvement des droits civiques 37.

De The Negro in American Life and Thought : The Nadir, 1877-1901 (1954) à The Betrayal of the Negro (1965) : structure et contenu du livre de Logan

Si Earl E. Thorpe considère que seul The Diplomatic Relations… mérite un intérêt durable dans la mesure où il constitue une recherche originale, voire unique, August Meier et Elliott Rudwick apprécient surtout, comme beaucoup de lecteurs, The Negro in American Life and Thought : The Nadir, 1877-1901, ouvrage dont nous avons tiré un chapitre pour l’anthologie. Pour le biographe de Logan, Janken, portant un jugement quelque peu négatif, ce livre est même le seul qui assure la postérité de son auteur, en particulier à cause du terme emprunté à l’arabe, « le nadir » (nazir, point le plus bas), que Logan utilise pour décrire la situation des Africains-Américains dans le titre 38. Même si cet ouvrage ne se fonde pas sur le même travail d’archives personnel que The Diplomatic Relations…, il repose également sur une documentation minutieusement conduite, entre autres, par les étudiants de Logan auquel ce dernier rend hommage 39. Selon Meier et Rudwick, l’ouvrage est porteur, comme The Diplomatic Relations…, du « même genre de condamnation morale qui au final distingue les écrits de Logan des autres monographies majeures produites par les historiens proches de Woodson 40 ». Proposé aux Presses universitaires de Caroline du nord en 1952, l’ouvrage dont est tiré le chapitre ici traduit et analysé fut refusé par cette maison d’édition qui gardait sans doute un mauvais souvenir de What the Negro Wants. Logan dut subventionner la publication personnellement et l’ouvrage fut enfin publié en 1954 par un éditeur britannique (Dial Press).

Dans son introduction à l’édition de 1997, Eric Foner, lui-même auteur d’un livre majeur sur la Reconstruction (terme qui désigne, après la guerre de Sécession, la brève période de soutien aux Noirs de l’État fédéral 41), compare ce livre à Black Reconstruction in America de Du Bois (1935) comme à Origins of the New South de C. Vann Woodward (1951). Il considère que le livre de Logan va plus loin que ces deux autres ouvrages dans la précision de l’analyse sur tous les plans ; selon lui, cet ouvrage constitue une analyse de la période restée sans pareille 42. C’est surtout avec Origins of the New South, 1877-1913 que s’imposerait la comparaison car les deux livres portent sur la même période, plus précisément les décennies qui suivent la Reconstruction, à partir de 1877, et voient la situation des Noirs américains s’aggraver dans le Sud et plus généralement dans toute la nation 43. L’ouvrage de Logan The Negro in American Life and Thought : The Nadir, 1877-1901 retrace les différentes phases et facettes de l’abandon des Noirs par les élites blanches, leur relégation aux marges économiques et culturelles du pays et leur subordination politique, avant que d’eux-mêmes, et dans l’esprit des principes républicains, ils ne rebondissent.

Le chapitre qui a été sélectionné pour l’anthologie (« Les racines de la guérison ») intervient à la fin de l’ouvrage et comme le fait remarquer Foner, il se distingue des précédents, entre autres, dans la mesure où il n’est pas consacré au racisme blanc, mais plutôt, aux Noirs eux-mêmes et au développement d’une classe moyenne africaine-américaine à la fin du XIXe siècle — nous verrons que ce chapitre peut difficilement être séparé du chapitre précédent, consacré à Booker T. Washington 44. Paradoxalement, la classe moyenne africaine-américaine se développe au pire moment (le « nadir », l’opposé du zénith) en matière de droits civiques et d’opportunités économiques pour les Noirs. La démonstration paradoxale de ce chapitre en fait tout l’intérêt, comme nous le verrons : c’est justement parce qu’ils étaient victimes de la ségrégation, et contraints à s’organiser et à s’entraider au sein de leur communauté, que les Africains-Américains réagirent, presque naturellement, en laissant se développer une élite qui devait permettre, ultérieurement, le combat pour l’égalité des droits.

Ce chapitre 15 décrivant « les racines de la guérison » clôt la première édition, mais n’est positionné qu’à la fin de la seconde partie de la seconde édition. Dans sa préface à la seconde édition, parue en 1965 chez Collier Books à New York (et intitulée The Betrayal of the Negro : From Rutherford B. Hayes to Woodrow Wilson), Logan justifie l’ouverture chronologique qu’il a pratiquée entre les deux éditions : la première édition n’allait que jusqu’en 1901, mais à la sortie du livre, des critiques avaient remarqué que cette période difficile s’était poursuivie jusqu’à la Première Guerre mondiale, voire au-delà 45. La deuxième édition se complète donc de trois chapitres qui couvrent les années 1901-1918, mais la décennie suivante aurait aussi pu être intégrée au récit tant les années 1920 furent elles aussi marquées par l’ostracisme et la violence envers les Noirs (attaques contre les anciens combattants, développement du Ku Klux Klan). Sur le plan de la construction de l’ouvrage, il n’en reste pas moins que ce chapitre est conçu au départ comme le terme de la recherche et de la démonstration de Logan. Avant d’en détailler la méthode, il convient donc de présenter la dynamique de l’ouvrage.

Dans une première partie, dont la lecture est un peu indigeste, en particulier celle des premiers chapitres, Logan retrace la politique, ou plutôt l’absence de politique du gouvernement fédéral en faveur des Noirs, après 1877. Les Noirs deviennent un « problème » (chapitre 1) que le reste du monde, indifférent, laisse les États-Unis régler, ou plutôt le Sud qui va s’employer à transformer les anciens esclaves en « citoyens de seconde classe » par la terreur et la loi. Le Sud va bénéficier, pour ce faire, d’une « succession de présidents faibles » selon Logan : il s’agit de Hayes, dont l’inaction est traitée au chapitre 2 ; puis de Garfield, de Arthur (tous deux républicains) et de Cleveland (démocrate). Avec ces derniers présidents, la preuve est faite que les deux partis se comportent de la même façon envers les Noirs du Sud. Selon Logan, ce n’est que sous Harrison (1889-1893) qu’on peut noter un regain d’intérêt pour la question noire, ce qu’il illustre surtout en rendant compte du débat lancé à la Chambre par Henry Cabot Lodge sur une surveillance fédérale des élections, et qui n’aboutit pas (chapitre 4). C’est sous McKinley que les Africains-Américains atteignent le « nadir », ce point le plus bas de leur destin américain que confirme la décision Plessy v. Ferguson de 1896 qui confirme la légalité de la ségrégation (chapitre 5). L’action de la Cour suprême est examinée au chapitre 6 : on voit s’y déployer l’accord bipartisan et interrégional des élites blanches contre les Noirs puisque la décision Plessy est prise par une large majorité de juges Nordistes et de républicains.

Pour atteindre le « nadir », il ne suffit pas d’être « trahi » (selon le titre de la seconde version de l’ouvrage The Betrayal of the Negro, soit La trahison du Noir) par les élites politiques et donc privé de droits civiques ; Logan s’emploie également à démontrer comment la citoyenneté de seconde classe est aussi préparée sur le plan économique (chapitre 7) : après la guerre, aucune politique de réparation n’est mise en œuvre pour permettre aux Noirs d’acquérir ce que Logan nomme subtilement « economic habilitation », soit la mise en capacité économique ; on ne leur propose ni terres ni emplois, on ne les encourage pas à s’installer à l’Ouest au moment même où s’y dirigent de nombreux émigrants européens, on les en dissuade même. Ils restent dans le Sud comme métayers exploités. À cette histoire connue Logan donne l’énergie d’une démonstration implacable puisqu’après les terres, ce sont les emplois industriels qui sont refusés aux Noirs par les syndicats (chapitre 8). Ne restent plus que les emplois domestiques, mal rémunérés : pourtant, parce que ces fermiers et ces chauffeurs ou jardiniers ont besoin d’avocats, de médecins, une classe moyenne noire va pouvoir se former et préparer le rebond.

À ce stade du livre, Logan n’en dit pas plus (il se réserve pour la fin de l’ouvrage) car la deuxième partie étudie le volet culturel de cette mise à l’écart des Noirs en rendant compte de l’image dégradée des anciens esclaves que la presse blanche va élaborer au fil de ces mêmes années. La presse joue en effet un rôle majeur dans le processus de « ségrégation », en particulier par le biais de la diffusion de stéréotypes qui avilissent le Noir bien davantage que toutes les autres minorités, tandis que les milieux intellectuels se passionnent pour le darwinisme social ou la réconciliation du Nord et du Sud (chapitre 9). Les grands journaux du Nord (chapitres 10 et 11) ne cherchent plus vraiment, à quelques exceptions près, à défendre les Noirs du Sud, « sacrifiés sur l’autel » du rapprochement industriel entre le Nord et le Sud. Au contraire (chapitre 12), ils commencent eux-mêmes à disséminer l’image du « Nègre criminel », et en viennent à peindre le lynchage comme une vengeance compréhensible, loin de condamner cette pratique abominable. Ce qui ne les empêche pas d’inclure dans leurs pages de nombreuses histoires prétendument comiques qui tournent en dérision la langue des Noirs du Sud. Le chapitre 13, consacré à la représentation des Noirs dans les magazines littéraires, dénonce également un certain folklorisme des années 1880-1890 qui sous couvert d’authenticité, en profitait pour se moquer des Noirs ordinaires du Sud. Ainsi les couches blanches éduquées faisaient-elles aussi alliance avec le Sud.

Du « compromis d’Atlanta » aux « racines de la guérison » : le chapitre de l’anthologie

Concluant une démonstration méthodique embrassant la politique, l’économie, les médias, la culture, Logan s’attarde dans un chapitre entier (14) sur un seul événement : vingt minutes d’un discours, en 1895, qui selon lui contribua plus que tout autre à établir l’infériorité des Noirs américains et à fournir les arguments nécessaires pour les maintenir dans un statut subordonné. Or c’est bien un Noir, Booker T. Washington, qui prononce ce discours tragique et renonce ainsi, pour tous les hommes de couleur, à l’« égalité sociale ». Le chapitre constitue d’ailleurs un véritable réquisitoire contre Booker T. Washington, traître à sa « race » (terme employé par les Noirs au XIXe siècle pour faire référence à leur communauté) dont les idées furent d’autant mieux diffusées par les médias qu’elles émanaient d’un Noir même. Le « nadir » est bien là, dans cette ultime trahison, qui vient s’ajouter à celle des républicains et des élites blanches du Nord…

Avec le chapitre 15, qui est ici traduit, Rayford Logan quitte l’ambiance crépusculaire des années « Booker T. Washington » pour raconter « la guérison », les progrès accomplis par les Noirs en dépit de la ségrégation : l’histoire s’écrit à partir du présent et la première phrase, nourrie du contexte favorable de l’après-guerre, éclaire sur l’état d’esprit des plus militants des intellectuels africains-américains en 1952, à la veille du mouvement des droits civiques :

Le Nègre est parvenu aujourd’hui au plus haut statut de son histoire aux États-Unis. Jamais par le passé autant d’Américains n’avaient participé à des mouvements visant à favoriser, soutenir et accélérer son ascension.

De ce promontoire, Logan peut retracer les premières étapes, presque insoupçonnables, de la « guérison », car c’est paradoxalement au cœur du malheur qu’apparut le remède à la relégation, d’autant que l’Amérique n’avait pas renoncé à ses principes politiques démocratiques, « le Credo américain » qui selon Logan, sous-tend et explique l’évolution de la situation des Noirs. La presse étant libre, même les journaux les plus hostiles devaient rendre compte des réalisations artistiques des Noirs les plus remarquables (l’importance de l’élite noire étant un thème favori de Logan) ; les hebdomadaires noirs, lus au-delà de la communauté, commentaient les activités des hommes d’affaires noirs (et les rendaient visibles). La ségrégation suscitait un besoin de commerces et de professionnels noirs, de banques, d’assurances ; elle permettait la création d’écoles et d’universités noires où opéraient des professeurs noirs, dont Du Bois auquel Logan rend un vibrant hommage. La guerre hispano-américaine de 1898 fut aussi l’occasion de rendre compte du courage des troupes noires engagées. Mais au fond, la vie moderne (introduction de l’automobile), et les événements internationaux, avaient sonné le glas des pratiques ségrégationnistes, écrit Logan sur un ton presque léger, transporté de joie peut-être en 1954 par la décision Brown de la Cour suprême qui mettait un terme à la ségrégation … Dans la deuxième version du livre parue en 1965 (The Betrayal), les chapitres consacrés aux années postérieures à 1915 sont moins enthousiastes, comme si, après une dizaine d’années de combats pour les droits civiques, Logan était las de tant de luttes et inquiet pour l’avenir, finalement.