BETA


Références de citation

(2018). “Introduction”, in Le Dantec-Lowry Hélène, Parfait Claire, Renault Matthieu, Rossignol Marie-Jeanne, Vermeren Pauline (édité par), Écrire l’histoire depuis les marges : une anthologie d’historiens africains-américains, 1855-1965, collection « SHS », Terra HN éditions, Marseille, ISBN: 979-10-95908-01-2 (http://www.shs.terra-hn-editions.org/Collection/?Introduction)

Exporter les références de citation (compatible avec les gestionnaires de références bibliographiques)
RIS
BibTeX


Licence Creative Commons

Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

Remerciements

L’équipe « Écrire l’histoire depuis les marges : le cas des Africains-Américains » (EHDLM) tient à remercier la Comue Université Sorbonne Paris Cité. Cette anthologie est en effet l’une des productions du projet EHDLM financé par les appels à projets IDEX de cette institution entre 2013 et 2016 (hdlm.hypotheses.org).

Nous adressons également nos chaleureux remerciements au comité scientifique de l’anthologie, dont les remarques lors de deux journées d’étude préparatoires (29 janvier et 25 novembre 2016) et les relectures attentives des notices biographiques nous ont apporté une aide inestimable.

Enfin, un grand merci aux traducteurs des chapitres et articles retenus pour cette anthologie : Arnaud Courgey, Élise Padirac et Laurent Vannini.

Comité scientifique

  • Lawrence Aje, Université Paul-Valéry Montpellier 3
  • Nicolas Barreyre, EHESS, CENA
  • Magali Bessone, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, IUF (membre honoraire)
  • Audrey Célestine, Université Lille 3, IUF
  • Myriam Cottias, CIRESC, CNRS
  • Arlette Frund, université François-Rabelais Tours
  • Jean-Pierre Le Glaunec, Université de Sherbrooke, Québec
  • Nicolas Martin-Breteau, Université Lille 3
  • Claudine Raynaud, Université Paul-Valéry Montpellier 3
  • Paul Schor, Université Paris Diderot

Pourquoi une anthologie d’historiens africains-américains du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe siècle ?

Pourquoi s’intéresser aux historiens africains-américains des années de la ségrégation, depuis le milieu du XIXe siècle — quand une communauté noire libre, nombreuse dans le Nord, joue déjà un rôle essentiel dans l’essor de l’abolitionnisme, sans qu’elle puisse bénéficier cependant de droits égaux — au milieu du XXe, qui voit les premières victoires du mouvement des droits civiques après de longues décennies de discrimination ? Leurs travaux, déjà anciens, pourraient sembler non seulement obsolètes et dépassés, mais également peu pertinents pour l’époque actuelle. En effet, si tout travail de recherche historique s’appuie sur une connaissance de l’historiographie et des écoles historiques passées, les enseignants d’histoire conseillent avant tout à leurs étudiants la lecture des auteurs les plus récents dont le travail est réputé « innovant 1 ». En outre, l’anthologie, cet assemblage de fragments ou de détails d’une œuvre ou d’un genre, semble surtout propre aux études littéraires ou à la réflexion sur la littérature 2. À juste titre, l’historienne du livre Leslie Howsam note que la culture intellectuelle de la discipline historique est peu favorable à ce genre d’entreprise. Pourtant, l’idée de cette anthologie historique s’est imposée dès la conception de notre projet. Il nous est apparu que le travail de ces historiens restait porteur d’inspiration pour la discipline historique aujourd’hui, et posait des questions très contemporaines : quel est le rapport de l’historien avec le présent dans lequel s’ancre ses recherches ? L’écriture de l’histoire doit-elle être « engagée », et si c’est le cas, pourquoi et comment ? Comment intégrer au « récit national » l’histoire de groupes marginalisés et créer ainsi le socle élargi d’une histoire collective aussi inclusive que possible dans un monde globalisé ? Quel rôle jouent l’histoire et la discipline historique dans le combat politique et social et l’évolution vers une société « juste » ? Comment « corriger » les erreurs et les préjugés que contient la production historiographique du passé ? Quelles sources utiliser pour rendre compte des voix négligées, quand les archives officielles et gouvernementales font peu de place à tous ceux qui n’appartiennent pas à la majorité dominante ? Les historiens africains-américains des années de ségrégation se sont posé ces questions très actuelles, et c’est la raison pour laquelle nous avons voulu rendre visible leur recherche et la mettre à la disposition du public francophone. En rassemblant les textes d’une dizaine d’historiens et historiennes, nous avons aussi cherché à mettre en avant l’effort collectif qui avait caractérisé ces générations : l’anthologie s’avère un format qui permet de dépasser les travaux individuels et de présenter une communauté intellectuelle.

Dans cette introduction, nous expliciterons tout d’abord les raisons de notre sélection (bornes chronologiques et choix des historiens), tout en présentant de manière succincte les articles et chapitres qui ont été traduits pour l’anthologie et dont les auteur·es ont fait l’objet de notices détaillées. Dans un deuxième temps, nous reviendrons sur les grandes questions que soulève le travail de ce groupe d’historiens et d’historiennes : la mission qu’ils s’assignèrent, à savoir la reconfiguration de l’histoire nationale dans un sens plus inclusif, quitte à devoir corriger une historiographie raciste ; leur sens de l’innovation quand il fallut trouver de nouvelles sources face aux silences des archives établies ; leur engagement et l’ancrage de leur réflexion dans les combats du présent.

L’anthologie au sein du projet EHDLM

Cette anthologie d’historiens africains-américains en traduction française représente le troisième et dernier volet du projet Sorbonne Paris Cité « Écrire l’histoire depuis les marges ». Porté par les universités Paris 13, Paris Diderot et Sorbonne Nouvelle, ce projet de recherche a rassemblé des spécialistes de la civilisation nord-américaine et plus précisément d’histoire, d’histoire du livre et de philosophie autour de la question de l’écriture de l’histoire depuis les marges, telle que l’illustrèrent, au sein de la communauté africaine-américaine, les historiens noirs des XIXe-XXe siècles 3. Le projet d’une durée de trois ans (2013-2016), s’est décliné en deux axes principaux :

  • Un travail sur les historiens africains-américains pendant les années de ségrégation, des années 1830 aux années 1960, qui a donné lieu à deux grands colloques 4, dont sont issues deux publications : 1) Writing History from the Margins : African Americans and the Quest for Freedom, sous la direction de Claire Parfait, Hélène Le Dantec-Lowry et Claire Bourhis-Mariotti (New York : Routledge, 2016) ; 2) Histoire en marges. Les périphéries de l’histoire globale, édité par Hélène Le Dantec-Lowry, Matthieu Renault, Marie-Jeanne Rossignol et Pauline Vermeren (à paraître, Presses universitaires François-Rabelais de l’université de Tours, en 2018).
  • Un travail sur les sources encore peu exploitées en France dans l’écriture de l’histoire africaine-américaine, sources matérielles par exemple mais également récits d’esclaves. Ce dernier objet d’étude a donné lieu notamment à un numéro de la Revue du Philanthrope (Écrire sur l’esclavage, sous la direction de Claire Parfait et Marie-Jeanne Rossignol, Revue du Philanthrope, n. 5, Rouen : PURH, 2014), ainsi qu’à un ouvrage issu d’une thèse sous la direction de Claire Parfait (Michaël Roy, Textes fugitifs. Le récit d’esclave au prisme de l’histoire du livre, 2018 5).

Dans l’anthologie qui est ici proposée aux lectrices et lecteurs, le parti a été pris d’accompagner chaque traduction d’une notice, qui replace le chapitre ou l’article dans son contexte, livre des éléments biographiques et bibliographiques sur son auteur, propose une analyse du texte traduit, et donne, quand cela est possible, un aperçu de l’histoire de la publication et de la réception de l’ouvrage ou article.

Le choix des historiens

Comme toute anthologie, celle-ci opère des choix. Ainsi, le lecteur remarquera l’absence de certains grands historiens africains-américains qui ont marqué leur champ pendant la période couverte (1855-1965). Manque en particulier celui que l’on a appelé le « père » de l’histoire noire, Carter G. Woodson (1875-1950), auquel on doit, outre de multiples articles et ouvrages, la création de l’Association for the Study of Negro Life and History en 1915 (co-fondée avec Jesse Moorland), puis l’année suivante le lancement du Journal of Negro History, qui demeura longtemps la seule revue à publier les travaux scientifiques des historiens noirs 6. Les choix opérés portent la marque des goûts et des intérêts de l’équipe qui a rassemblé des articles et chapitres qui n’avaient jamais été traduits. Pris dans leur ensemble, et organisés de manière chronologique, les onze « morceaux choisis » de l’anthologie donnent un aperçu de la manière dont les historiens africains-américains, amateurs et professionnels, ont tenté de transformer le récit national en inscrivant leur propre histoire dans celle des États-Unis, en particulier l’histoire de l’esclavage et du mouvement abolitionniste, de la guerre de Sécession et des dernières décennies du XIXe siècle. Ils n’ont d’ailleurs pas seulement essayé d’intégrer l’histoire de leur communauté à celle de la nation : le chapitre sélectionné dans une des œuvres du très célèbre John Hope Franklin, par exemple, porte sur l’histoire des Sudistes blancs et relit l’histoire de la population majoritaire aux États-Unis d’un œil éclairé par le combat africain-américain pour les droits civiques 7. Deux chapitres, ceux de W. E. B. Du Bois et de Charles Wesley, sont des essais historiographiques 8. Seulement deux des onze chapitres ont été rédigés par des femmes, ce qui reflète la domination masculine de la profession historienne pendant la période, dans la communauté africaine-américaine comme ailleurs 9.

Présentation des chapitres et articles sélectionnés

À quelques exceptions près, les premiers historiens noirs ont longtemps été négligés par les spécialistes de l’historiographie africaine-américaine 10. Ainsi dans l’ouvrage fondamental d’August Meier et Elliott Rudwick (Black History and the Historical Profession, 1915-1980 (1986), comme dans le plus récent A Companion to African American History (2005 11), l’historiographie africaine-américaine commence en 1883, avec la publication de History of the Negro Race in America de George Washington Williams. Or, dès les années 1830, quelques historiens amateurs 12 tentent d’écrire l’histoire africaine-américaine, et cette anthologie innove en leur donnant une place non-négligeable, reflétant ainsi un intérêt historiographique émergent aux États-Unis pour ces précurseurs 13. L’anthologie commence par un chapitre tiré d’un ouvrage de 1855 de William Cooper Nell, The Colored Patriots of the American Revolution 14. Nell n’est pas le premier historien noir aux États-Unis, mais contrairement à la plupart de ses prédécesseurs (comme Robert Benjamin Lewis ou James W. C. Pennington), il ne s’appuie pas sur la bible et les textes sacrés pour rédiger l’histoire des Africains-Américains. À une époque où l’esclavage règne au Sud et où la ségrégation s’accroît au Nord, cet historien amateur tente d’inscrire au cœur du récit national l’histoire d’un groupe positionné à la marge de la société américaine, et dont les contributions sont largement ignorées dans les ouvrages d’histoire produits alors par des historiens blancs 15. Pour ce faire, il livre le résultat de ses recherches sur le rôle des soldats noirs depuis la guerre d’indépendance. Selon Benjamin Quarles, historien du XXe siècle lui aussi représenté dans cette anthologie, le livre de Nell représente le meilleur ouvrage d’histoire africaine-américaine publié avant la guerre de Sécession 16. Le chapitre suivant, tiré d’un ouvrage de l’ancien esclave devenu auteur professionnel William Wells Brown, The Negro in the American Rebellion (1867), examine les réactions des Africains-Américains à Washington lors de la Proclamation d’émancipation du président Lincoln le 1er janvier 1863, en pleine guerre de Sécession 17. Après la guerre, l’historiographie africaine-américaine prend un nouveau tour, en 1883, avec la monumentale History of the Negro Race de George Washington Williams, que tous félicitent à l’époque pour son sérieux et sa méthode bien qu’il ne soit pas un historien professionnel : nous en publions le dernier chapitre, dans lequel Williams récapitule l’histoire et les progrès des Noirs depuis leur arrivée sur le sol américain 18. Désireuse comme Williams de documenter précisément le passé, mais aussi l’histoire immédiate des Africains-Américains, la journaliste et militante Ida B. Wells publie en 1893 « Lynch Law », dernier chapitre du célèbre pamphlet The Reason Why The Colored American is not in the World’s Columbian Exposition, où elle dénonce vigoureusement la pratique du lynchage 19.

Après la Première Guerre mondiale apparaît progressivement une génération de jeunes historiens professionnels, en poste dans des universités noires, qui, aux côtés de Carter G. Woodson et de W. E. B. Du Bois, va militer à la fois pour le mouvement des droits civiques et en faveur d’une méthodologie historique rigoureuse au service de l’histoire africaine-américaine 20. Le cinquième chapitre de l’anthologie est un article du Journal of Negro History, publié par la bibliothécaire et archiviste Dorothy Porter qui, en 1935, se penche sur le destin d’une abolitionniste noire du XIXe siècle, Sarah Parker Remond (« Sarah Parker Remond, Abolitionist and Physician ») : ce portrait pionnier d’une femme noire émancipée relève aussi bien de l’histoire des femmes que de l’histoire des Africains-Américains 21. En 1935 également, W. E. B. Du Bois, premier historien noir formé dans la discipline, conclut son ouvrage Black Reconstruction in America par un constat amer sur la manière dont la grande majorité des historiens blancs ont jusque-là déformé l’histoire de l’esclavage, de la guerre de Sécession et de la période de la Reconstruction (1865-1877 22). Dans la foulée du célèbre ouvrage de l’historien Herbert Aptheker American Negro Slave Revolts (1943), Lorenzo Greene, dans un article de la revue Phylon créée par Du Bois, « Mutiny on the Slave Ships 23 », analyse en 1944 des exemples de résistance antérieures à l’esclavage, et se concentre sur les mutineries qui se déroulèrent sur les navires négriers de la Nouvelle-Angleterre pendant le « middle passage », la traversée qui menait les captifs d’Afrique en Amérique 24. Dans un chapitre extrait de son ouvrage le plus connu, The Betrayal of the Negro (publié en 1954 sous un autre titre, puis révisé en 1965 sous ce dernier titre), Rayford Logan, éminent historien de l’université noire Howard, à Washington D. C., se penche sur la presse de la fin du XIXe siècle pour démontrer que, malgré le racisme généralisé et les stéréotypes, on y décèle les traces des progrès accomplis par les Africains-Américains, qui devaient permettre l’émergence du mouvement des droits civiques 25. Avec la déségrégation de l’enseignement supérieur et de la recherche aux États-Unis, qui se met en place après l’arrêt Brown de 1954, certains historiens évoluent des établissements noirs vers des établissements « blancs » : c’est en particulier le cas de John Hope Franklin. Dans le chapitre tiré de The Militant South (1956), celui-ci explore l’identité sudiste blanche et plus particulièrement son esprit belliqueux tel qu’il s’incarne dans les académies militaires fondées dans les États du Sud avant la guerre de Sécession sur le modèle de la célèbre école d’officiers de West Point 26. Suit un extrait consacré à l’esclavage d’un ouvrage de Benjamin Quarles publié en 1964, The Negro in the Making of America : l’auteur, connu pour ses ouvrages incontournables sur la Révolution américaine et les abolitionnistes noirs 27, propose dans ce volume une synthèse de l’histoire africaine-américaine 28. L’anthologie s’achève sur un essai historiographique publié en 1965 par l’historien Charles H. Wesley dans son ouvrage Neglected History. Essays in Negro History by a College President 29. Au milieu des années 1960, alors que le mouvement des droits civiques marque d’incontestables victoires, d’énormes progrès ont été faits : l’histoire africaine-américaine est devenue entièrement légitime 30. Cependant, le chapitre qui clôt l’anthologie révèle que l’écriture de l’histoire des Noirs aux États-Unis laisse encore grandement à désirer, en particulier dans les manuels scolaires où elle reste superficielle, encore souvent incomplète et observée du point de vue du groupe blanc dominant.

L’histoire au présent des historiens africains-américains : une écriture engagée

Alors que la culture et l’histoire des Africains-Américains suscitent depuis longtemps un intérêt considérable en France, ces historiens restent peu connus, et aucun des textes proposés dans l’anthologie n’avait jusqu’ici été traduit 31. Or les travaux de ces historiens sont un des pans essentiels de la construction de cette communauté et de l’historiographie africaine-américaine. Envisagés comme sources de l’histoire africaine-américaine, les ouvrages d’histoire rédigés par les Noirs au XIXe et au début du XXe s’avèrent riches d’enseignements sur la période qui les a produits et rappellent que l’histoire s’écrit toujours au présent. Comme tout produit culturel ou intellectuel, ces ouvrages sont évidemment inscrits dans une époque donnée ; mais — c’est particulièrement vrai des historiens africains-américains — ils évoquent la réalité contemporaine tout autant que le passé. C’est ainsi que l’on voit William Cooper Nell s’indigner des effets de la loi de 1850 sur les esclaves fugitifs qui, en 1855, au moment où il écrit, entraîne la capture à Boston, dans l’État libre du Massachusetts, d’esclaves fugitifs que l’on s’apprête à ramener dans le Sud esclavagiste. Quelques décennies plus tard, au début des années 1880, George Washington Williams dénonce le système pénitentiaire mis en place dans les États du Sud, un système qui permet à ces derniers de gagner de l’argent en louant les services de condamnés, noirs pour la plupart, que l’on fait chasser par des chiens lorsqu’ils s’enfuient, dans un rappel saisissant des horreurs de l’esclavage, pourtant aboli quelque 30 ans auparavant. À la fin du XIXe siècle, Ida B. Wells dévoile l’étendue et la barbarie du nombre de lynchages au cours d’une décennie qui voit exploser leur nombre dans le Sud. De son côté, dans les années 1930, W. E. B. Du Bois, évoque une affaire célèbre de cette décennie, celle des « Scottsboro boys », plusieurs hommes noirs injustement condamnés pour le viol de deux femmes blanches. Rayford Logan, qui milite contre l’occupation d’Haïti par les États-Unis (entre 1915 et 1934), consacre sa thèse de doctorat aux relations entre les deux pays depuis la période coloniale. L’écriture de l’histoire par des auteurs africains-américains est par conséquent liée dès le départ à une quête d’émancipation, de justice et d’égalité au présent 32.

La mission de l’histoire : Inscrire les Noirs dans l’histoire américaine

Pour les historiens africains-américains, amateurs puis professionnels, l’écriture de l’histoire est un acte militant. La remarque de William Wells Brown en 1860, « L’histoire a éliminé l’homme de couleur », résume admirablement la raison pour laquelle les Noirs ont entamé la rédaction d’ouvrages d’histoire. Placés à la marge de leur société aux niveaux politique, économique et social, les Africains-Américains sont également écartés du récit national. Il s’agit donc pour les premiers historiens, qui publient avant ou pendant la guerre de Sécession, d’inscrire ou réinscrire les Africains-Américains dans cette histoire américaine qui les néglige, tout en mettant en lumière leur contribution à la construction de la nation américaine depuis la Révolution américaine, voire de rappeler les origines « égyptiennes », donc « africaines », de la civilisation, comme le fait William Wells Brown. Ainsi peut-on renverser l’idée dominante selon laquelle les Noirs n’ont pas d’histoire, idée qui servait à justifier l’esclavage et le racisme 33. C’est de la même façon que s’explique la tentative de Nell pour redonner sa vraie place au mulâtre Crispus Attucks, tombé sous les balles des soldats britanniques lors du massacre de Boston en 1770 et premier martyr de la Révolution américaine, dont on a longtemps et délibérément ignoré l’appartenance raciale 34. Pareillement, certains rappellent le rôle des soldats noirs qui combattirent pour la nation pendant la guerre d’indépendance, la guerre de 1812 contre l’Angleterre, la guerre de Sécession et, plus tard, la guerre hispano-américaine de 1898. Qu’ils soient amateurs ou professionnels, les historiens noirs soulignent le patriotisme des Africains-Américains, pourtant presque toujours systématiquement passé sous silence par les historiens blancs, quelle que soit l’époque ou la guerre concernée : parmi les historiens de cette anthologie, Nell, Williams, Du Bois, aussi bien que Wesley s’élèvent contre cette amnésie et tentent de tirer ces héros noirs de l’oubli auquel on les a le plus souvent condamnés. La contribution des Africains-Américains à la construction des États-Unis passe également par l’apport d’une culture spécifique, dont on trouve des exemples dans divers chapitres de cette anthologie. Brown cite les chants et les prières des Noirs au moment de la Proclamation d’émancipation de 1863 tandis que Williams évoque la richesse de la culture africaine-américaine en termes de poésie, chants, éloquence et que Logan mentionne plusieurs poètes, écrivains et artistes noirs. Il s’agit de convaincre les Blancs des capacités des Africains-Américains, longtemps ignorées ou même dénigrées. Il est important également de susciter chez les Noirs eux-mêmes un sentiment de fierté et de leur proposer des modèles. Ce désir amène assez fréquemment à la constitution de listes d’hommes et femmes noirs éminents (voir le chapitre de Logan), parfois sous forme de portraits (par exemple celui de l’abolitionniste Sarah Parker Remond par Dorothy Porter), ou encore à des statistiques destinées à prouver la valeur des Africains-Américains (c’est le cas notamment dans les publications de Williams et Logan). Les auteurs insistent, une fois de plus, sur la contribution de la communauté africaine-américaine à la construction nationale, que ce soit grâce à l’action des humbles ou à celle des élites.

L’objectif est de provoquer ce que Nell appelle en 1855 une « seconde révolution » (après la Révolution initiale des années 1760-1780), de même que Wesley demande un siècle plus tard une « troisième révolution » (la guerre de Sécession n’ayant pas suffi à apporter l’égalité), afin de donner enfin aux Africains-Américains ce que promettait la Déclaration d’indépendance de 1776 :

tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.

La première révolution n’a aboli l’esclavage que dans le Nord, laissant se renforcer l’esclavage au Sud et dans le Sud-Ouest. La seconde a définitivement aboli l’esclavage grâce au 13e amendement à la Constitution (1865). Mais alors que les anciens esclaves avaient obtenu la citoyenneté (1868) et le droit de vote (1870) — restreint aux hommes — pendant la Reconstruction (1865-1877), un net recul se produisit après 1877, notamment par la mise en place de lois restrictives dites Jim Crow, et l’institutionnalisation de la ségrégation dans le Sud par l’arrêt de la Cour suprême des États-Unis Plessy v. Ferguson (1896). Pour les auteurs africains-américains, l’écriture de l’histoire devait servir à changer la société et à lutter contre les préjugés, en rappelant à tous les Américains les principes fondateurs inscrits dans la Déclaration d’indépendance.

Corriger une vision déformée de l’histoire africaine américaine

Écrire l’histoire africaine-américaine permet de réparer « les injustices du passé et du présent 35 », de combler un vide historiographique, et de corriger un récit national marqué par le racisme de ceux qui le rédigent. Après la guerre de Sécession et les années de la Reconstruction, la période de la ségrégation se traduit effectivement en histoire par la production d’une historiographie qui décrit l’esclavage comme un système essentiellement bienveillant et assigne à la guerre de Sécession des causes autres que l’esclavage, tout en critiquant la Reconstruction comme une période chaotique qui avait conduit des Noirs ignorants et corrompus à dominer les États du Sud 36. Pour les historiens africains-américains, l’enjeu était parfaitement clair : souligner l’infériorité des Noirs (incapables de gouverner pendant la Reconstruction, après avoir relativement bien vécu pendant l’esclavage) permettait de justifier leur citoyenneté de seconde zone, dans le Sud où la ségrégation était inscrite dans la loi mais aussi dans le Nord qui la pratiquait sans l’avoir institutionnalisée. Dans le dernier chapitre de Black Reconstruction (1935), Du Bois s’indigne de la persistance du mythe d’un Sud esclavagiste raffiné d’avant la guerre de Sécession (mythe qui trouve sa plus populaire incarnation dans le roman Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, publié une année plus tard, en 1936, et dans le film éponyme qui en est tiré en 1939). Il invite les historiens à lire les récits d’esclaves fugitifs pour découvrir la réalité de l’esclavage et appelle par ailleurs à une nouvelle interprétation de la Reconstruction, basée cette fois-ci sur des sources africaines-américaines, et non uniquement blanches et critiques du rôle des Noirs pendant cette période.

En 1935 également, dans un article intitulé « La reconstruction de l’histoire », Charles Wesley note que lorsqu’une partie de la population a été négligée ou placée dans une position subalterne, il convient de reconstruire l’histoire, de la réécrire dans un souci de vérité 37. Trente ans plus tard, dans le chapitre proposé dans cette anthologie, il fait un constat remarquablement similaire :

L’histoire écrite et enseignée dans les écoles ne devrait pas être le récit d’un peuple d’une seule couleur, écartant et omettant les hommes et les femmes d’une autre race ou d’une autre couleur. Lorsqu’une partie d’un peuple, une minorité en tant que groupe, a été délaissée ou s’est vue attribuée une place secondaire, alors, si l’on œuvre à présenter la vérité, l’histoire ne doit pas être méprisée, mais reconstruite pour l’avènement de relations fécondes entre les êtres humains 38.

Wesley publie cet ouvrage en 1965, un an après la signature d’une loi sur les droits civiques, le « Civil Rights Act », qui déclare la ségrégation raciale illégale et condamne les discriminations, et l’année même où le Congrès américain vote le « Voting Rights Act », loi qui interdit les pratiques discriminatoires qui restreignent l’accès des Noirs au vote dans les États du Sud.

À la recherche de sources nouvelles : rigueur méthodologique et innovation

Lorsque l’histoire se professionnalise à la fin du XIXe siècle, les historiens africains-américains sont conscients des exigences méthodologiques d’une histoire qui se veut scientifique et ils vont les embrasser sans réserve, afin d’ancrer leur écriture militante dans des pratiques historiennes irréprochables. Dans la mesure où la présence et l’action des Noirs sont rarement mentionnées, documentées et valorisées dans les archives officielles ou encore dans les archives constituées par la communauté blanche, il s’agit pour eux de constituer les archives propres à la communauté africaine-américaine.

À la recherche des rares sources sur le rôle des soldats noirs pendant la Révolution, William Cooper Nell consulte les journaux, écrit à divers correspondants, va jusqu’à visiter des cimetières en quête de preuves inscrites à même les pierres tombales. Il interviewe également des anciens soldats qui avaient pris part à la guerre, initiant ainsi ce qui deviendra bien plus tard l’histoire orale. Quelque trente ans plus tard, George Washington Williams souligne non pas la rareté, mais l’abondance des sources, notant qu’il a consulté pas moins de 12 000 volumes, des milliers de pamphlets, les archives de diverses bibliothèques et ministères. Comme Nell, il interviewe des soldats, des officiers et, pour cerner au plus près les succès et échecs de la Reconstruction, il envoie des circulaires aux journaux africains-américains, demandant qu’on lui transmette des informations et statistiques qu’il utilise dans son ouvrage de 1883.

De son côté, William Wells Brown anticipe deux mouvements du XXe siècle : l’histoire par le bas puisque, dans le chapitre de l’anthologie où il étudie la Proclamation d’émancipation de Lincoln, il s’intéresse aux réactions des Africains-Américains davantage qu’à celle du grand homme, Lincoln, dont la Proclamation suscite ces réactions. De même, il introduit une dimension d’histoire culturelle dans un chapitre politique, en ponctuant son récit d’une série de chants, poèmes, gospels récités ou chantés à cette occasion. La bibliothécaire Dorothy Porter, elle, rassemble de manière pionnière des sources alternatives, visuelles et sonores, sans se limiter aux seules sources rédigées ou imprimées. Elle exerce un rôle déterminant dans la constitution d’archives, qu’elle aide également à faire connaître 39. Enfin, W. E. B. Du Bois interpelle les historiens pour qu’ils s’intéressent aux archives noires, aux récits d’esclaves, à des sources peu utilisées (par les historiens blancs mais également les historiens noirs, ainsi que l’indique le chapitre de Benjamin Quarles 40). Cette anthologie démontre par conséquent que les marges sont un « lieu d’innovation et de création, et non simplement de relégation 41 ». Sans décerner un brevet hâtif d’innovation aux historiens noirs, il convient de souligner le pouvoir créatif des marges. Rappelons que ces historiens travaillèrent dans un cadre essentiellement ségrégué, en tant qu’amateurs au service d’associations abolitionnistes et de leur communauté tout d’abord, puis au sein d’universités et de sociétés savantes réservées aux Noirs ensuite. La créativité, née de la contrainte, du manque de sources par exemple, s’exerce également dans la recherche des moyens de publication, du moins jusqu’aux années 1940, à quelques exceptions près. Parmi les auteurs du XIXe siècle, Nell est contraint de publier à compte d’auteur et de partir en quête de diverses sources de financement ; Ida B. Wells et Frederick Douglass, les deux co-auteurs du pamphlet dont « La loi de Lynch » est extrait, écrivent aux journaux africains-américains pour solliciter des dons qui permettront de produire le petit ouvrage 42. En revanche, les livres de Brown et Williams sont publiés par des éditeurs généralistes. Mais il s’agit là de cas exceptionnels : au XIXe et pendant une grande partie du XXe siècle, il est très difficile pour les historiens africains-américains de trouver un éditeur ou un journal scientifique qui accepte leurs travaux : ainsi, l’American Historical Review, première grande revue d’histoire aux États-Unis, publie un article de W. E. B. Du Bois en 1910, mais il faudra attendre quelque 70 ans pour que le journal publie un autre article par un Africain-Américain, l’historien Earl Lewis 43. C’est pour cette raison que Carter G. Woodson fonde The Journal of Negro History en 1916 et deux maisons d’édition dans les années 1910 et 1920 (les éditions de « The Association for the Study of Negro Life and History », puis « Associated Publishers »). Comme cela a été évoqué plus haut, l’article de Dorothy Porter est publié dans The Journal of Negro History, celui de Lorenzo Greene paraît dans Phylon, revue lancée par W. E. B. Du Bois. De même que les chapitres montrent l’évolution de l’écriture de l’histoire africaine-américaine, la liste des maisons d’éditions qui publient les historiens dans la seconde moitié du XXe siècle révèle que ce champ d’étude devient peu à peu légitime et même attractif. Ainsi, si deux des ouvrages sont publiés par des presses universitaires — ceux de Franklin et de Wesley, mais dans le cas de Wesley il s’agit d’une presse universitaire attachée à ce que l’on appelle une université noire (« historically black university ») — deux autres paraissent chez un éditeur généraliste, Collier Books. Collier Books publie en effet la seconde édition de l’ouvrage de Logan ainsi que le livre de Quarles.

Conclusion

Certains des problèmes soulevés par les historiens sur la manière dont le récit national est déformé sont toujours d’actualité. En 2009-2010, les étudiants de Cécile Coquet-Mokoko, professeure française invitée à l’université d’Alabama, s’étonnaient de découvrir dans ses cours les réalités de l’esclavage, la résistance des esclaves et leur contribution à la prospérité économique des États-Unis. Les manuels d’histoire dans le secondaire leur avaient enseigné que les esclaves étaient ignorants et satisfaits de leur sort 44. La refonte des manuels d’histoire pour les écoles publiques du Texas en 2010 a abouti de nouveau, entre autres aspects, à une vision édulcorée de l’esclavage 45. Les controverses récentes autour de la question de l’héritage du Sud et l’enlèvement des statues des généraux confédérés dans plusieurs États de Sud de même que la violence afférente à Charlottesville (Virginie) en août 2017 révèlent que le sujet n’est pas clos. Nombre de ces monuments ont été érigés à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, dans un but précis : renforcer une certaine vision de l’héroïsme, blanc, du Sud pendant la guerre de Sécession et contribuer à établir la légitimité de l’élite blanche dans ce que l’on appelait alors le « Nouveau Sud », ce qui avait pour corollaire le maintien des Noirs dans une position de sujétion 46. Cependant, ce que dénonçait Wesley en 1965 (« La Confédération est glorifiée […] L’idée que les confédérés étaient des traîtres à leur gouvernement et des renégats n’est soutenue nulle part ; au lieu de cela, ils sont transformés en héros ») est devenu un sujet de discussion, ce qui pourrait après tout paraître comme un progrès, en tout cas une prise de conscience de l’impact qu’exercent l’écriture et la mémorialisation de son passé par une société.

L’histoire africaine-américaine doit énormément à ces premiers historiens. Ils ont innové notamment en matière de sources, tout en cherchant à appliquer au mieux la méthodologie historique la plus rigoureuse. En s’intéressant aux origines africaines, en élargissant leurs travaux à d’autres populations de la diaspora africaine, ces historiens ont tenté, non seulement d’imposer leur communauté dans le récit national états-unien, mais également de reconfigurer la discipline historique en lui donnant de nouveaux objets et d’autres ambitions, telle celle d’écrire une histoire « juste », une histoire liant le national au transnational. Leur héritage et les enjeux épistémologiques de leur entreprise font toujours l’objet de débats aujourd’hui, ainsi que l’a révélé un atelier lors du congrès de l’African-American Intellectual History Society en mars 2017. Les récentes controverses entre les deux intellectuels noirs Ta-Nehisi Coates et Cornel West montrent que la discussion est loin d’être terminée 47.