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Gaëlla Loiseau

Gaëlla Loiseau est doctorante en sociologie à l’Université du Havre. Elle travaille depuis de nombreuses années sur l’habitat, la mobilité et les espaces de vie des gens du voyage. Elle intervient ponctuellement dans le cadre de recherches publiques portées par le LERIS sur l’habitat mobile et la participation des jeunes roms et voyageurs. Elle réalise un web-documentaire sur l’habitat mobile.




Références de citation

Loiseau Gaëlla (V1: 11 janvier 2016). “Introduction Partie III : Dominer les Corps”, in Cousin Grégoire, Loiseau Gaëlla, Viala Laurent, Crozat Dominique, Lièvre Marion (édité par), Actualité de l’Habitat Temporaire. De l’habitat rêvé à l’habitat contraint, collection « SHS », Terra HN éditions, Marseille, ISBN: 979-10-95908-00-5 (http://www.shs.terra-hn-editions.org/Collection/?Dominer-les-Corps)

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Dernière mise à jour : 6 janvier 2016


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Après avoir sondé l’imaginaire puis retranscrit les vicissitudes de l’habitat temporaire, cette troisième partie analyse la manière dont cet objet peut être légitimé dans certains contextes (urgence climatique, contrôle social, gestion des migrants…), tout en étant conditionné à une normalisation drastique. La question abordée en arrière plan de chacune des analyses proposées dans ce dernier chapitre a trait aux formes et au sort des sociabilités nouées ou dénouées à travers l’usage de l’habitat temporaire.

Marc Bernardot situe l’émergence des mobilités contraintes contemporaines dans une chronique économique et politique de « remise en circulation » des populations précaires comme pouvoir de « dispersion des forces » prolétaires et agricoles qui s’étaient constituées tout au long du XIXe siècle. Bien qu’il démontre que les dimensions géographiques, humaines et matérielles de ces mobilités sont gouvernées de manière à susciter un isolement et un renoncement à la mobilisation sociale, Marc Bernardot considère et énumère les capacités de résistance des habitants concernés 1.

Sophie-Alice Sarcinelli a suivi les mobilisations de deux groupes militants milanais qui ont développé des stratégies distinctes pour enrayer l’acharnement des pouvoirs publics à évacuer des familles roms. Elle montre quels sont les archétypes moraux qui « fonctionnent » dans ces rhétoriques militantes. Rappelant que l’habitat temporaire des roms, très précaire, est une « enveloppe protectrice » ou une extension symbolique des corps abrités, elle souligne à quel point la représentation biographique et « incarnée » des personnes défendues a pu constituer une stratégie « gagnante », au sein de laquelle la mise en scène de l’innocence (où la figure de l’enfant occupe une place importante) a été fondatrice de liens sociaux entre riverains et Roms 2.

Pour constituer ce lien avec les Roms et les bidonvilles qu’ils installent en France, il s’agit d’établir au préalable, selon les élus d’un certain nombre de grandes agglomérations, un « niveau d’implication » à l’échelon local. Mathilde Costil a écouté, retranscrit et analysé l’ensemble des débats qui ont eu lieu lors d’une table ronde d’élus organisée et animée par Olivier Legros durant le colloque. Les échanges dressent le constat d’une faillite des politiques gouvernementales sur un sujet hautement médiatisé et font état de dispositifs « bricolés » ou « imposés » par le haut, dont les résultats sont très variables en termes d’insertion 3.

Enrico Marcore dénoue ensuite les enjeux médiatiques et politiques mêlés aux stratégies d’emprise socio-politique déployés par les pouvoirs publics locaux et nationaux italiens dans un contexte d’urgence environnementale. Les choix opérés dans le relogement précipité des habitants de la ville d’Aquila à la suite du séisme survenu en 2009 a eu pour effet de priver la population des sociabilités de voisinage historiques, nécessaires à la reconstruction humaine et sociale de la ville. C’est donc ce vaste « chez soi » qui semble avoir été perdu quand bien même l’ensemble des habitants est relogé dans des habitats techniquement conçus pour « durer ». En réponse à l’urgence collective, l’aspect réglementaire est parvenu à convertir un « toit fixe » pour chacun en un habitat temporaire standardisé pour tous où les marges d’emprunt « des lieux » et d’empreinte habitante ont été fortement réduites 4.

Enfin, Arnaud Le Marchand vient clôturer le chapitre et l’ouvrage, en proposant une socio-économie prospective des mondes mobiles à une échelle globalisée qui puise dans l’expérience maritime pour cerner l’ensemble des enjeux du développement des habitats temporaires. On renoue ici avec de multiples dimensions de notre objet, à commencer par l’histoire des usages d’un habitat conçu pour accompagner les activités humaines. La flexibilité des « gens de mer » est assujettie à des conventions internationales qui ont leurs propres logiques étroitement liées aux règles du marché capitaliste, lequel n’est pas absent de la régulation opérée sur les « gens du voyage » à terre, notamment à travers les règles d’urbanisme. Les parallèles établis entre les deux mondes sont particulièrement fructueux et permettent de rejoindre ou de prolonger l’analyse de Marc Bernardot, notamment lors des faillites de navires affrétés qui aboutissent à l’abandon du personnel naviguant dans un port quelconque qui rend difficile toute possibilité de rapprochement des marins avec leurs attaches affectives. Cet article boucle pertinemment l’ouvrage en reconnectant habilement avec la dimension de l’imaginaire par une réflexion sur le tourisme comme « voie possible » de reconnaissance juridique et sociale de l’habitat temporaire. En tant qu’objet multiple, il ne peut se laisser appréhender qu’à travers l’expérience qui passe non seulement par la dimension physique et géographique, consistant à se laisser emporter quelques jours en péniche, en camping-car, en yacht ou en roulotte mais qui fonctionne uniquement par la référence à un univers « partagé », véhiculé par la mobilité, l’intimité et la pratique singulière d’un habitat temporaire 5.